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Archive mensuelle de octobre 2009

CLXI.

A dénombrer les étapes de la folie destructrice qui ravagea la ville ces trente ou quarante dernières années, il faut s’arrêter sur la piscine Gambetta, en tête du boulevard du même nom. Je n’en suis pas le meilleur mémorialiste, ayant toujours eu une sainte horreur de l’eau. En liberté, figée ou sous la douche. Même les bains. Je me lave à l’ancienne, par parties. C’est dire. Enfin, bref.

A consulter les bons ouvrages, on apprend que la piscine fut construite vers 1934, et démolie, c’est certain, en février 1991. On sait par qui. Ces mêmes qui exercent toujours, sous un autre nom. Le bâtiment était splendide, lignes pures, toits-terrasses, une idée transatlantique.

Ayant peu fréquenté les lieux, m’en reste juste l’odeur du chlore. L’eau de Javel, rien que ça, pour moi, c’est une barrière. Puis la foule. Aussi le froid qui saisissait à peine entré. Pour ce que j’avais à y faire, je restais dans le hall ou sur l’esplanade. A la fin des années Cinquante, l’été c’était plausible. Un brin vieillot cependant. Et pas très propre. Vrai que la Municipalité, en tous temps et toutes heures, n’aima jamais ce genre d’institution. A en juger par les actuelles piscines et la légendaire Océade du bout du bout de l’île Lacroix, c’est une particularité locale.

Aujourd’hui, chercher le « paquebot Gambetta », c’est poursuivre un fantôme. Du quartier, il ne reste rien. Même la caserne Jeanne d’Arc devenue siège du Conseil régional, n’est guère qu’une imitation. Sur le boulevard, à l’entrée, il y avait une station-service Antar, un petit restaurant à l’enseigne des Vikings, puis le passage de la Nitrière. Quelque chose ! Du XIXeme siècle pur jus, un lieu à tourner les Misérables ou La Porteuse de pain. Par cet étroit boyau couvert, on rejoignait le clos Saint-Marc, la fin de la rue Armand-Carrel, les restes du Camp bohémien, un quartier à peine visible maintenant.

Tout a changé. S’il m’arrive de déjeuner à La Boucherie ou au Bistrot du Boucher, c’est pour me souvenir de La Ville de Caen ou de la brasserie du coin de la rue des Augustins. J’ai trop vécu là. J’ai connu la place avec sa halle, la brocante sous les grands platanes. Puis la salle Lionel-Terray (incroyable blockhaus) et enfin ces hallettes d’opérettes auxquelles on s’est habitué, au point de les croire anciennes ou véridiques. Si c’était moins bleu et s’il n’y avait pas les fleurs, ça passerait.

L’autre jour, histoire de mémoire, Eva Molineux, grande nageuse, me certifiait qu’en dessous de la piscine Gambetta, il y avait une fabrique de porcelaine. Un vieil annuaire nous a départagés. Elle avait raison. Aucun souvenir. Mais Eva aime trop l’eau. Lorsqu’elle nageait encore, une bonne vingtaine d’années de ça, elle allait à Gambetta le dimanche midi. La piscine était tout à elle, même pas le surveillant, parti bavarder avec la caissière. Eva faisait ses longueurs, un ou deux kilomètres, seule, tranquille, à son souffle. « Un vrai bonheur ». Maintenant, elle joue au bridge. « Mes hanches » dit-elle.

CLIX.

Un beau jour de l’an 54 ou 55 du précédent siècle, Blandine De Voos s’installa au Grand Hôtel de la Poste. Le palace de la rue Jeanne d’Arc entamait ses derniers lustres. L’actrice devait y rester près de vingt ans. Jusqu’à la fin. Au troisième étage, dans une chambre avec petit salon. Y passait le plus clair de son temps. A attendre. Attendre quoi ? Qu’on lui porte les journaux, son thé, ses toasts, le plat du jour à midi, le thé de cinq heures, le potage du soir. Sans compter les daïkiris d’été ou bourbons d’hiver.

