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Archive mensuelle de novembre 2009

CLXIX.

Dans le Journal de Rouen daté du 26 novembre dernier, grand entretien avec Alain Gasperini. Une photo le montre, barbe trop longue, courbé sur sa canne. Plus âgé que moi, mais pas tant, je le trouve un brin décati. Quel âge a-t-il ? Quatre-vingts, d’après l’article. J’ai idée de faire moins vieux. « C’est parce que tu te tiens droit » me dit Jérôme.

L’homme fut l’architecte de la municipalité du temps de Jean Lecanuet. Autant dire qu’il lui sera beaucoup pardonné. Y a-t-il un paradis pour les architectes ? Pas sûr. En revanche, il y a un enfer : la mémoire de ceux qui restent avec ça sur les bras. Amusant de voir aujourd’hui le bonhomme juger et trancher de tout avec un aplomb remarquable. A preuve, Alain Gasperini se dit « fier » du Champ-de-Mars, et de la place de la Pucelle.

Il se fait photographier devant l’esplanade de l’Espace du Palais et explique que l’ensemble a été fait de manière à « ne pas masquer le Palais de Justice ». Comme dit Jérôme : « A mourir de rire » (incise : l’Espace à lui seul mériterait la chronique ; s’y atteler.)

Surtout l’entretien a une fonction subliminale : dresser un portrait d’un Lecanuet bâtisseur modéré, à l’écoute des Rouennais, soucieux d’une ville pour laquelle il a tant œuvré. On nous ressert au passage le « roi Jean », qui n’est qu’une invention de journaleux ; s’il y eut un surnom ici, ce fut celui, fort populaire, de « Jeannot ». Rien d’autre.

Plus loin, il faut lire l’anecdote d’une prétendue « cheminée » de trente mètres, projet que Louis Arretche voulait installer au Vieux-Marché. Jean Lecanuet, présenté comme habile, demanda « aux pompiers » d’offrir un aperçu de la chose à l’aide de la grande échelle et « de toiles ». Chose dite, chose faite, et le maire d’interroger les commerçants, notamment un « patron du bureau de tabac ». Réponse : « Vous n’allez pas nous laisser ça ! » Lecanuet, goguenard, de se tourner vers Arretche : « Vous voyez… »

L’anecdote, fabriquée, a fait l’objet d’un rectificatif de la part d’Alain Gaspérini deux jours après, tant il a du étourdir le journaliste de ses virevoltants souvenirs. La cheminée, sans Arretche, devient candélabre et prend place devant la cathédrale. Admettons, mais je ne jurerais pas de la véracité de l’anecdote. Concernant le Vieux-Marché dudit Louis Arretche, il est dommage qu’on ne puisse rétablir certaines vérités… Passons.

Car, hélas ou tant mieux, j’ai bien connu ce monde, personnages et constructions. Lecanuet bâtisseur fut d’abord Lecanuet démolisseur. Prétendre qu’il prenait l’avis de l’opinion, cela date de 2009. En 1974, on fonçait, que ça plaise ou non. De toute façon, ça plaisait. Surtout le populo s’en fichait. Si seuls trois ou quatre bourgeois renâclaient, Lecanuet savait les raisonner. Sans peine. Croit-on que s’il en avait été autrement on aurait construit les Fronts de Seine, les Jardins de l’Hôtel de Ville, l’abominable îlot de la rue d’Amiens, l’Espace du Palais, le Champs de Mars, le parking des Emmurées, etc.

Jérôme me rétorque : « Et la future Villa Yvon, c’est Lecanuet peut-être ? » Je ne dis plus rien.

CLXVIII.

Il fut un temps où l’on se donnait rendez-vous, rue aux Juifs, au Grès d’Alsace. Clientèle fashion, pas mal de gens du Palais, des cadres, majorité d’hommes. On lisait Lui, Candide ou l’Express, ce qui ne nous rajeunit pas. Bref, on savait s’y mélanger. C’est aujourd’hui, au coin de la rue Thouret, Le Bristol, un hôtel à ce qu’il semble. Rien de ce qu’on a connu. A l’heure de l’apéritif, c’était plein. Bavardages, vantardises et cancans rouennais. Que de mythes entretenus ! Et quand on y songe, pour à peine une coupelle de cacahuètes !

