CLXIII.

Passant je ne sais où (à la bibliothèque ?) je récupère sur une table surchargée de papillons communicatifs (que vivent les imprimeurs !) un questionnaire venu des conseils de quartiers. Comme on dit : c’est pour un sondage. Voilà que ces braves gens voudraient revoir un kiosque à musique dans les jardins de l’hôtel de ville. Il y en eut un autrefois, bien décrépi, il faut le reconnaître, démoli (à moins qu’il ne soit tombé tout seul) au début des années Cinquante.

A sa place, on édifia un théâtre de verdure. Je crois me souvenir qu’on y offrit des représentations, du temps des Comédiens de Bellegarde, de la Compagnie du Beffroy… Est-ce là que j’ai vu La Surprise de l’amour, un été quelconque, il y a longtemps… mais quand ? C’était avec J*** qui y jouait la comtesse. Une fois le rideau baissé (façon de parler), dans les bosquets… Passons. Ce théâtre a disparu, lui aussi. Quand, pourquoi, comment ? Autant de questions sans réponses.

Pour celle du jour, c’est : Êtes-vous favorable au retour du kiosque à musique ? Si oui, quelles animations aimeriez-vous y voir ? Là se résume la fonction des conseils : avoir une idée sans objet et en « inventer » le contenu par l’opinion. Là s’exprime leur nécessité : exister pour exister. Pas plus, pas moins. Quoique, parfois, cette engeance n’hésite pas à s’approprier les projets des autres. Mais ça, comme on dit, c’est une autre histoire.

Qui ne serait pas favorable à un kiosque ? Personne. Ou, oui, des grincheux de mon genre. Pour quelles animations ? Moi je vois ça comme ça : le dimanche, un orchestre y jouerait de la musique légère, délassante, distrayante, genre Franz Lehar ou Franz Von Suppé. On irait là en famille, nos épouses munies d’ombrelles, nos enfants de cerceaux ou de jolis bateaux. On prendrait place sur des chaises louées par de vieilles dames distinguées, des veuves dans le besoin, aimables et dignes. On pourrait aussi se rafraîchir, orangeades ou sirop d’orgeat. Ah oui, la perspective est sympathique.

L’ennui, c’est que la vie continuerait son cours. Et que écoutant La Veuve Joyeuse ou Cavalerie légère on ne verrait rien venir. Tout à notre délassement, on négligerait les appels à la vigilance. De quoi je veux parler ? Mais de la Guerre, bien sûr ! De la menace prussienne, des gesticulations revanchardes, les appels au meurtre des Maurice Barrès, des Charles Maurras, tous va-t-en-guerre et fauteurs de troubles.

De quoi je veux parler ? Mais de la politique désastreuse de Raymond Poincaré, de notre alliance avec le Tsar, des mises en garde de Jean Jaurès que personne n’écoute, de la main tendue aux ouvriers allemands qui eux, c’est certain, refuseront de prendre les armes. De quoi je veux parler ? Mais de la boucherie qui se prépare, du massacre de jeunes hommes fauchés par la mitraille, des villages dévastés, des ruines sur lesquelles il faudra reconstruire. Que de chagrins ! Que de misères !

Voilà pourquoi, messieurs et mesdames des conseillers de quartier, je suis contre le retour du kiosque à musique dans les jardins de l’hôtel de ville.

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