CL.

Une rue qui n’existe plus : la rue Thouret. On y cherche vainement l’allure, le va et vient, les passants, les enseignes… Ce n’est plus aujourd’hui qu’une extension à la rue du Gros-Horloge. Un écart au calme, une aire de transfert, un point de vue pour le Palais de Justice. Ce statut est récent. Lorsque n’existait pas le « plateau piétonnier », Thouret avait sa vie propre.

Elle vivait au rythme de ses commerces un peu désuets (qui n’a connu John Chemisier n’a rien connu) et de ses deux cafés. Le premier, petit, en milieu de rue, l’autre, plus important, dit Au Grès d’Alsace, rendez-vous (il fut un temps) des fashionnables. Mais c’était il y a longtemps. Il y avait aussi un marchand de tissus dit Marché St-Romain (pour faire parisien ?), des graveurs nommés Tervoort et Goïot (étrange duo), un marchand de lunettes (pas encore opticien), un coiffeur renommé (Buteux), d’autres…

Surtout il y avait trois enseignes que seuls les vieux Rouennais regrettent. D’abord, en bout de rue, côté gauche, vers le Palais de Justice, La Maison du Plastique. Temple des années Soixante, tout y était exclusivement voué à cette matière sacro-sainte dite Styrène que chanta Raymond Queneau. On la déclinait ici en « d’innombrables objets au but utilitaire », d’où ce credo local : « vous trouverez ça à La Maison du Plastique ». C’était comme un viatique pour une vie plus facile.

En face ou quasiment, deux porches menaient aux écoles primaires. Catherine Graindor et Félix Archimède (admettons) Pouchet. La première à l’usage des filles, l’autre des garçons. Ce tant que le monde durerait. Mais ce monde étant perdu, le vaste immeuble, ses salles de classes, sa cour plantée de hauts tilleuls, n’abritent plus qu’un obscur service départemental d’archéologie. Beau local et parking de luxe pour doctes locataires,. Lorsque ces savants sortent leurs bagnoles, il m’arrive de jeter un œil dans la cour. Tout y est d’un vert d’aquarium. Désert, abandonné, mystérieux. Où sommes-nous ? Que font ici ces vieilles façades anglaises ? Mais pressons : la micoquienne spécialiste referme le porche et me jette un regard torve.

Revenons au plastique et à sa maison. Juste à côté il exista, de longtemps, une bibliothèque de prêt, au décor noir et rouge. C’était Aux Amis du livre. Surtout aux amis de la lecture. L’abonnement permettait d’y emprunter quatre ou cinq récits qui devaient tout à la distraction. A cette époque (Dieu, c’était quand ?) on ne trouvait pas de polars dans les bibliothèques municipales. De semaine en semaine, il fallait se rabattre sur le privé, avatar des cabinets de lecture d’antan.

Donc là, Aux Amis du livre, on accédait à Jean Bruce, Claude Rank, Charles Exbrayat, ou encore aux aventures du lieutenant Asch. Grâce leur soit rendue. C’étaient là le lieu et le loisir des simples gens. Ou plutôt des gens simples, ceux appelés les moindres. Les gens de peu, comme on dit maintenant. Ici ou à côté, la même chose. Heureux temps où un bol en plastique paraissait nécessaire, où Le Fils Cardinaud sauvait d’un dimanche solitaire, temps où la rue Thouret persistait avec évidence. Dieu, c’était quand ?

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