Il y avait là, piliers à cravates et costumes de chez Sigrand-Covett, C***, V*** et H***, avocats, avoués ou huissiers, tous plus hâbleurs les uns que les autres. Que sont devenus ces gens-là ? Retraités ou morts, ce qui parfois ne vaut guère mieux. Pour l’un d’eux, vraiment mort. Assassiné (ça arrive aussi aux avocats). Un soir de réveillon, un client irascible, à l’entrée du cabinet. Histoire rouennaise, pas gaie, comme beaucoup.

Le Grès d’Alsace avait une façade en petites briquettes, des fenêtres en forme de meurtrières, à l’ancienne. Éclairage tamisé, tables et chaises de bois, vues de Colmar sur les murs, au trait, coloriées à la Hansi. Mais ça n’était pas lui. Bière à la chope, choucroute en tous genres.

Rien ne dure jamais longtemps ici. Ni choses, ni gens. Au mieux elles reviennent. Comme dans les manèges de la Saint-Romain, le tour de piste. Pompon en prime. Et les croustillons. Ou, métaphore pour métaphore, la loterie. Comme disent les annonces « Pas de perdant ». Personne ne gagne ou ne perd. Bref, tout revient au même.

Grès d’Alsace ou pas, en ce temps là on lisait les bons auteurs. Les solides du pessimisme ambiant. Les oubliés Camus, Sartre, Beckett, Ionesco… Le plus curieux, c’est que ça nous engageait à voter communiste. Question d’indulgence, toujours. Comprenne qui voudra ou pourra. Enfin, c’est valable pour certains d’entre nous. Pas beaucoup. Au vrai, en politique, rien n’est bon ou mauvais dans l’absolu ; tout doit être comparé. Qui a dit ça ? Peut-être l’amie Evelyne, Alsacienne de nation, laquelle nous initia en ces lieux au Picon-bière. C’est excellent, mais l’effet euphorisant ne tarde guère. Comme en politique, du reste.

Au début on croit tenir le coup, on en reprend, puis on dit bêtises sur bêtises. Le lendemain matin, on s’en veut. On se promet de ne pas repiquer au truc. Serment d’ivrogne, bien connu. C’est plus fort que soi. La politique, l’alcool, le sexe. Le jeu aussi. La religion parfois.

Le plus fort de tout, c’est la ville où l’on vit. Rouen en l’occurrence. Ça persiste, ça résiste (sauf en temps de guerre, notez bien). On a beau vouloir en partir, s’exiler, s’établir ailleurs, on remet à plus tard, à la belle saison. Passés la Saint-Romain, les fêtes de Noël, le Jour de l’An, après l’hiver, après les élections, quand il fera beau. Quand la bouteille de Picon sera vide. Elle n’est jamais vide. On en achète toujours une autre. On ne part pas. Plus. Ou alors…

CLXVII.

Une récente chronique a dit le mal que je pensais d’une exposition présentée au Musée des Beaux-arts. A la suite, je croise G*** qui déplore mon écrit sous un angle singulier : « Pourquoi diable, as-tu employé le mot cartel ! En la circonstance, il est impropre. » G*** est professeur de lettres, du genre à l’ancienne. Et de m’expliquer qu’un cartel n’est pas ce morceau de carton servant à identifier auteur et intitulé du tableau. Non, ça, c’est un cartouche. Un cartel c’est autre chose. Le tout, expliqué rue des Carmes, devant la vitrine de la chocolaterie Héloin qui, plus que tout, retenait notre attention.

