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Archive mensuelle de septembre 2009

CLIII.

Particularité locale, celle du quasi monopole de l’information. Depuis la dernière grande guerre, un titre seul est censé nous dire le temps qu’il fait à Rouen. Qui se souvient de Rouen-Normandie-Nouvelles (dit RoNoNo) qui, un temps, années Soixante-dix, fit figure de concurrent à Paris-Normandie ?

Toujours amusant d’entendre « des gens » dauber sur le quotidien omniprésent (qu’ils ne lisent pas) et l’affubler d’opinions contraires aux leurs. Au vrai, s’il est une vérité, notre régional est toujours du côté du manche. Pour quand il faut être pour ; contre quand il faut l’être. C’est d’ailleurs pour ça qu’on est journaliste : savoir s’il va pleuvoir ou pas.

Ne disons rien de Liberté-Dimanche, devenu appendice naturel de P.-N., ce qu’il fut toujours, quoique un peu moins autrefois. Sa ligne éditoriale était celle de l’anodin et du cirage de pompes. Pas certain d’un changement. Qui se souvient de Tout-Rouen, aimable publication qui s’intéressait aux arts et spectacles ? Elle manquait, manqua et manque toujours.

Qui se souvient de l’hebdomadaire La Tribune, publication « de gauche » venue abattre Paris-Normandie lorsque celui-ci fut racheté par Robert Hersant ? Vrai que cela dura trois ou quatre numéros, les convictions se heurtant vite aux faits têtus. Ses rédacteurs, pour la plupart anciens journalistes de P.N. ayant fait « jouer » la clause de conscience, reçurent une belle leçon : la presse, avant d’être lue, doit se vendre. Et pour vendre, etc.

En ai-je perdu de l’argent dans cette affaire là ! D’où aigreurs d’estomacs et amitiés brisées. Enfin, bref.

Réalité, le Rouennais (ou ses dérivés) n’aime guère les journaux. Il en lit peu. En achète encore moins. S’il s’intéresse à la vie locale, c’est par le biais des rumeurs et des à-peu-près du collègue de travail ou de la boulangère. Ça lui suffit « pour se faire une idée ». Ces idées sont souvent des idées reçues. Mais peu lui importe, la ville dort.

Dans les conversations de « dîners à ville », chez Molineux, chez les R*** ou les V***, on passe pour un aigle dès lors qu’on donne une information irréfutable ou un chiffre précis. Savoir quelque chose de rouennais vous donne qualité et autorité. Encore ne faut-il pas trop bousculer l’évidence ou l’a priori ; dans ce cas la main passe du côté de la boulangère, laquelle vaut souvent le journaliste (vrai que par moment…)

Aujourd’hui on s’en tient à la communication. Demain, c’est la rentrée ! Il neige ! Bientôt les soldes ! Ces informations sont nécessaires, primordiales, suffisantes. Dire le monde revient à le montrer comme une évidence. Nommant ça l’objectivité, on est assuré d’écrire droit. C’est qu’avant tout, on craint l’ennui et la lenteur, défauts qui ne servent qu’à durcir les choses. Le monde doit être simple. Et Rouen encore plus.

Du journaliste ou de la boulangère, qui fait les meilleurs gâteaux ? Pas la seconde qui constate souvent « qu’on n’en a pas la vente » ; et pas le premier qui « ne mange pas de ce pain là ». Après ça, que conclure ?

CLII.

Retour sur l’allée Eugène-Delacroix, où j’ai déjeuné l’autre midi avec J***. J’ai placé les lieux (sans en être certain) sous l’intitulé du Magistrat. Piéton scrupuleux, je suis allé vérifier ; il s’agit de La Brasserie des Beaux-arts. Cela ne change rien à la qualité de ce qu’on y mange, remarque qui vaut pour nombre de brasseries et restaurants locaux. Déjeunant assez souvent ici ou là, je ne peux que déplorer la médiocrité (au sens strict) de la cuisine.

