CXLIX.

Hasard des rencontres, déjeuné avec J*** dans cette brasserie située à l’angle des rues Jean-Lecanuet et allée Eugène-Delacroix. Est-ce Le Magistrat ? Pas impossible. Ce fut autrefois La Maison du dessin. Là, durant tant d’années, j’ai acheté la papeterie de mes différents bureaux. J*** me rappelle qu’on y faisait aussi, au premier étage, des expositions de peinture. Guère dans le genre moderne, du reste.

Des lieux, il ne reste rien. Surtout pas le style. Malin plaisir qu’on a aujourd’hui de casser les espaces, occulter les vitrages, sans-souci des couleurs et encore moins de la géométrie. D’agencements fonctionnels et transparents, on veut revenir à l’accumulation et au décoratif. Pour preuve, l’allée Eugène-Delacroix qui, d’espace clair et profond, est devenue une sorte de dépotoir composite. Curiosité : du Jardin Solferino au Palais de Justice, on a voulu, au fil des décennies, remeubler. De l’ancien marché aux fleurs à la présente allée, le pas est celui d’un gymkhana obligé et incohérent.

Autre curiosité : la dénomination de l’allée. Pourquoi Delacroix ? Votée par la Municipalité en 1961, elle résonne aujourd’hui avec étrangeté. Mais prouve aussi que Claude Monet et ses Cathédrales ne sont qu’une dernière mode. En janvier 61, elle était à la Justice de Trajan. Et comme nous n’avions aucun Georges Mathieu ou Bernard Buffet ici (oui, j’en suis resté là) on s’est rangé à la célébration du romantique déjeté. Et puis Delacroix, c’est le peintre des grands formats. Ça fait riche. Pour le Rouennais, ça compte. La preuve, notre futur « festival » de 2010 estime déjà les tableaux exposés en millions d’euros…

On va encore déplorer ma nostalgie… et me faire croire que je suis un adepte du « c’était mieux avant ». Voilà l’occasion de m’en expliquer. Rouen Chronicle s’efforce d’allier Past and Present, entendez qu’il s’agit d’éclairer l’un l’autre. Vice versa, off course. La sacro-sainte règle en histoire est de fuir l’anachronisme. Or, l’anachronisme, c’est le présent. Il n’est qu’un passé en attente. Je suis persuadé qu’on a déjà tout vécu ou presque. Personne ne s’en aperçoit parce que l’ignorance est préférable à la déprime. Encore que…

Oui, tout vécu. Me manque la culture philosophique pour le dire (en mieux). Lorsqu’on s’étonne de l’ignorance de la jeunesse sur tel ou tel sujet, elle s’exclame avec superbe : « j’étais pas née ! » Autant se ranger à son avis : d’un monde commençant avec elle. Croire que Le Magistrat a toujours été là. Et que La Maison du dessin passa comme passent les songes.

Revenons à notre allée. Aujourd’hui, on la nommerait, séance tenante, allée Claude-Monet. Nos municipes (maire, adjoints et sur-adjoints) remplaceraient les mêmes d’autrefois (on-ne-sait-plus-qui, ou à peine, d’où une leçon à méditer). Et, comme jadis et naguère, la célébration peinerait à jouir. De 2009 à 61, manque quoi ? Ah oui, les cracheurs de feu, la fanfare, le théâtre de rue, les arlequins de la communication. Tout ce à quoi on échappait avec nos gloires oubliées de la Ve débutante.

Gloires oubliées ? Pas tant, mais qu’en dire d’utile ? J’étais pas née ! Ils sont tous morts !

3 Réponses à “CXLIX.”


  • guillaume Poutrain

    Bonjour,

    Je suis professeur de lettres-histoire dans un LEP de Rouen et je tiens la chronique culinaire dans Liberté-Dimanche.
    Aussi, j’aurais été enchanté de vous rencontrer afin d’évoquer, au fil des souvenirs, le passé gastrono-mique de la cité.
    Mais peut-être trouverez-vous la ficelle un peu grosse.
    Sans quoi, n’hésitez pas à me répondre.

    Gpoutrain@aol.com

  • guillaume Poutrain

    D’une publicité, bien sûr. Ces histoires souples comme une gymnaste chinoise, répétées à la télé, l’histoire d’un homme installé dans le bistrot avec sa bière, en train d’écrire. Pendant qu’il rédige le temps se transforme au gré de l’écriture. Bravo. En parallèle De cet avenir tout-puissant, prenons un exemple. Il a noté robe rouge et la fille – une jolie blonde – entre dans le bar avec une robe rouge. Tout le monde suit, Le type lève ses lunettes, regarde la fille, rabaisse la lunette, sort des toilettes, regarde la fille, semble peu satisfait. Et pourtant. On en a violé des moins belles. Mal à la tête? Anachorète? Envie d’emplettes? On se dit qu’il exagère, qu’elle est bien jolie avec sa robe Un peu fade certes, mais on devine que le publicitaire veut Plaire au maximum de gens qui boivent de la bière. Quant au type qui a noté robe rouge c’est un écrivain du temps qui passe. Pas le genre Flaubert En tout cas, je l’aurais reconnu. Il essaye juste de conformer son désir, d’être fidèle à son idéal, Faut pas lui en vouloir. Certains sifflotent une petite musique, essayent sans savoir. Telle une envie pressante de tutoyer les étoiles, La bonne blague. Quand d’autres, et je compte large, retournent la lune avec la pointe de leur stylo. Le temps de boire une bière, par exemple. Et pourquoi pas Une Heineken? Bonne idée, c’est frais, ça mousse, ça fait du bruit. Admettons. Les gens se distraient, lui réfléchit. Puisqu’il est payé pour, on dit qu’il travaille. La fille au bar. Fesses rouges, moulée robe. Ravissant avatar. Et après. On s’ennuie un peu. La musique devient plus forte. Ca fait du bien quand même. Petite salope. Finalement, Il rature sa feuille. On le voit, par dessus son épaule, écrire robe bleue Et la robe devient bleue. Saperlipopette. Elle n’y voit que de feu. Moi avec. Il est ravi. Nous aussi. « Avenir raturé, monde plaintif », notait Char. C’est l’enfance de l’art.

  • Envisagez vous de réunir tous ces billets d’humeur et d’humour sous une forme moins « numérique » ?
    Accompagnés de quelques photos, le résultat devrait intéressé bon nombre de rouennais.
    Cordialement

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