Rentré chez moi, mon dictionnaire (il en faut) n’a pu que me faire constater le bien-fondé de la remarque. Le cartel était autrefois un écrit par lequel on défiait un adversaire pour un duel, d’où la formule « envoyer un cartel à quelqu’un ». C’est également une entente entre entreprises ou partis politiques (ça ne s’emploie plus) ; enfin, c’est un motif décoratif ornant le cadran de certaines pendules, sinon la pendule elle-même, d’où : un cartel Louis XV.

Le cartouche (masculin, sans rapport avec celle du fusil) est, entre autres acceptions, un « cadre contenant les indications et références nécessaires à la lecture d’une carte, d’un plan » et par extension, d’une œuvre d’art. Dont acte. Où ai-je été prendre mes cartels ? Dans l’exposition elle-même me semble-t-il. Mais vrai que le mot est couramment employé dans les musées. D’ici ou d’ailleurs. Alors quoi ? Alors rien. Que nos lecteurs nous écrivent… Etc.

Revenons à la chocolaterie Héloin. Ce doit être l’un, sinon le magasin le plus ancien de cette portion de quartier. Les enseignes ici tourbillonnent. A peine le temps d’en mémoriser une qu’elle est déjà remplacée par une nouvelle, du même genre, mais qui fera vite oublier la précédente. En attendant, n’est-ce pas, une suivante.

Que reste-t-il de la charcuterie Batrel (autrefois Ono-dit-Biot), des Vêtements Jacky, de la Pharmacie de la Crosse, de A la Maternité (chaussures), de La Corseterie Moderne, des Meubles des Croisiers, de La Maison de la Blouse, du Léopard des neiges, de l’Hôtel de France, de Grenier-Natkin (photographe), du Drugstore, de Mistigri, des biscottes Clément, Novelty, Graïc (bijoutier), Rosébleu… et tant que je cite de mémoire.

Sans oublier un cinéma, le Ciné-France où l’on entrait en passant par une petite galerie marchande. Dans celle-ci on n’aurait garde d’oublier le Petit Théâtre (tenu par la famille Robertys), un coiffeur (Maxime), aussi un marchand de chaussures à l’enseigne (ça ne s’invente pas) de Au Pied Mignon… et d’autres où il faudrait s’attarder.

Géographie antique, archéologie, ces boutiques mériteraient chacune son cartouche, c’est le cas de le dire. Oui, des « indications et références nécessaires » à la mémoire, au souvenir, à la sauvegarde. Au Pied Mignon, aujourd’hui qui oserait ? Donc oui, dans cette mémoire de ruines, seule la chocolaterie Héloin perdure. Unique de son genre, sans autre séduction que ce qu’elle est. Telle qu’en elle-même. Comme dit G*** : dans la vérité du chocolat.

CLXVI.

Sinon l’hygiène de promenades régulières, le temps se passe en lectures, rêveries, écritures, radio, télévision, furetage sur Internet. Je ne « sors » plus. Entendez : je ne vais plus me montrer. Les invitations s’accumulent : musée des beaux-arts, conseil général, mairie, agglo, région, musées divers, académie, port, chambre de commerce… que sais-je encore ! A chaque, ce ne sont que préséances, discours, congratulations… le tout achevé par ce rite redoutable : les « verres de l’amitié ». A ce titre, outre l’habituelle bataille pour accéder au buffet, l’opération se résume à confronter les talents des différents prestataires.

Cela amuse un temps. A la fois les inaugurations et les petits fours. On se lasse vite d’être du bon côté de la barrière, sans jamais être du mauvais, au reste. L’humilité n’est pas un genre facile. Surtout face au sucré-salé.

Bon, là n’est pas la question. L’amas des invitations m’incite à n’en plus faire usage. C’est l’habituel : moins on sort, moins on a envie de sortir. Aucune vertu là-dedans. Donc la lecture, celle des vieilleries de ma bibliothèque ; de mon « cher » (c’est de l’humour) Paris-Normandie et de diverses revues dont les exemplaires me parviennent de manière chaotique. Mon facteur (qui est une factrice) me livre mes exemplaires mensuels ou trimestriels avec un tel détachement que je suis partagé sur le fait de croire ce qu’elle m’en dit : sabotage en haut lieu du service public. Mais dans son clair regard, je lis une feinte. Son ton dénote le manque de conviction, voire la duplicité. M’offrir L’Intermédiaire et avoir un piercing dans la narine serait-ce incompatible ? Mystère du féminin.