Certes, le montant de mes retraites me cantonne dans les « prix moyens ». Je suis donc abonné au plat du jour, formule du midi, ardoise du chef… et à leurs déclinaisons prévisibles. Rares sont les endroits où l’on puisse espérer mieux (ou pire). Qui peut encore avaler une crème brûlée à Rouen ? Plus moi.

Ici n’est pas le lieu de la gastronomie. J’aime manger, guère déguster. On ne se refait pas : je ne suis pas un gourmet. N’empêche, il y a des limites. Itou pour les pizzerias et les chinoiseries.

Au vrai, il n’y a plus de vraies brasseries. De celles d’autrefois où l’on mangeait vite fait une omelette-frites et un gâteau de riz, arrosés d’une bière. Où les œufs mayonnaise étaient des œufs mayonnaise ; où les harengs marinés étaient des harengs marinés ; les sautés de veau, des sautés de veau ; la sauce gribiche, une sauce gribiche…

J’ai longtemps déjeuné au Grütli, rue de la République ; à La Lorraine, rue Cauchoise ; à La Consolation, rue de l’Hôpital ; au Nico-Bar, rue Grand-Pont ; au Café de la Poste, rue Jeanne d’Arc… et surtout au Parisien, chez Gentil, au Français, à La Moulière… toutes ces enseignes du Vieux-Marché, depuis disparues. Ce n’est pas tant qu’on y mangeait bien ; c’est que chacune avait sa carte, sa personnalité, son tempo, sa couleur. Mais nos habitudes y comptaient pour beaucoup. Peut-être. Sans doute.

Souvenir d’un midi, au Français. Nous déjeunions en bande. C’était vers 1966 ou 67. Hiver ou été, je ne sais plus. Nous étions là, bien. Et tellement, qu’au lieu de retourner travailler, nous avons entrepris une partie de bowling (un des attraits du lieu). Six heures plus tard, toujours là. Bientôt huit, le temps de prendre l’apéritif et de se remettre à table. On dira ce qu’on voudra, nous n’étions pas exigeants.

Je profite d’être entre la poire et le fromage pour une adresse au lecteur. D’emblée, dès le début de Rouen Chronicle, je n’ai pas voulu réagir aux messages, ni répondre aux questions. Ça n’est guère poli. Incorrigible bavard, je crains d’être entraîner dans une correspondance où je finirais par me battre les flancs et ne savoir quoi dire. Pour autant, vos messages me sont chers et pour beaucoup, me consolent. De quoi ? De vieillir avec des moments de vérité. Ben, dites donc, ce n’est pas gai. Non.

Autre chose : j’ai délaissé ici la politique, chose qui m’importe. C’est que j’y réfléchis trop. Dans ce domaine, seule compte l’action. Mais aussi qu’en dire qui ne désespère soit Jouvenet, soit Grammont ? Va savoir… Qui peut encore avaler des Croquignols de Rouen ? Plus moi.

CLI.

Chacun se félicite de ces deux journées de consommation culturelle placées sous l’invocation du patrimoine. Amusant d’observer dans des rues d’ordinaire désertes, des groupes, nez en l’air ou plongés dans des prospectus, chacun d’entre nous occupé à communier dans la même ferveur d’un passé conservé (plus ou moins). Que de dévotion devant les Monuments historiques ! Que de recueillement devant l’Inventaire ! Ce jour, tout un chacun n’est qu’une âme nue rendant grâce au Ministère de la Culture et à ses vicaires généreux, entendez les différentes Directions de l’action culturelle.

La métaphore religieuse paraîtra facile. Mais le fait d’ouvrir ces jours-ci tant et tant d’églises nous y force. De fait, les sacro-saintes convictions républicaines et laïques peuvent s’en ressentir ; rappelons le malheureux exemple de Paul Claudel et de son fameux pilier de Notre-Dame. Parfois, ces histoires-là, ça vous tombe dessus comme la foudre.

