CLXV.

Insomnie, mémoire vagabonde, voilà mon lot quotidien. Dans la chaîne des souvenirs, j’essaie de me représenter les baraquements d’après-guerre. Je n’arrive pas à voir leur grandeur, leur contenance, leur aspect… A l’époque, je fréquentais la Brasserie du Cirque, sur le boulevard de l’Yser, là où il y avait de si grandes fresques aux murs. Elles montraient le monde du Cirque, ses chevaux, un clown blanc, des trapézistes… ceci peinturluré à gros traits, soulignés de longs néons roses ou bleus. Tout un monde.

Des baraquements, j’en voyais pourtant, sur ce boulevard, au nord, là où passe maintenant le métro. Aussi sur le Boulingrin, rangés comme dans un camp. Un camp de quoi ? De réfugiés, de démunis, de ceux qui n’ont jamais « de quoi ». Les mêmes, toujours. Ces derniers baraquements n’ont pas duré. Les autres, davantage. Certains furent transformés en commerces, une boucherie je crois, et aussi le siège local des Anciens combattants. Notez que ça revient au même.

Aujourd’hui je regrette de n’être jamais entré dans un de ces logements de fortune. En ai-je eu l’occasion ? Pas sûr. Étaient-ils surélevés, à deux ou trois marches du sol ? En bois, toits en toile goudronnée ou tôle ondulée ? Ni grands, ni petits, avec peu d’ouvertures ? Je ne sais. Ce provisoire dura le temps de construire les Sapins, la Banane, les îlots du Châtelet, la ZUP de Bihorel…

Autre chose. Guère le cœur à rire en ce moment. Les décès d’anciens amis se succèdent. Quatre en trois semaines. Un journaliste, l’épouse de l’un d’eux, un jeune architecte de mon ancienne agence… Sans parler des a.v.c, petits cancers de-ci de-là, cahin caha, rayonnages en tous genres… Ça et la vieillesse, le « grand âge », celui que je n’arrive pas à admettre et que la montée des escaliers me rappelle. Enfin, bref, le dire est encore trop.

L’ennui c’est que ma méchanceté prend le dessus. Pour les choses et les gens, sinon le monde entier. L’autre jour, à une cérémonie, alors qu’on me demandait de me recueillir en pensant aux qualités du défunt, je me suis attaché à récapituler ses défauts. Histoire de ne pas être dupe. Et en finir une fois pour toutes. Tous ces morts me terrorisent. C’est qu’ils m’attendent et qu’ils se vengeront. Autant prendre de l’avance.

Oui, réflexions de nuits en compagnie des ombres d’Yvon, Christian, Monique, Édith… amis d’autrefois, de toujours, de jamais. Des gens comme des baraquements, du provisoire qui dure, mais bien utile en temps de pénurie. Et qu’on délaisse lorsqu’on n’en a plus besoin. Éternelle histoire : celle des vieilles chaussettes.

Avant-hier, redescendant du crématorium (que de visites en ce moment !) j’ai longé les boulevards. J’ai constaté que le Monument aux forains était fleuri. Et qu’on l’a reblanchi. Voici revenu le beau novembre, mois des défunts. On patauge dans les feuilles mortes, on a un peu froid, on regrette de n’avoir pas pris son cache-nez. Autrefois, j’aurais acheté une douzaine de croustillons. Ça m’aurait consolé. Pas beaucoup, mais quand même. Puis je me serais attardé à la Brasserie du Cirque. Là où tout s’arrange. « Garçon, remettez-nous ça ».

1 Réponse à “CLXV.”


  • Comme vous, j’ai de la peine : Yvon Hecht, Monique Déron. Des personnes de grande qualité : intellectuelle c’est sûr ; humaine aussi, même s’ils pouvaient se révéler, ponctuellement, « insupportables », en tout cas difficiles à vivre.

    Les êtres qui prennent le risque d’être insupportables pour d’autres, ce sont aussi ceux qui refusent le consensuel mou permanent, cette dégradation de la fraternité. Ils ont un caractère, des idées ; ils n’ont pas l’esprit de cour, ne cherchent pas avant tout à plaire. Ils peuvent se tromper, à l’occasion même lourdement ; ou être parfois un brin sectaires. Mais au moins ils existent, ne sont les clônes de personne. Des relations fortes (admiration, amitié, etc) peuvent alors se nouer avec eux, le dialogue est – était, hélas, pour Yvon et Monique – riche.

Laisser un Commentaire




RESSOURCES DOCUMENTAIRES |
dracus |
medievaltrip |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | childrenofsatan2
| LOTFI - Un rebeu parmi tant...
| VA OU TON COEUR TE PORTE......