Mais là n’est toujours pas la question. Lors d’une de mes dernières sorties, à l’occasion d’un anniversaire de mariage, j’ai revu N*** dont les parents tenaient, jadis, une boutique d’ornements liturgiques. La boutique en question était rue des Carmes, à hauteur de la rue St-Nicolas, là où aujourd’hui s’étalent autant de marchands de chaussures que de fringues les moins pérennes. Gens au fait du renouveau d’un catholicisme à l’aube de Vatican II, ils œuvraient dans le liturgique contemporain (ils seraient bien déçus aujourd’hui).

Sur mes évocations de ce grand espace à l’allure de galerie d’art, N*** me rappelait que ses parents commandaient chez Lalique, Hartmann et Becker des modèles originaux. Aux murs, des reproductions de Georges Rouault renforçaient le ton muséal et austère de l’endroit. Ce genre de boutique n’existe plus. Il faut dire que de la « clientèle » et des fournisseurs…

A l’occasion de cet anniversaire, il m’est arrivé une curieuse chose : entrant dans la salle, la présence de N*** m’est tout suite apparue. Je me suis fait la réflexion que, malgré les années, elle ne changeait en rien, ni d’allure, ni de physionomie. Il ne fallut qu’un instant pour m’apercevoir que je la confondais avec sa mère. L’ennui c’est que ce genre de mésaventure m’arrive de plus en plus. Confondre ainsi les gens, les choses, les années. Prendre les uns pour les autres. Mon neveu Jérôme : « A se demander si tu n’en joues pas… »

CLXV.

Insomnie, mémoire vagabonde, voilà mon lot quotidien. Dans la chaîne des souvenirs, j’essaie de me représenter les baraquements d’après-guerre. Je n’arrive pas à voir leur grandeur, leur contenance, leur aspect… A l’époque, je fréquentais la Brasserie du Cirque, sur le boulevard de l’Yser, là où il y avait de si grandes fresques aux murs. Elles montraient le monde du Cirque, ses chevaux, un clown blanc, des trapézistes… ceci peinturluré à gros traits, soulignés de longs néons roses ou bleus. Tout un monde.

Des baraquements, j’en voyais pourtant, sur ce boulevard, au nord, là où passe maintenant le métro. Aussi sur le Boulingrin, rangés comme dans un camp. Un camp de quoi ? De réfugiés, de démunis, de ceux qui n’ont jamais « de quoi ». Les mêmes, toujours. Ces derniers baraquements n’ont pas duré. Les autres, davantage. Certains furent transformés en commerces, une boucherie je crois, et aussi le siège local des Anciens combattants. Notez que ça revient au même.

Aujourd’hui je regrette de n’être jamais entré dans un de ces logements de fortune. En ai-je eu l’occasion ? Pas sûr. Étaient-ils surélevés, à deux ou trois marches du sol ? En bois, toits en toile goudronnée ou tôle ondulée ? Ni grands, ni petits, avec peu d’ouvertures ? Je ne sais. Ce provisoire dura le temps de construire les Sapins, la Banane, les îlots du Châtelet, la ZUP de Bihorel…

Autre chose. Guère le cœur à rire en ce moment. Les décès d’anciens amis se succèdent. Quatre en trois semaines. Un journaliste, l’épouse de l’un d’eux, un jeune architecte de mon ancienne agence… Sans parler des a.v.c, petits cancers de-ci de-là, cahin caha, rayonnages en tous genres… Ça et la vieillesse, le « grand âge », celui que je n’arrive pas à admettre et que la montée des escaliers me rappelle. Enfin, bref, le dire est encore trop.