Par bonheur on peut aussi visiter des usines (à défaut d’y travailler), des casernes (à défaut de se battre), des jardins (à défaut d’y flâner)… sans oublier les hémicycles où la foule pénètre avec jubilation (à défaut d’y siéger). Quoi d’autre ? Mais, bon dieu, des conférences, des performances, des ateliers, des circuits, des démonstrations, des projections, des installations… et bien d’autres salades de fruits.

Dans ce dernier genre, rendons grâce (autre vocable religieux) aux tenants (ou aboutissants) de notre Muséum d’histoire naturelle qui proposaient une visite « dans le noir à la lampe Dynamo ». J’attends avec impatience l’an prochain pour savoir jusqu’où on poussera la difficulté sinon l’audace.

On s’en doute, ma qualité de pessimisme ne résiste pas à ces épreuves. De deux jours je ne suis pas sorti de chez moi. Ah oui, pour mon tour au clos St-Marc (encore un !) Là, avec dix ronds d’andouille, pas mal de navets, une demi-citrouille, trois kilos de patates et une tête de veau, mon cabas fut vite plein.

Trêve de plaisanterie. Rouen est une ville de trop de passé et de peu de mémoire. A force, quartiers, monuments, vieilles pierres, on ne voit plus rien, on ne regarde plus rien. Ce fut la Ville-Musée. Si le slogan n’était pas mal trouvé, la guerre l’a mis à mal. Pour les Journées du patrimoine, on s’aligne sur le minimum : une église par-ci, un musée par-là, tout à l’avenant et la Com’ fera le reste.

Le vrai patrimoine commence le lundi. Hanter les rues, traverser les places, s’arrêter devant une vitrine, regarder ceux qui vont et viennent. Être au monde, en faire partie. Et laisser à quelques-uns le soin d’en faire état, qu’on les nomme artistes ou personnages.

Ce dimanche, la Ville, le Département, l’État ouvraient leurs boutiques. On avait l’impression d’être invités. De pénétrer chez les autres. Comme ils l’entendaient, comme ils le prévoyaient. On n’avait qu’à constater comme ils sont cultivés, instruits et généreux. Comme nous, du reste. Ainsi, lorsqu’on arrive pour dîner et que la maîtresse de maison vous dit en prenant vos fleurs : « Vous avez fait des folies ! » Ce qui est toujours un peu vrai, un peu faux.

Des visites « dans le noir à la lampe Dynamo », j’en ficherai !

CL.

Une rue qui n’existe plus : la rue Thouret. On y cherche vainement l’allure, le va et vient, les passants, les enseignes… Ce n’est plus aujourd’hui qu’une extension à la rue du Gros-Horloge. Un écart au calme, une aire de transfert, un point de vue pour le Palais de Justice. Ce statut est récent. Lorsque n’existait pas le « plateau piétonnier », Thouret avait sa vie propre.

Elle vivait au rythme de ses commerces un peu désuets (qui n’a connu John Chemisier n’a rien connu) et de ses deux cafés. Le premier, petit, en milieu de rue, l’autre, plus important, dit Au Grès d’Alsace, rendez-vous (il fut un temps) des fashionnables. Mais c’était il y a longtemps. Il y avait aussi un marchand de tissus dit Marché St-Romain (pour faire parisien ?), des graveurs nommés Tervoort et Goïot (étrange duo), un marchand de lunettes (pas encore opticien), un coiffeur renommé (Buteux), d’autres…

Surtout il y avait trois enseignes que seuls les vieux Rouennais regrettent. D’abord, en bout de rue, côté gauche, vers le Palais de Justice, La Maison du Plastique. Temple des années Soixante, tout y était exclusivement voué à cette matière sacro-sainte dite Styrène que chanta Raymond Queneau. On la déclinait ici en « d’innombrables objets au but utilitaire », d’où ce credo local : « vous trouverez ça à La Maison du Plastique ». C’était comme un viatique pour une vie plus facile.