Au cinéma, sa carrière débuta vers les années Vingt. Au temps du muet. Enfant de la balle, elle excellait dans les rôles historiques. Genre des sérials capes et épées où il fallait monter à cheval, ferrailler selon le ton du XVIIe siècle. Si des copies en étaient disponibles, on la verrait, jeune et agile, dans Le Capitaine Fracasse d’Alberto Cavalcanti ou Le Chevalier de Maison-Rouge de Gaston Ravel. Plus tard, sans renier le cinéma, elle préféra le théâtre. Elle y fit une honorable carrière, créant plusieurs titres de Michel de Ghelderode, pas mal de Jean Anouilh, Félicien Marceau, François Billedoux, Armand Salacrou, Marcel Aymé… le plus inactuel qui soit mais qu’on reverra, c’est acquis, au goût d’un jour.

Pourquoi s’installer ici ? Elle résida d’abord à Paris, au Royal, avenue de Friedland. Cet autre palace appartenait à la famille Lebrun, déjà propriétaire de l’Hôtel de la Poste (plus d’autres). Cliente certes fidèle, mais sensible aux économies de train de vie, elle accepta un transfert dicté par des circonstances qu’on fit passer pour des travaux parisiens. A moitié vrai, à moitié faux, elle s’en accommoda.

Actrice pour actrice, c’est en l’an 72 ou 73 qu’on tourna à l’Hôtel de la Poste une séquence des Valseuses, film de Bertrand Blier. L’épisode raconte la rencontre d’une femme sortie de prison, interprétée par Jeanne Moreau, avec les deux « héros » Gérard Depardieu et Patrick Dewaere ; s’ensuit une scène de sexe qui fit scandale (comme le film) et pour finir, le suicide de l’ex-détenue, autre scène propre à choquer le spectateur lambda du temps. Tout ça se passant à l’hôtel, et laissant entrevoir, en quelques plans, ce que pouvait être le mythe rouennais.

Imaginera-t-on Jeanne Moreau croisant Blandine De Voos ? La première a toujours daté sa vocation, c’était pendant l’Occupation, d’une représentation d’Antigone de Jean Anouilh ; se souvenait-elle que la seconde y incarnait Eurydice ?

S’en est fini du bar L’Escale, de Mario et ses cocktails, ou du Relais Fleuri, restaurant sans étoiles, à la carte plantureuse, et à la vaisselle dessiné par Jean Effel. Et s’en est fini des célébrités descendues un soir ou deux, pour une représentation, un concert, un récital… Tant et tant d’ombres inspirées : Ginette Neveu, Pierre Brasseur, Elvire Popesco, Sviatoslav Richter, Iascha Heifetz, Max Dearly, Dino Lipati, Vittorio De Sica, Charles Boyer, Sanson François…

Et donc Blandine De Voos que je crois encore apercevoir, au hasard des rues. Mais on me dit que ce n’est pas elle, qu’elle aurait 110 ans. N’importe, je m’entête à la saluer.

CLVIII.

On peut voir, aux Archives départementales, une exposition sur l’architecte Pierre Chirol (1881-1953). Disons qu’elle tombe plus mal que bien. De l’église Saint-Nicaise aux diverses villas, édifices publics (bureaux de postes en particulier), qu’a laissés Chirol, la majeure partie est à l’abandon ou a été anéantie. L’homme et l’artisan, sont un vivant exemple du mépris local pour tout ce qui touche à la qualité d’un quelconque travail, ne parlons même pas d’œuvre d’art. Ceux qui l’eurent, en leur temps, comme professeur aux Beaux-arts le tenaient en grande estime. Dans le genre bienveillant, plutôt « catho de gauche », mais pas très moderne pour ce qui était de bâtir.

Dans l’exposition, il y a une belle photo du kiosque des tramways de la place de l’Hôtel de Ville. Cet édifice a été détruit en 1984 ou 85, je ne sais plus. Destruction sans trop d’état d’âme, bien sûr. Vrai qu’à l’époque on ne s’est guère mobilisé. Moi et les autres.