L’ennui c’est que ma méchanceté prend le dessus. Pour les choses et les gens, sinon le monde entier. L’autre jour, à une cérémonie, alors qu’on me demandait de me recueillir en pensant aux qualités du défunt, je me suis attaché à récapituler ses défauts. Histoire de ne pas être dupe. Et en finir une fois pour toutes. Tous ces morts me terrorisent. C’est qu’ils m’attendent et qu’ils se vengeront. Autant prendre de l’avance.

Oui, réflexions de nuits en compagnie des ombres d’Yvon, Christian, Monique, Édith… amis d’autrefois, de toujours, de jamais. Des gens comme des baraquements, du provisoire qui dure, mais bien utile en temps de pénurie. Et qu’on délaisse lorsqu’on n’en a plus besoin. Éternelle histoire : celle des vieilles chaussettes.

Avant-hier, redescendant du crématorium (que de visites en ce moment !) j’ai longé les boulevards. J’ai constaté que le Monument aux forains était fleuri. Et qu’on l’a reblanchi. Voici revenu le beau novembre, mois des défunts. On patauge dans les feuilles mortes, on a un peu froid, on regrette de n’avoir pas pris son cache-nez. Autrefois, j’aurais acheté une douzaine de croustillons. Ça m’aurait consolé. Pas beaucoup, mais quand même. Puis je me serais attardé à la Brasserie du Cirque. Là où tout s’arrange. « Garçon, remettez-nous ça ».

CLXIV.

On nous propose, au Musée des Beaux-arts une exposition instructive. Intitulée Leur entrée dans l’art, elle promeut la carrière d’un duo se définissant comme « artiste de nuit ». Ces deux quinqua n’ont d’autre idée de se faire enfermer dans les musée, d’y dormir et, à leur réveil, d’activer leur « processus créateur » dans un quelconque projet. Ils exercent un peu partout (Lyon, Tourcoing, Philadelphie, Carnac…) véritables commis-voyageurs de leur statut d’artistes. Le plus drôle, c’est qu’ils en paraissent eux-mêmes éberlués.

Ici, d’un projet, nous en avons deux. D’une part un film, celui de leur aventure nocturne ; puis une exposition (ou installation) de leurs œuvres dans diverses salles du musée. Le film, images pisseuses et son grésillant, est bâclé, sans rythme, mal construit, mal fichu, en un mot, sinistre. Qui plus est, interminable. Son mérite est d’être à moitié chanté et porté à bout de bras par les employés du Musée qu’on a enrôlé comme faire-valoir de nos pathétiques duettistes. C’est le meilleur. Laurent Salomé et surtout Émilie Dionisi devraient faire plus souvent les acteurs. Ça nous rassurerait sur leurs errements à cautionner de pareilles niaiseries. Auraient-ils manqué leur vocation ?

L’accrochage est de la même veine. Divers tableaux du Musée ayant été prêtés, on a laissé l’emplacement vide. Cet emplacement, nos illustres ont eu l’idée, non de le combler, mais d’en doubler les cartels par d’autres de leur cru. S’ensuit un vasouillage humoristique qui se voudrait décalé, vaguement incongru ou insolite, et qui n’est que paresseux. Ce qui aurait pu être un parcours, un rébus, une histoire nous menant quelque part, n’est que suite inutile, accumulation sans objet, contrat rempli. Chacun se tord le cou à lire leurs petits papiers industrieux. Ils ressemblent à leurs auteurs.

On le sait, l’art contemporain n’est pas tant du savoir-faire que du faire savoir. Au soir de l’inauguration, m’a-t-on dit, Laurence Tison, adjointe à la culture, s’est surpassée. On a frisé la soutenance de thèse sur la place de l’Art au Musée, le Rôle du Regard, la Société face à l’Artiste… et autres variations virevoltantes sur ces majuscules. Il paraît que notre élue est enceinte. Ceci explique-t-il cela ? Pour l’avoir aperçue il y a peu, vrai qu’elle est rayonnante. Ce n’est surement pas la fonction ; c’est donc l’organe.