En face ou quasiment, deux porches menaient aux écoles primaires. Catherine Graindor et Félix Archimède (admettons) Pouchet. La première à l’usage des filles, l’autre des garçons. Ce tant que le monde durerait. Mais ce monde étant perdu, le vaste immeuble, ses salles de classes, sa cour plantée de hauts tilleuls, n’abritent plus qu’un obscur service départemental d’archéologie. Beau local et parking de luxe pour doctes locataires,. Lorsque ces savants sortent leurs bagnoles, il m’arrive de jeter un œil dans la cour. Tout y est d’un vert d’aquarium. Désert, abandonné, mystérieux. Où sommes-nous ? Que font ici ces vieilles façades anglaises ? Mais pressons : la micoquienne spécialiste referme le porche et me jette un regard torve.

Revenons au plastique et à sa maison. Juste à côté il exista, de longtemps, une bibliothèque de prêt, au décor noir et rouge. C’était Aux Amis du livre. Surtout aux amis de la lecture. L’abonnement permettait d’y emprunter quatre ou cinq récits qui devaient tout à la distraction. A cette époque (Dieu, c’était quand ?) on ne trouvait pas de polars dans les bibliothèques municipales. De semaine en semaine, il fallait se rabattre sur le privé, avatar des cabinets de lecture d’antan.

Donc là, Aux Amis du livre, on accédait à Jean Bruce, Claude Rank, Charles Exbrayat, ou encore aux aventures du lieutenant Asch. Grâce leur soit rendue. C’étaient là le lieu et le loisir des simples gens. Ou plutôt des gens simples, ceux appelés les moindres. Les gens de peu, comme on dit maintenant. Ici ou à côté, la même chose. Heureux temps où un bol en plastique paraissait nécessaire, où Le Fils Cardinaud sauvait d’un dimanche solitaire, temps où la rue Thouret persistait avec évidence. Dieu, c’était quand ?

CXLIX.

Hasard des rencontres, déjeuné avec J*** dans cette brasserie située à l’angle des rues Jean-Lecanuet et allée Eugène-Delacroix. Est-ce Le Magistrat ? Pas impossible. Ce fut autrefois La Maison du dessin. Là, durant tant d’années, j’ai acheté la papeterie de mes différents bureaux. J*** me rappelle qu’on y faisait aussi, au premier étage, des expositions de peinture. Guère dans le genre moderne, du reste.

Des lieux, il ne reste rien. Surtout pas le style. Malin plaisir qu’on a aujourd’hui de casser les espaces, occulter les vitrages, sans-souci des couleurs et encore moins de la géométrie. D’agencements fonctionnels et transparents, on veut revenir à l’accumulation et au décoratif. Pour preuve, l’allée Eugène-Delacroix qui, d’espace clair et profond, est devenue une sorte de dépotoir composite. Curiosité : du Jardin Solferino au Palais de Justice, on a voulu, au fil des décennies, remeubler. De l’ancien marché aux fleurs à la présente allée, le pas est celui d’un gymkhana obligé et incohérent.

Autre curiosité : la dénomination de l’allée. Pourquoi Delacroix ? Votée par la Municipalité en 1961, elle résonne aujourd’hui avec étrangeté. Mais prouve aussi que Claude Monet et ses Cathédrales ne sont qu’une dernière mode. En janvier 61, elle était à la Justice de Trajan. Et comme nous n’avions aucun Georges Mathieu ou Bernard Buffet ici (oui, j’en suis resté là) on s’est rangé à la célébration du romantique déjeté. Et puis Delacroix, c’est le peintre des grands formats. Ça fait riche. Pour le Rouennais, ça compte. La preuve, notre futur « festival » de 2010 estime déjà les tableaux exposés en millions d’euros…

On va encore déplorer ma nostalgie… et me faire croire que je suis un adepte du « c’était mieux avant ». Voilà l’occasion de m’en expliquer. Rouen Chronicle s’efforce d’allier Past and Present, entendez qu’il s’agit d’éclairer l’un l’autre. Vice versa, off course. La sacro-sainte règle en histoire est de fuir l’anachronisme. Or, l’anachronisme, c’est le présent. Il n’est qu’un passé en attente. Je suis persuadé qu’on a déjà tout vécu ou presque. Personne ne s’en aperçoit parce que l’ignorance est préférable à la déprime. Encore que…