Mais vrai aussi qu’on avait trop à faire. Reconnaissons que dans le genre chamboul’ tout, les hommes de Jean Lecanuet n’y sont pas allés de main morte. Malgré leurs efforts, nos actuels municipes n’en feront jamais autant. Ce kiosque, il était charmant. Élégant, très fin, à la fois discret et monumental. Coloré, gai, fonctionnel. D’une rare légèreté et d’un équilibre sans contraintes. Tout le contraire de ses démolisseurs (ceci expliquant cela, pour le moins). Il en reste, du kiosque, un fragment de mosaïque à l’entrée piétonne du parking souterrain, au sud de la place. C’est plus pathétique qu’autre chose.

Du temps du kiosque, j’ai le souvenir d’y avoir attendu le tram, puis le bus. Le plus souvent le soir. L’hiver, en compagnie de gens rentrant chez eux, après le travail. Quant, à l’époque, la ville s’animait d’un autre air. C’était lorsque j’allais rejoindre Gigi, à Darnétal. Vieilles histoires. A Darnétal où il y avait un petit bureau de poste dessiné par Chirol et qu’on a détruit il y a quelques années, à peine. Et à Darnétal où il y a désormais l’école d’architecture.

L’autre jour, visitant l’exposition, j’étais accompagné ou suivi d’un groupe d’enfants à qui on faisait la leçon. Je ne sais trop que penser de ces déambulations obligées, sans doute nécessaires, mais enfin, bon, bref. L’institutrice expliquait les dessins, les plans, les photos. Attentifs, malgré tout, les marmots. « Et là, vous voyez, on attendait le bus, sous la marquise… » L’impératif est aussitôt venu : « Madame, c’est quoi une marquise ? »

Du temps du kiosque, j’avais un imper mastic. Je me mettais à l’abri en guettant le 2, passant le temps en regardant les publicités pour La Ti-Tane. On me disait : tu devrais avoir un scooter. Gigi, elle : « Lorsque j’aurais un travail, moi j’aurai un scooter. » Elle finit par avoir un travail. Et par avoir son scooter. Une Lambretta, même. Notre liaison s’acheva. Je n’ai jamais aimé les femmes trop indépendantes. C’est mon côté vieille école. Comme Chirol.

Eh oui, c’est quoi une marquise ? Toute la question est là. C’est souvent une femme indépendante.

CLVII.

Encore, toujours, ce dont on parle et dont (hélas !) il ne faudrait pas : le fichu Palais. On lit ça et là que Le Quatrième Projet (au final, le seul, le bon) n’a rien pour lui. Les détracteurs y vont de bon train. N’en doutons pas, la parole va bientôt revenir aux contraires, à la fabrique de l’avis majoritaire. Ce, à partir de l’axiome bien connu : des goûts et des couleurs, on ne discute pas. Déjà, un de mes vieux amis trouve que « Ce c’est moins haut » ; un autre plébiscite le fameux ascenseur ; un troisième préfère tout (en fait, n’importe quoi) à l’existant… On est dans la bonne voie.

Veux-t-on argumenter, qu’on entend (ou qu’on lit) que tout avis esthétique est sujet à discussion. Bien sûr que non ! Ce qui prime en l’affaire, c’est bel et bien l’esthétique. En dehors de ça, que nous reste-t-il ? La destruction de l’ancien Palais est assurée, sa transformation en immeuble de rapport aussi…

A-t-on oublié que nos deux précédentes municipalités avaient eu le loisir d’acheter le tout pour deux balles ? Elles n’en ont rien fait (manque de courage plus que de moyens). N’y revenons plus. Dans quelques mois, il faudra supporter un ostensible ratage. Et pour combien de décennies ? Les médiocres (sens strict) triompheront : « Avec ça, qu’c’était mieux avant ! » Hélas, oui, c’était mieux avant.