A dauber sur cette exposition, on me classera comme bourgeois rouennais, type défini depuis Gustave Flaubert. Le Rouennais qui ne comprend rien, qui en resté aux vieilles croutes de l’impressionnisme (celles que nous verrons ici en juin ?), bref l’indécrottable béotien. Trop facile, les amis. Le vrai flaubertiste d’aujourd’hui, c’est celui qui gobe Leur entrée dans l’art. Pourquoi ? Parce que c’est de la spéculation, de la rhétorique, de l’institutionnel. Monsieur Homais new-look la boucle parce que ça se passe au Musée, parce qu’on peut gloser dessus et parce « qu’on ne sait jamais ».

Que Laurent Salomé continue d’avaler ses marshmallows, c’est là qu’il est le meilleur. Qu’Émilie Dionisi ne lâche pas sa gymnastique, elle y excelle. Qu’enfin Laurence Tison accouche… mais, dernière vœu, de son enfant, qu’elle n’en fasse jamais un plasticien.

CLXIII.

Passant je ne sais où (à la bibliothèque ?) je récupère sur une table surchargée de papillons communicatifs (que vivent les imprimeurs !) un questionnaire venu des conseils de quartiers. Comme on dit : c’est pour un sondage. Voilà que ces braves gens voudraient revoir un kiosque à musique dans les jardins de l’hôtel de ville. Il y en eut un autrefois, bien décrépi, il faut le reconnaître, démoli (à moins qu’il ne soit tombé tout seul) au début des années Cinquante.

A sa place, on édifia un théâtre de verdure. Je crois me souvenir qu’on y offrit des représentations, du temps des Comédiens de Bellegarde, de la Compagnie du Beffroy… Est-ce là que j’ai vu La Surprise de l’amour, un été quelconque, il y a longtemps… mais quand ? C’était avec J*** qui y jouait la comtesse. Une fois le rideau baissé (façon de parler), dans les bosquets… Passons. Ce théâtre a disparu, lui aussi. Quand, pourquoi, comment ? Autant de questions sans réponses.

Pour celle du jour, c’est : Êtes-vous favorable au retour du kiosque à musique ? Si oui, quelles animations aimeriez-vous y voir ? Là se résume la fonction des conseils : avoir une idée sans objet et en « inventer » le contenu par l’opinion. Là s’exprime leur nécessité : exister pour exister. Pas plus, pas moins. Quoique, parfois, cette engeance n’hésite pas à s’approprier les projets des autres. Mais ça, comme on dit, c’est une autre histoire.

Qui ne serait pas favorable à un kiosque ? Personne. Ou, oui, des grincheux de mon genre. Pour quelles animations ? Moi je vois ça comme ça : le dimanche, un orchestre y jouerait de la musique légère, délassante, distrayante, genre Franz Lehar ou Franz Von Suppé. On irait là en famille, nos épouses munies d’ombrelles, nos enfants de cerceaux ou de jolis bateaux. On prendrait place sur des chaises louées par de vieilles dames distinguées, des veuves dans le besoin, aimables et dignes. On pourrait aussi se rafraîchir, orangeades ou sirop d’orgeat. Ah oui, la perspective est sympathique.

L’ennui, c’est que la vie continuerait son cours. Et que écoutant La Veuve Joyeuse ou Cavalerie légère on ne verrait rien venir. Tout à notre délassement, on négligerait les appels à la vigilance. De quoi je veux parler ? Mais de la Guerre, bien sûr ! De la menace prussienne, des gesticulations revanchardes, les appels au meurtre des Maurice Barrès, des Charles Maurras, tous va-t-en-guerre et fauteurs de troubles.