Oui, tout vécu. Me manque la culture philosophique pour le dire (en mieux). Lorsqu’on s’étonne de l’ignorance de la jeunesse sur tel ou tel sujet, elle s’exclame avec superbe : « j’étais pas née ! » Autant se ranger à son avis : d’un monde commençant avec elle. Croire que Le Magistrat a toujours été là. Et que La Maison du dessin passa comme passent les songes.

Revenons à notre allée. Aujourd’hui, on la nommerait, séance tenante, allée Claude-Monet. Nos municipes (maire, adjoints et sur-adjoints) remplaceraient les mêmes d’autrefois (on-ne-sait-plus-qui, ou à peine, d’où une leçon à méditer). Et, comme jadis et naguère, la célébration peinerait à jouir. De 2009 à 61, manque quoi ? Ah oui, les cracheurs de feu, la fanfare, le théâtre de rue, les arlequins de la communication. Tout ce à quoi on échappait avec nos gloires oubliées de la Ve débutante.

Gloires oubliées ? Pas tant, mais qu’en dire d’utile ? J’étais pas née ! Ils sont tous morts !

CXLVIII.

Longtemps le cinéma fut ici un privilège. Entendez là que Rouen a été une ville cinéphile. Il en reste l’ombre, à en juger des débats qui agitent. Plus que tout, le destin du Melville passionne la gent culturelle. Gageons que la Municipalité aura peu à faire pour convaincre de ses demi-choix ; il lui suffira de rallumer six vieux néons et de se revendiquer de son passé cinématographique. Vous verrez.

Vrai aussi que ce passé correspond à cet âge d’or de ce qu’on a nommé « le cinéma du samedi soir ». Lorsqu’existaient ici l’Eden, le Normandy, l’Omnia, la Renaissance, le Studio 34, le Cinédit, l’Olympia… salles érigées depuis en mythes. Une à une, elles appartenaient à des hommes et des femmes aimant le cinéma. L’aimant comme des commerçants aiment le commerce. En ayant la foi. Ils y « croyaient ».

Rien de tel aujourd’hui. Nos exploitants (ceux qui restent) regardent avec crainte leurs films ou ceux des autres. La concurrence remplace l’émulation (le pop-corn en plus). Sur ce dernier point, note en bas de page : autrefois le produit des ventes d’esquimaux allait dans la poche des ouvreuses, pas dans celle des « exploitants ». Mais au fait : c’était quoi des esquimaux, c’était quoi des ouvreuses ?

Il y eu quelques figures : les Leroy, Madame Moch qui dirigeait L’Olympia, plus tard les frères Boutigny. Au regard de l’histoire, peu. Et parmi les moindres, qui se souvient d’André Francel (né en 1916, mort en 1983), créateur et animateur du Film-Club, l’un des tous premiers cinéclubs de la ville (à une époque, des flopées).

Petit homme, binoclard, à demi-chauve, genre blondinet fluet, toujours un peu rouge de figure. Vivant de peu (il était pion à l’internat St-Jean-Baptiste de La Salle), il appointait à l’hebdomadaire Tout-Rouen, ce qui ne devait pas lui laisser grand-chose. Pas méchant pour deux sous, un peu limité, mais comme on dit dans le Midi « il était brave ». Rare connaissance du cinéma, de son histoire, des films, des réalisateurs… Toujours dans le goût de son temps, du reste. Plutôt dans le genre classique : Jean Renoir, René Clair, Vittorio De Sica, Roberto Rossellini… l’homme méprisait Hollywood (quelques John Ford, et encore), vénérait Serge Eisenstein ou Kenji Mizoguchi (ce en quoi il n’avait pas tort).

