CLIX.

Un beau jour de l’an 54 ou 55 du précédent siècle, Blandine De Voos s’installa au Grand Hôtel de la Poste. Le palace de la rue Jeanne d’Arc entamait ses derniers lustres. L’actrice devait y rester près de vingt ans. Jusqu’à la fin. Au troisième étage, dans une chambre avec petit salon. Y passait le plus clair de son temps. A attendre. Attendre quoi ? Qu’on lui porte les journaux, son thé, ses toasts, le plat du jour à midi, le thé de cinq heures, le potage du soir. Sans compter les daïkiris d’été ou bourbons d’hiver.

Au cinéma, sa carrière débuta vers les années Vingt. Au temps du muet. Enfant de la balle, elle excellait dans les rôles historiques. Genre des sérials capes et épées où il fallait monter à cheval, ferrailler selon le ton du XVIIe siècle. Si des copies en étaient disponibles, on la verrait, jeune et agile, dans Le Capitaine Fracasse d’Alberto Cavalcanti ou Le Chevalier de Maison-Rouge de Gaston Ravel. Plus tard, sans renier le cinéma, elle préféra le théâtre. Elle y fit une honorable carrière, créant plusieurs titres de Michel de Ghelderode, pas mal de Jean Anouilh, Félicien Marceau, François Billedoux, Armand Salacrou, Marcel Aymé… le plus inactuel qui soit mais qu’on reverra, c’est acquis, au goût d’un jour.

Pourquoi s’installer ici ? Elle résida d’abord à Paris, au Royal, avenue de Friedland. Cet autre palace appartenait à la famille Lebrun, déjà propriétaire de l’Hôtel de la Poste (plus d’autres). Cliente certes fidèle, mais sensible aux économies de train de vie, elle accepta un transfert dicté par des circonstances qu’on fit passer pour des travaux parisiens. A moitié vrai, à moitié faux, elle s’en accommoda.

Actrice pour actrice, c’est en l’an 72 ou 73 qu’on tourna à l’Hôtel de la Poste une séquence des Valseuses, film de Bertrand Blier. L’épisode raconte la rencontre d’une femme sortie de prison, interprétée par Jeanne Moreau, avec les deux « héros » Gérard Depardieu et Patrick Dewaere ; s’ensuit une scène de sexe qui fit scandale (comme le film) et pour finir, le suicide de l’ex-détenue, autre scène propre à choquer le spectateur lambda du temps. Tout ça se passant à l’hôtel, et laissant entrevoir, en quelques plans, ce que pouvait être le mythe rouennais.

Imaginera-t-on Jeanne Moreau croisant Blandine De Voos ? La première a toujours daté sa vocation, c’était pendant l’Occupation, d’une représentation d’Antigone de Jean Anouilh ; se souvenait-elle que la seconde y incarnait Eurydice ?

S’en est fini du bar L’Escale, de Mario et ses cocktails, ou du Relais Fleuri, restaurant sans étoiles, à la carte plantureuse, et à la vaisselle dessiné par Jean Effel. Et s’en est fini des célébrités descendues un soir ou deux, pour une représentation, un concert, un récital… Tant et tant d’ombres inspirées : Ginette Neveu, Pierre Brasseur, Elvire Popesco, Sviatoslav Richter, Iascha Heifetz, Max Dearly, Dino Lipati, Vittorio De Sica, Charles Boyer, Sanson François…

Et donc Blandine De Voos que je crois encore apercevoir, au hasard des rues. Mais on me dit que ce n’est pas elle, qu’elle aurait 110 ans. N’importe, je m’entête à la saluer.

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