CLVIII.

On peut voir, aux Archives départementales, une exposition sur l’architecte Pierre Chirol (1881-1953). Disons qu’elle tombe plus mal que bien. De l’église Saint-Nicaise aux diverses villas, édifices publics (bureaux de postes en particulier), qu’a laissés Chirol, la majeure partie est à l’abandon ou a été anéantie. L’homme et l’artisan, sont un vivant exemple du mépris local pour tout ce qui touche à la qualité d’un quelconque travail, ne parlons même pas d’œuvre d’art. Ceux qui l’eurent, en leur temps, comme professeur aux Beaux-arts le tenaient en grande estime. Dans le genre bienveillant, plutôt « catho de gauche », mais pas très moderne pour ce qui était de bâtir.

Dans l’exposition, il y a une belle photo du kiosque des tramways de la place de l’Hôtel de Ville. Cet édifice a été détruit en 1984 ou 85, je ne sais plus. Destruction sans trop d’état d’âme, bien sûr. Vrai qu’à l’époque on ne s’est guère mobilisé. Moi et les autres.

Mais vrai aussi qu’on avait trop à faire. Reconnaissons que dans le genre chamboul’ tout, les hommes de Jean Lecanuet n’y sont pas allés de main morte. Malgré leurs efforts, nos actuels municipes n’en feront jamais autant. Ce kiosque, il était charmant. Élégant, très fin, à la fois discret et monumental. Coloré, gai, fonctionnel. D’une rare légèreté et d’un équilibre sans contraintes. Tout le contraire de ses démolisseurs (ceci expliquant cela, pour le moins). Il en reste, du kiosque, un fragment de mosaïque à l’entrée piétonne du parking souterrain, au sud de la place. C’est plus pathétique qu’autre chose.

Du temps du kiosque, j’ai le souvenir d’y avoir attendu le tram, puis le bus. Le plus souvent le soir. L’hiver, en compagnie de gens rentrant chez eux, après le travail. Quant, à l’époque, la ville s’animait d’un autre air. C’était lorsque j’allais rejoindre Gigi, à Darnétal. Vieilles histoires. A Darnétal où il y avait un petit bureau de poste dessiné par Chirol et qu’on a détruit il y a quelques années, à peine. Et à Darnétal où il y a désormais l’école d’architecture.

L’autre jour, visitant l’exposition, j’étais accompagné ou suivi d’un groupe d’enfants à qui on faisait la leçon. Je ne sais trop que penser de ces déambulations obligées, sans doute nécessaires, mais enfin, bon, bref. L’institutrice expliquait les dessins, les plans, les photos. Attentifs, malgré tout, les marmots. « Et là, vous voyez, on attendait le bus, sous la marquise… » L’impératif est aussitôt venu : « Madame, c’est quoi une marquise ? »

Du temps du kiosque, j’avais un imper mastic. Je me mettais à l’abri en guettant le 2, passant le temps en regardant les publicités pour La Ti-Tane. On me disait : tu devrais avoir un scooter. Gigi, elle : « Lorsque j’aurais un travail, moi j’aurai un scooter. » Elle finit par avoir un travail. Et par avoir son scooter. Une Lambretta, même. Notre liaison s’acheva. Je n’ai jamais aimé les femmes trop indépendantes. C’est mon côté vieille école. Comme Chirol.

Eh oui, c’est quoi une marquise ? Toute la question est là. C’est souvent une femme indépendante.

2 Réponses à “CLVIII.”


  • A l’intérieur j’y attendais le 2A, celui qui bifurquait « Au temps perdu » pour remonter la rue de Grieu; je descendais au terminus presqu’en face de la chapelle.

    La longue banquette en bois était patinée par le temps, la crasse, les sueurs et les impers trempés. A chaque ouverture d’une des deux grandes portes grinçantes on se prenait une volée de froid et d’humidité glaciale. Il n’était pas rare qu’y dorment un clochard ou deux et sur la gauche en rentrant, au bout de cet endroit tout en longueur étroite était un hygiaphone où l’on pouvait acquérir un ticket de voyage que le contrôleur, dans son réduit au milieu du bus, mangeait dans sa machine à manivelle. On était en famille dans ce bus, avec les membres aimés et détestés. J’y cherchais chaque jour cette fille qui descendait au même arrêt. Elle habitait un immeuble plus haut dans la rue et travaillait dans une parfumerie de la rue des Carmes. J’avais 15 ans et déjà je m’ennuyais fermement…

  • Pour que le grand public sache que c’est la folie des hommes qui a détruit cette charmante petite gare de tramways,l’association « P’tit Pat’ Rouennais » a restauré les fragments de mosaïque conservés et une plaque explicative a été posée. Une sorte de devoir de mémoire en quelque sorte et un hommage à un grand rouennais méconnu, Pierre Chirol. http://www.ptit-pat-rouennais.fr

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