Francel montrait des films à la jeunesse. Des films, et des films, et encore des films. Jeunesse dont je fus et qui lui doit beaucoup. Peut-être trop. Il ne mérite pas l’oubli. Mais qui le mérite ? Que fait-on pour l’obtenir ? Bref, un Rouennais de ce temps. Du temps où on y croyait. Tous, et tout le monde. C’était simple.

Aujourd’hui, tout se complique. Voyez : on se mobilise pour Le Melville. Fermera, fermera pas. C’est histoire de posture politique (quant ce n’est pas posture distinguée). Le cinéma là-dedans ? Macache. Tout en avalant des pizzas, on regarde les séries à la télévision (séries du câble, pas celles des nazes). « Nous voulons de l’Art et Essai » disent les faiseurs de roi. Pour quoi faire ? Pour dire. Pas pour voir. Pour le reste, ça continue comme avant : esquimaux, pop-corn, pizza… Après ça, que conclure ?

CXLVII.

Plus personne ne le sait mais, il y a 65 ans, Rouen était libéré par les troupes canadiennes. Plus personne ne le sait car la complaisance mise à recueillir et publier les souvenirs de « grands témoins » laisse penser que la véritable pandémie à craindre est celle de l’Alzheimer historique.

Dans Paris-Normandie (numéro du 29 août dernier), un consciencieux journaliste (quel âge a-t-il ?) consigne les propos d’un Rouennais du temps, alors âgé de 15 ans, qui donne, outre sa version de l’Histoire, un témoignage « plus complet que ce que les livres d’histoire ont bien voulu retenir ». Cette déposition s’arrange à la sauce émotionnelle, ce qui est dans l’air du temps, et s’achève dans la diatribe politique, ce qui l’est tout autant.

J’ai hésité à écrire cette chronique. Vrai qu’à la longue, le pointage des ridicules de notre quotidien local me lasse. Me lassant, je risque de lasser mes pauvres lecteurs. Mais, me dit-on, j’amuse la galerie. Donc…

Donc, ce précieux témoin nous dit qu’il habitait alors « rue de la Charrette », et qu’une fois sa maison bombardée, il s’est réfugié « au Croisset ». Pour être honnête, il précise que la rue en question n’existe plus. Disons même qu’elle n’a jamais existé, puisqu’il s’agit de la rue « des Charrettes ». Mais baste. Quant « au Croisset » c’est sans doute là qu’habitait Octave Maubert, romancier fameux, surnommé aussi « le termite du Croisset ». Ça aussi plus personne ne le sait.

Mais l’essentiel est ailleurs. Si notre lumineux témoin vécut la Libération « avec soulagement », c’est pour dire aujourd’hui son « écœurement ». Suscité par quoi ? Par les bombardements américains, bien sûr. Qu’apprend-t-on aujourd’hui ? Que les Amerloques ont lâché « 458 bombes de 1000 kilos sur la ville, la détruisant en grande partie et tuant énormément de monde. » Si ça c’est pas du témoignage direct, que vous faut-il ! Et dire que « les livres d’histoire » n’en parlent même pas !

D’autres révélations ? Oui. Les malheureux Rouennais, bernés de toujours, applaudissaient leurs libérateurs, persuadés « d’avoir été bombardés pendant trois mois par les Allemands ». Pas notre pénétrant témoin, lequel connaissait le dessous des cartes. Dame, lui savait « distinguer un avion allemand d’un avion américain ». Vrai que vu de la rue de la Charrette…

On a beau avoir quinze ans et toutes ses dents, un tel constat forge les convictions. Apprenez que notre exceptionnel témoin, devenu « antifasciste de gauche » (ce qui est préférable à l’être de droite) ne peut se défendre d’un « profond » antiaméricanisme. Qui en douterait ? Non, dit-il, « je pourrais vivre encore mille ans, je n’oublierai jamais ».

