Archive mensuelle de août 2009

CXLV.

Suite Ganterie, à partir de Jeanne d’Arc. Nous venons de quitter Steve McQueen. Voici une autre rue, une autre ville. La Reconstruction avec un grand R. D’abord l’impayable institution qu’est Radio Comptoir, puis (disparue) l’hygiénique Maison des Régimes. A elles deux, ces boutiques valent (valaient) le déplacement.

La première est un lieu teinté de respect et d’ésotérisme : pourquoi ces objets empreints de mystère en même temps que de vague menace ? Comme pendant, la santé par les plantes. Masque d’argile, tisane de passiflore, coupe-ongle du docteur Scholl… ceux-là persistent et se moquent (du moins, se moquaient) des câbles et antennes pour spationautes.

La Maison des Régimes n’est plus, remplacée par un fleuriste à la mode, tout en charme et sans fleurs. Afin de perpétuer le souvenir du défunt marché aux vraies fleurs ? Celui-ci fit naguère la jonction entre le Palais de Justice et notre rue. La frénésie immobilière de l’ère Lecanuet l’a mis à bas, remplacé par l’Espace du Palais. Où il n’y a ni espace et encore moins de Palais.

Cet ancien marché avait son charme. Indéfinissable comme tous les charmes. Petites cases d’un seul niveau, toits plats, légèreté, espace, verdure… Trente ou quarante ans durant… puis les fleurs ne se vendirent plus, d’où un lieu à l’abandon dont on ne savait que faire. L’une après l’autre, les boutiques fermèrent. Aujourd’hui, à tout prendre, on lui offrirait le statut envié de jardin du centre ville.

Revenons, pour ne plus en parler, à notre rue. Surtout à Élisabeth Brunet, à sa chère librairie, l’une des moins bienveillantes de la ville. Elle a ses inconditionnels. Encore un mystère. Ce fut autrefois Record Shop, disquaire fameux et fameux disquaire. Lui aussi avait ses inconditionnels. Pour le jazz surtout. Le classique aussi, mais pas trop.

Règne d’André Junement qui, après avoir été vendeur chez Storm (rue Jeanne d’Arc, voir les annuaires du temps) se lança, avec bonheur, dans les galettes noires. Puis celles-ci, un beau jour, ne se vendirent plus… Je l’aperçois de temps à autre, vieux monsieur à présent (il n’a jamais été très jeune). Comme moi, il pose au mémorialiste rouennais. Pour ce que ça nous vaut…

Passé l’allée Eugène-Delacroix, on tombait sur la Miroiterie Barret. Belle boutique, beaux objets, élégance et sérieux. Françoise Barret (qu’est-elle devenue ?) était une femme splendide. Pas commode, par contre. Enfin, bref.

Ce bout de rue s’achève (s’achevait) par un carrefour sur lequel on a créé une place, celle du « 19 avril 1944 ». D’où, off course, jet d’eau, bassin et statue. Charité que de n’en rien dire. Finissons avec les deux bistrots en présence, Les Floralies, et Le Socrate. De mon temps, qui allait à l’un, n’allait pas à l’autre. Le Socrate, passait un peu (beaucoup) pour beauf ; Les Floralies, intello. Vingt ans durant, Pierre Garcette y tint ses assises. Avec Jean Rouquier. Mais alors là, si je commence, ça va nous entraîner loin…

Ce coin là n’a plus rien à voir avec ce que j’ai connu. Ma rue à moi avait comme un air de vieux saxophone, Coltrane ou approchant. Aujourd’hui, ces bistrots, ce carrefour, pourtant lieux des plus vivants, me sont étrangers. A d’autres donc. Pour ce que ça leur vaudra…

CXLIV.

Mal m’en a pris de gloser sur le spectacle offert par la rue Ganterie. Pointant la vulgarité de son déballage commercial, le manque de retenue des enseignes, le nivellement que constitue l’originalité des boutiques, on m’a rappelé à plus de mesure. Ne considérant que les enseignes « parlantes » (comme les armoiries d’autrefois), j’ai négligé les boutiques qui réclamaient le respect (rien d’autre ?).