Autre chose. Retour de mon neveu Jérôme. Il était en stage dans un pays lointain, mais, paraît-il, limitrophe au nôtre. Jérôme est d’humeur enjouée. Il se passionne pour la politique locale. Me parle des prochaines élections. Il m’amuse. Son stage dans une entreprise de Kaliningrad (autrefois Koenigsberg, patrie d’Hoffmann, le E.T.A des Contes) l’a converti à l’écologisme bon teint. Converti est un grand mot car, écologiste, il le fut souvent. Voire toujours. Déjà, petit… Enfin, bref.

D’après lui, désormais, c’est du côté du vert que cela va se jouer. Je reste dubitatif. Nos conversations m’amènent à lui dire ceci : que les Verts de France, même nappés de sauce européenne, resteront eux-mêmes. A savoir, la garniture d’un Parti socialiste uni ou désuni. Quand bien même ils le voudraient, ils ne seront jamais que des extra-fins, l’accompagnement du plat de viande, à ce moment de la commande, lorsque la serveuse interroge : « Et je mets quoi avec ? »

Souvent, toujours, les Verts font, ici et ailleurs, preuve d’un solide estomac. Ils digèrent les plats les moins « végétariens » ou « biologiques » préparés d’une main lourde par leurs alliés de toujours. Pour preuve, pas très loin, le contournement-Est, les plans de circulation, les voies pour cyclistes, les cantines bio ou… nom d’un poisson, le Palais des Congres.

M’y revoici. Nous y revoilà. Hélas, oui. Mais qu’ai-je à argumenter. Jérôme votera ce qu’il veut. Et je voterai comme lui. C’est jouer avec la jeunesse. Ne pas m’habituer à être vieux.

Pour finir, cela a-t-il de l’importance ? Quelqu’un de cet avis, c’est Félix le chat, le pensionnaire du bas de ma cour. Si je lui conte mes peines, il a toujours une parole consolatrice. Puis il retourne à son assiette.

CLVI.

Inauguré en mai 1976, fermé en 1996, le Palais des Congrès (dit aussi La Citadelle endormie) appartenait, on le sait, aux Anciennes Mutuelles. Devenu groupe Axa en 1985, lassé de payer les factures, celui-ci vendit l’immeuble à diverses sociétés, vite absorbées par le Crédit Lyonnais. Lorsque celui-ci fit la chute qu’on sait, le Tombeau de Pharaon échut à encore d’autres cartels, trusts, holdings, consortiums, etc. tant que les dictionnaires de synonymes en fournissent. Ce fut l’ère du Mistigri, ainsi nommée en référence au fameux jeu de cartes. Puis vint le temps de la Maison hantée… celui de l’abandon, du silence, de l’oubli. Fin du premier chapitre.

A Rouen, nuit après nuit, tout en ville s’éteignait. Un étranger passant devant la Mairie remarquait qu’une fenêtre restait éclairée. « Qu’est-ce là ? » demandait-il à l’allumeur de réverbère. « Oh ça, mon bon monsieur, c’est notre maire Yvon Robert qui travaille. » Alors, saisis d’émotion, l’étranger et le vieil artisan communiaient dans un même respect. Fin du deuxième chapitre.

Donc un soir de novembre 1999, une ombre se glissa sous le péristyle de la mairie et toqua au carreau. L’huissier de garde, réveillé, conduisit le visiteur dans le grand bureau aux boiseries. D’un geste bref, le magistrat accueillit l’étranger et l’invita à s’asseoir. A sa lourde table de chêne, il achevait la lecture d’un épais dossier. Au dessus de la cheminée où flambait un feu, le grand Corneille jetait un regard bienveillant sur les deux hommes.

« Quelle est votre réponse ? » interrogea le Hollandais visiteur (oui, il était hollandais). « J’accepte » répondit l’élu. Et d’un geste, jeta deux écus sur la table. Le visiteur s’en saisit, parut hésiter, puis se levant : « Vous faites une affaire » dit-il. Les ténèbres semblèrent l’engloutir et tel un spectre il disparut. Le maire réprima un frisson. Sonnant l’huissier, il lui ordonna d’ajouter une buche au foyer. Fin du troisième chapitre.

