CXLIV.

Mal m’en a pris de gloser sur le spectacle offert par la rue Ganterie. Pointant la vulgarité de son déballage commercial, le manque de retenue des enseignes, le nivellement que constitue l’originalité des boutiques, on m’a rappelé à plus de mesure. Ne considérant que les enseignes « parlantes » (comme les armoiries d’autrefois), j’ai négligé les boutiques qui réclamaient le respect (rien d’autre ?).

C’est que la rue est longue. Si, à un bout, de jeunes et jolies femmes fument leur cigarette aux portes de Côté Cœur, Tant qu’il y aura des hommes, La Boutique de Margot… de l’autre ce ne sont que commerces « honnêtes » (comme les femmes d’autrefois). La distinction ne va-t-elle pas de soi ? Qui, en vérité, confond la librairie d’Élisabeth Brunet avec Marie Tralala ? Personne. Non, personne.

Je disais que la rue est longue. Sans doute trop. Il me faudra deux ou trois chroniques pour aller au bout. Aussi parce qu’il y a comme trois rues Ganterie. Une allant de la rue Jeanne d’Arc à la rue de la Poterne ; une qui suit allant jusqu’à la rue Socrate ; une troisième (presque l’officielle) poussant jusqu’au carrefour de la Crosse. Dans chaque, des anecdotes, des jugements à l’emporte-pièce, de la nostalgie (qu’on me reprochera et pardonnera), bref des parts de vie.

De la première rue Ganterie, partant de la rue Jeanne d’Arc, il me reste des jours d’hiver quand s’éclairaient les vitrines d’Anny-Claire, d’English Shop, d’autres. Cette mince portion de rue, sur ce trottoir là, montrait un visage rassurant, familier, presque amical. Après être passé devant l’immeuble ou le docteur Jean Claveranne avait son cabinet (une pensée) on aboutissait à l’angle, celui de Bombard. Là, beurre, œuf, fromages, boutique claire et fraiche, régnait un inoubliable personnage de théâtre. Le père Bombard débitait son gruyère comme Sacha Guitry présentait ses acteurs : maintien, élégance, nonchalance affectée… Hésitant entre un Neufchâtel ou un Coulommiers, la Rouennaise se voyait traiter comme une autre Jacqueline Delubac.

Passé la rue Percière, un énième café, le Bar Solférino, derrière le comptoir duquel trônait Victoria (histoire à raconter). Presque en face, Bullitt, boutique de fringues à la gloire, si l’on veut, de Steve McQueen, accessoirement à celle de Peter Yates. Ou ce qu’il en reste, aujourd’hui. Ce fut comme qui dirait, à l’époque, « une figure de la modernité ». D’après un film célèbre pour les cascades de bagnoles. N’empêche, fallait-il y croire… tout ça, en 1969, pour vendre des Jean’s et des ceintures à grosses boucles. Un genre.

S’il fallait, à Rouen, choisir un lieu parmi une trentaine, il y aurait à retenir l’espace compris entre la rue Percière et celle de la Poterne. Une sorte de place minuscule, quelques pas de pavés, un décor bordé de deux ou trois façades remarquables… un concentré de charme et d’équilibre entre l’ancien et le contemporain. Il y a là, sur le côté droit, au n° 91, une maison chinoise, suivie d’une façade en boite de bonbons, puis une étroite maison de poupée, enfin la solide fortune d’une encoignure du XVIIe siècle. C’est bref, solide, discret. Qui passe là ? Le monde, la vie, ce qu’il faut savoir et ce qu’il faut taire. Presque rien, l’essentiel. A suivre.

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