De quoi je veux parler ? Mais de la politique désastreuse de Raymond Poincaré, de notre alliance avec le Tsar, des mises en garde de Jean Jaurès que personne n’écoute, de la main tendue aux ouvriers allemands qui eux, c’est certain, refuseront de prendre les armes. De quoi je veux parler ? Mais de la boucherie qui se prépare, du massacre de jeunes hommes fauchés par la mitraille, des villages dévastés, des ruines sur lesquelles il faudra reconstruire. Que de chagrins ! Que de misères !

Voilà pourquoi, messieurs et mesdames des conseillers de quartier, je suis contre le retour du kiosque à musique dans les jardins de l’hôtel de ville.

CLXII.

On m’assure qu’il faudrait (qu’il faut, temps précis) que je sorte. Ceci, paraît-il, histoire de me changer les idées. L’invitation opportune à un anniversaire de mariage m’entraine à dire oui. Me voici dans un lieu improbable, renommé et prisé, jeté au milieu d’un tas de gens et des monceaux de victuailles. Là se mélangent élus, entrepreneurs, universitaires, commerçants, médecins, avocats… tous attentifs à l’approvisionnement d’un somptueux buffet (Cirette se répétait-on).

J’ai horreur de faire queue, jouer des coudes, manger debout. Avantage de mon âge (que j’exagère) j’ai la permission de rester assis et d’attendre. De jolies jeunes filles s’empressent pour me ravitailler, souvent escorter de jeunes garçons, chacun et chacune dans le genre « bien élevé ». Ça s’arrête là.

Mes réparties les amènent à s’installer et parler en toute liberté. Rien de neuf. Les uns n’ont pas grand-chose en tête, les unes la « ramènent », les troisièmes s’appliquent à être silencieux. Ça boit et fume. Trop pour leur âge… mais au leur où en étais-je ? Du lot, émerge plus de souvenirs que de nostalgie.

Surtout un d’eux, la vingtaine avancée, se disant comédien « à Paris ». Il apprend avec ferveur le rôle du bouffon de Comme il vous plaira. Je « l’assoie » par le nombre de mises en scène que j’en ai vu. Ainsi d’une représentation, au Théâtre de la Cité internationale, début des années Soixante, où Vanessa Redgrave jouait Rosalinde. Le croire ou pas : ce nom ne lui dit rien. Sur le moment, impossible de retrouver un film où elle apparaît et que mon Pierre De Touche aurait vu.

N’importe, autant d’enthousiasme excuse autant d’ignorance. Puisse l’une être le ferment de l’autre. Mes elfes s’évanouissent, remplacés par des connaissances chenues. Ce sont les grands-parents des précédents. A peine de différence, exception pour le souvenir de Vanessa Redgrave, ici moins ignorée.

Bientôt, une très vieille dame (je n’exagère pas) rejoint la table. N’est-ce pas Julia Roquentin ? Théâtre encore ! Le personnage : épouse de commerçant, éprise de culture et d’écriture, elle s’inventa journaliste et fut, de longtemps, critique occasionnelle à Liberté-Dimanche, Tout-Rouen, aux Petites Affiches et autres publications bienveillantes envers sa prose. Critique avouable du reste, l’exercice n’étant alors guère difficile (à supposer qu’aujourd’hui…)

Ce soir, à la lueur des bougies, fort maquillée, elle parle beaucoup. Trop. Le Moët et Chandon aidant, elle débite balivernes sur balivernes. Aujiurd’hui, ce n’est plus le journalisme qui la meut, mais l’immobilier. Elle détaille de lucratives opérations, anciens couvents à vendre rue de Joyeuse, rue d’Écosse, le collège Bellefonds, l’institution Rey. Etc. On semble là brasser des millions ou à peu près.

En moi, un malaise s’installait. Qui était cette dame ? Décidément il ne faut plus que je sorte : on m’assura vite que ce n’était pas Julia Roquentin mais quelqu’un de connu sur la place pour ses relations et ses connaissances. Bref une femme à carnet d’adresses, comme il en eut de tous temps. Aucun intérêt à mes yeux désormais.

Il n’empêche, permanence des types et des genres, rien ne change. C’est à peine si ça se renouvelle. Après ça, que conclure ?




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