C’est ainsi, ce soir-là, que la Ville devint propriétaire du Palais des Congrès. Et qu’ainsi débuta le quatrième chapitre du roman fantastique : Du Château gris, que faire ?

Les élus se réunirent. Chacun donna son avis. L’opposition fut même écoutée. Tous et toutes en étaient d’accord : il fallait redonner le bâtiment aux Rouennais, en faire un local à l’usage de tous. Ici on se réunirait, on ferait des spectacles, des répétitions, des expositions… chacun aurait droit à un espace, en un temps donné, avec l’aide pratique des services municipaux. Un règlement intérieur fut mis en place et un comité de gestion organisé.

D’emblée, il avait été prévu qu’on y ferait un minimum de travaux et que seul l’indispensable serait évoqué. Le comité reçut une aide financière à charge pour lui de faire avec, et seulement avec, au mieux des attentes. Les idées ne manquaient pas. Les moyens de les mettre en œuvre non plus. Alliée à cette rigueur, la simplicité fut de mise. Et chacun s’en accommoda…

… quatre heures sonnèrent au Gros-Horloge. Le maire s’éveilla en sursaut. « Qu’as-tu, mon cœur ? » interrogea sa digne compagne. « Fichu rêve ! » s’exclama-t-il. Et il se rendormit.

CLV.

Nom d’un poisson, le Palais vit ses dernières semaines. On le détruit à la satisfaction générale et nous serons peu à le regretter. Et peu à voir dans sa disparition un gâchis redevable, d’abord aux propriétaires, ensuite aux municipaux. Je l’ai déjà dit, j’y reviens : on a manqué ici d’audace, de réflexion, de ténacité. Tout bâtiment, quel qu’il soit, produit du mouvement et de la réflexion. La liste est longue de ce qu’on aurait pu y faire en matière de culture, de simple divertissement ou de « lien social ».

On a préféré la résignation. Et l’oubli. Au final, l’insignifiant. On dit (mais que ne raconte-t-on pas !) qu’avec ses appointements, l’architecte signataire s’est offert une paire de ciseaux. Pour quoi faire ?

Ayant été présent (vers 2004) à la première présentation en mairie, je me prends à regretter l’esquisse d’alors, celle du galandage sur fond de trame métallique. Malgré l’esbroufe, il y avait une ou deux idées méritant l’estime. Elles ne plurent guère aux Monuments Historiques. Non plus à l’opinion rouennaise, à qui on demandait son avis. L’habitude s’en prit… D’où les ciseaux.

Dire que l’on reproche aux politiques de n’avoir ni culture, ni courage. Idée d’intellectuel, si ce n’est d’artiste ! L’homme politique (a fortiori la femme) se doit de cacher ces évidentes qualités. Cela n’apporte que des déboires lors des élections. Aux prochaines, nos municipes actuels, promoteurs du futur immeuble, seront réélus. Ils le méritent.

Autre chose. En mars 1988, eut lieu la soirée de clôture du 1er Festival du Film Nordique. Ce fut là, au dernier étage du futur défunt, à un jet de champagne du portail de la cathédrale, que furent conviés les festivaliers ou plutôt les membres du Tout Rouen rassurés d’en être (comme j’en étais, j’aurai mauvaise grâce à trouver à redire). Cocktail dînatoire, tables juponnées aux couleurs scandinaves, dames de vestiaire débordées, ascenseurs saturés par l’attente.

Pourquoi pas l’escalier de secours ? Par petits groupes, quatre étages de béton brut, éclairés des seules loupiotes d’issues de secours. En haut, des cerbères réclamaient leurs cartons aux seuls passagers des ascenseurs. Le coupe-file des escalateurs fut bientôt connu et imité : de trois cents, nous fûmes bientôt cinq cents.

Comment distinguer un agent d’assurances (bailleur de fonds du festival) d’un aigrefin, un conseiller municipal d’un pique-assiette, un Norvégien d’un Suédois, un invité d’un non invité ? Et comme le traiteur (Guéret, à l’époque, off course) pouvait fournir à la demande, Rouen poli resta Rouen gentil. C’est là que j’ai mangé du renne, de la baleine, du phoque, le tout arrosé d’un alcool blanc un brin trop sec et qui ne ressemblait à rien de connu.