Et nous donc ! Et pas seulement. D’autres aussi. Ceux qui, en avril 1944, collaient des affiches montrant les destructions rouennaises avec ce commentaire : « Rouen, cité martyre, plus de 2000 morts par le dernier raid terroriste anglo-américain ». Cela venait de la Propagandastaffel… laquelle aura atteint, finalement son objectif.

Tout à ses souvenirs, notre fantastique témoin s’exclame : « En me rappelant ça, même à 80 ans, j’ai envie d’être méchant ».

Oui. Et à 79 ans, Félix Phellion a envie d’être bête.

CXLVI.

La Ganterie, suite et fin. Troisième partie de rue, celle habituelle, connue, la vraie presque. De longtemps la plus commerçante, la plus changeante aussi. D’entrée, c’est la grande maison ancienne, millésimée 1735, où loge un marchand de bijoux anciens. La vitrine, pour gens de goût, est un ravissement… vite arrêté à la limite de nos cartes bancaires. D’où des regrets, voire de la frustration. Cette dernière se compense chez Maugard, à côté. Les gâteaux y sont quelconques mais de tradition boulangère.

En face, les Coop, au n° 42, où ce qu’il en reste, fort utile aux retardataires du soir, lorsqu’on rentrait pressés. Presque à côté, ce fut autrefois l’Hôtel du Carillon, soit pas grand-chose. C’est aujourd’hui Le Vieux Carré, hôtel, saladerie, salon de thé, lequel succéda à un restaurant étoilé qui n’eut qu’un temps. L’actuel Vieux Carré est un bon observatoire pour lorgner la rouennerie dominante. Ils ont aussi, soyons justes, d’excellentes pâtisseries.

Dans ce secteur, les anciens se souviendront de la librairie Forest (au n° 33, dite Carrefour du Livre) au rez-de-chaussée de cet immeuble « contemporain » qui, ma foi, tient bien le coup. Rien à dire de ce qui fut une des grandes librairies locales. On y débitait, dans le genre raisonnable, ce qui était susceptible de se vendre en tant que livres. Guère autre chose.

A côté de Carrefour du Livre, le Jolly Ox. Plus personne ne sait ce qu’était ce « grill » spécialisée dans la barbaque saignante façon yankee. Temple des années Soixante-dix, le décor était à l’avenant. Les frites s’y nommaient « potatoes », ce qui alignait les additions sur le taux du dollar « fort ». Comme au Vieux Carré d’aujourd’hui, il faisait bon s’y montrer.

Autre restau, en face, à l’angle de la rue de l’École, au n° 20, Parmentier. Aussi une institution disparue, genre de boutique où le menu du jour proposait sardines à l’huile ou harengs marinés. L’endroit était un hymne à Georges Simenon. Y compris un auguste chat tigré qui, de table en table, s’imposait sur une chaise vacante, et daignait de votre main recevoir une fine part de sauté de mouton.

Passé le Jolly-Ox, Alexandre Chaussures, au n° 21. Longtemps une enseigne dans le genre « homme bien habillé ». Un peu plus loin, au n° 10, Le Royal Ganterie, autrefois « grand restaurant », lequel ne résista guère aux temps nouveaux du Rouen d’après-guerre. Mourant de sa belle mort, il devint Le Scaramouche, lugubre cabaret que tentèrent de monter les fils Segas, autrement dit la famille Robertys. A ces évocations, ce n’est rien de dire qu’on est dans les rouenneries des rouenneries. Il faudra, un jour ou l’autre, raconter tout ça.

On arrive à la Crosse. A gauche, au n° 8, la pharmacie du même nom. Elle est devenue, dans les années Soixante-dix, La Moisson, meubles et vaisselle à la mode Larzac. Une mode qui enterra celle d’avant… en attendant l’autre. C’est d’ailleurs fait.

La pharmacie émigra au Drugstore, plus loin. Et l’on refit le carrefour, aménagea la fontaine, d’autres boutiques succédèrent à d’autres, puis encore d’autres. Et j’ai oublié le fourreur, la poissonnerie, l’antiquaire, le droguiste, et l’opticien Lafrogne… Mais c’est fini.




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