CLXI.

A dénombrer les étapes de la folie destructrice qui ravagea la ville ces trente ou quarante dernières années, il faut s’arrêter sur la piscine Gambetta, en tête du boulevard du même nom. Je n’en suis pas le meilleur mémorialiste, ayant toujours eu une sainte horreur de l’eau. En liberté, figée ou sous la douche. Même les bains. Je me lave à l’ancienne, par parties. C’est dire. Enfin, bref.

A consulter les bons ouvrages, on apprend que la piscine fut construite vers 1934, et démolie, c’est certain, en février 1991. On sait par qui. Ces mêmes qui exercent toujours, sous un autre nom. Le bâtiment était splendide, lignes pures, toits-terrasses, une idée transatlantique.

Ayant peu fréquenté les lieux, m’en reste juste l’odeur du chlore. L’eau de Javel, rien que ça, pour moi, c’est une barrière. Puis la foule. Aussi le froid qui saisissait à peine entré. Pour ce que j’avais à y faire, je restais dans le hall ou sur l’esplanade. A la fin des années Cinquante, l’été c’était plausible. Un brin vieillot cependant. Et pas très propre. Vrai que la Municipalité, en tous temps et toutes heures, n’aima jamais ce genre d’institution. A en juger par les actuelles piscines et la légendaire Océade du bout du bout de l’île Lacroix, c’est une particularité locale.

Aujourd’hui, chercher le « paquebot Gambetta », c’est poursuivre un fantôme. Du quartier, il ne reste rien. Même la caserne Jeanne d’Arc devenue siège du Conseil régional, n’est guère qu’une imitation. Sur le boulevard, à l’entrée, il y avait une station-service Antar, un petit restaurant à l’enseigne des Vikings, puis le passage de la Nitrière. Quelque chose ! Du XIXeme siècle pur jus, un lieu à tourner les Misérables ou La Porteuse de pain. Par cet étroit boyau couvert, on rejoignait le clos Saint-Marc, la fin de la rue Armand-Carrel, les restes du Camp bohémien, un quartier à peine visible maintenant.

Tout a changé. S’il m’arrive de déjeuner à La Boucherie ou au Bistrot du Boucher, c’est pour me souvenir de La Ville de Caen ou de la brasserie du coin de la rue des Augustins. J’ai trop vécu là. J’ai connu la place avec sa halle, la brocante sous les grands platanes. Puis la salle Lionel-Terray (incroyable blockhaus) et enfin ces hallettes d’opérettes auxquelles on s’est habitué, au point de les croire anciennes ou véridiques. Si c’était moins bleu et s’il n’y avait pas les fleurs, ça passerait.

L’autre jour, histoire de mémoire, Eva Molineux, grande nageuse, me certifiait qu’en dessous de la piscine Gambetta, il y avait une fabrique de porcelaine. Un vieil annuaire nous a départagés. Elle avait raison. Aucun souvenir. Mais Eva aime trop l’eau. Lorsqu’elle nageait encore, une bonne vingtaine d’années de ça, elle allait à Gambetta le dimanche midi. La piscine était tout à elle, même pas le surveillant, parti bavarder avec la caissière. Eva faisait ses longueurs, un ou deux kilomètres, seule, tranquille, à son souffle. « Un vrai bonheur ». Maintenant, elle joue au bridge. « Mes hanches » dit-elle.

3 Réponses à “CLXI.”


  • Je ne me souviens pas de la fabrique de porcelaine mais dans mon enfance (années 60), c’est sous la piscine que mon père avait un magasin de grossiste en vaisselle. Il en avait aussi un autre de grossiste en jouets rue du Renard. En 68, il a tout réuni rue de la Mare du Parc, dans une ancienne filature devenue aujourd’hui un Intermarché.

  • (hors-sujet, excusez-moi) Pour ceux qui ont connu le Rouen des années 1960, une personnalité vient de disparaître : le journaliste Yvon Hecht

  • Il est étonnant, concernant cette piscine et sa destruction, que vous ne citiez pas le combat qu’avait mené Patrice Quéréel à l’époque pour la sauvegarde de ce bâtiment et sa transformation (je crois me souvenir?) en musée de la marine.

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