Ce dernier étage était le fleuron du bâtiment. Ça n’était pas tant pour sa décoration, dans la norme de l’époque, mais pour la vue sur la cathédrale. S’il il y eut quelque chose de manqué dans le futur défunt Palais, ce fut l’intérieur : bois sombre, moquette à losanges, caissons lumineux, plantes vertes et miroirs partout. Ça ne mit pas cinq ans à vieillir.

A y réfléchir, toute cette histoire n’est pas une question de forme, mais de fond. Presque de philosophie de l’existence (ou d’architecture). Y revenir, si j’en ai le temps.

CLIV.

Il y a, en bas de chez moi, dans la cour, un chat sans maître. Paraît-il, abandonné. Je ne prends pas d’animaux, mais je lui donne à manger. Je l’ai surnommé Félix (qu’on ne me demande pas pourquoi). De temps à autre, nous bavardons. Dans son genre, il est stoïque. Plus que moi. Il paraît que les chats vivent neuf vies. Le mien en est à la cinquième. Il m’assure que ce qui nous arrive s’est déjà produit. Toujours la répétition, le ressassement. L’éternel retour, dit-il. Admettons. Il n’empêche…

Ce dont tout le monde parle et dont il ne faudrait pas : l’Espace Monet-Cathédrale. Disons tout de suite qu’il n’y a désormais plus d’espace, plus de Monet, plus de Cathédrale. Pour ce que l’on en a vu par voie de presse, cela se résume à un immeuble banal. Inutile d’en dire quoi que ce soit, il n’y a rien à en dire. Ça n’est même pas laid, c’est navrant. Ou lamentable (au sens strict). Sinistre, en fait. Tout ça pour ça ? Oui.

La municipalité, soutenue par ses électeurs, donne là la mesure de ses audaces et de sa détermination. Le renoncement lui est devenu sa façon de décider, voire de gérer. Notez que c’est rassurant. Comme ça, on sait à quoi s’en tenir. Enfin, on retrouve nos aises. On est de nouveau en famille, entre nous, entre Rouennais. L’air d’autrefois est presque revenu. Le jour de l’inauguration du futur immeuble, il faudra guetter la silhouette de Jean Lecanuet. Parmi les officiels, autour des géraniums, nous serons nombreux à vouloir le féliciter pour sa bonne mine et sa pugnacité légendaire.

Oui, oui, lui dira-t-on, on l’a échappé belle. Ces deux dernières décennies, ça et là, la ville glissait sur une mauvaise pente. D’aucun voulait construire, aménager, bouleverser, bref faire de l’esbroufe. On ne pourra que louer notre fantôme d’avoir mis le holà. Car à n’en pas douter, c’est à lui qu’on doit l’inspiration de cette quatrième mouture. Comme il existe un style Louis-Philippe, il existe un style Jean-Lecanuet. Et c’est celui de Rouen. Impérativement. Définitivement. Qu’on en juge : les Fronts de Seine, les Jardins de l’Hôtel de ville, le Champ de Mars, l’Espace du Palais… et maintenant la Villa Yvon (oui, c’est le nom du nouveau projet). Dans tout ça, rien que du solide, du durable et du cher.

Lors des dernières élections municipales, on s’est empressé d’élire les gens de Gauche et d’éliminer ceux de Droite. Avouez qu’on a bien fait. Imaginez ce que serait devenue « Rouen notre ville » sous le règne contraire. Quel désastre ! Bientôt, de qui, de quoi, on n’aurait rien reconnu. Tout se serait mélangé dans notre esprit (comme se mélangent les bulletins dans les urnes). Croyant soutenir les uns, on aurait contenté les autres. Un jour, chat blanc ; un autre, chat noir ; et la nuit, chat gris… Ceci serait devenu cela. Et l’inverse aurait été vrai. Comment s’y retrouver ?

Alors que maintenant tout est clair. Limpide même. On sait où on est : place de la Cathédrale.




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