C’est que la rue est longue. Si, à un bout, de jeunes et jolies femmes fument leur cigarette aux portes de Côté Cœur, Tant qu’il y aura des hommes, La Boutique de Margot… de l’autre ce ne sont que commerces « honnêtes » (comme les femmes d’autrefois). La distinction ne va-t-elle pas de soi ? Qui, en vérité, confond la librairie d’Élisabeth Brunet avec Marie Tralala ? Personne. Non, personne.

Je disais que la rue est longue. Sans doute trop. Il me faudra deux ou trois chroniques pour aller au bout. Aussi parce qu’il y a comme trois rues Ganterie. Une allant de la rue Jeanne d’Arc à la rue de la Poterne ; une qui suit allant jusqu’à la rue Socrate ; une troisième (presque l’officielle) poussant jusqu’au carrefour de la Crosse. Dans chaque, des anecdotes, des jugements à l’emporte-pièce, de la nostalgie (qu’on me reprochera et pardonnera), bref des parts de vie.

De la première rue Ganterie, partant de la rue Jeanne d’Arc, il me reste des jours d’hiver quand s’éclairaient les vitrines d’Anny-Claire, d’English Shop, d’autres. Cette mince portion de rue, sur ce trottoir là, montrait un visage rassurant, familier, presque amical. Après être passé devant l’immeuble ou le docteur Jean Claveranne avait son cabinet (une pensée) on aboutissait à l’angle, celui de Bombard. Là, beurre, œuf, fromages, boutique claire et fraiche, régnait un inoubliable personnage de théâtre. Le père Bombard débitait son gruyère comme Sacha Guitry présentait ses acteurs : maintien, élégance, nonchalance affectée… Hésitant entre un Neufchâtel ou un Coulommiers, la Rouennaise se voyait traiter comme une autre Jacqueline Delubac.

Passé la rue Percière, un énième café, le Bar Solférino, derrière le comptoir duquel trônait Victoria (histoire à raconter). Presque en face, Bullitt, boutique de fringues à la gloire, si l’on veut, de Steve McQueen, accessoirement à celle de Peter Yates. Ou ce qu’il en reste, aujourd’hui. Ce fut comme qui dirait, à l’époque, « une figure de la modernité ». D’après un film célèbre pour les cascades de bagnoles. N’empêche, fallait-il y croire… tout ça, en 1969, pour vendre des Jean’s et des ceintures à grosses boucles. Un genre.

S’il fallait, à Rouen, choisir un lieu parmi une trentaine, il y aurait à retenir l’espace compris entre la rue Percière et celle de la Poterne. Une sorte de place minuscule, quelques pas de pavés, un décor bordé de deux ou trois façades remarquables… un concentré de charme et d’équilibre entre l’ancien et le contemporain. Il y a là, sur le côté droit, au n° 91, une maison chinoise, suivie d’une façade en boite de bonbons, puis une étroite maison de poupée, enfin la solide fortune d’une encoignure du XVIIe siècle. C’est bref, solide, discret. Qui passe là ? Le monde, la vie, ce qu’il faut savoir et ce qu’il faut taire. Presque rien, l’essentiel. A suivre.

CXLIII.

Le Fanal de Rouen, quotidien auquel est abonné le docteur Homais (il y compose même des articles) nous bassine quasiment chaque jour de la « grande exposition impressionniste » de l’an prochain. On tient là la grande affaire. Tout le monde, du culturel le plus vain au commercial le moins désintéressé, se met en ordre de marche. La mobilisation est à ce point qu’il n’est pas assez d’idées saugrenues pour illustrer le sujet. Dans la compétition, l’Office du tourisme est en passe de remporter la médaille de la niaiserie, section « Allons-y, Cocotte ! Cocotte, allons-y ! »

Oui, dernière sottise en date, des séances de coloriage à la Monet. Il s’agira, pour le public, de tenter de peindre à la façon du maître « en respectant sa palette de couleurs et en essayant de comprendre sa démarche ». Ces « séances » seront encadrées par une « plasticienne ». Par charité, j’en tais le nom ; comme dit la chanson : faut vivre. Mais sachez qu’elle enseignera aux élèves la technique du vieux Claude et les invitera à réaliser « à leur tour » une peinture d’après les fameuses cathédrales. Rassurant, le Fanal précise qu’il n’est pas besoin de savoir peindre ou dessiner ; « seule l’envie sert de moteur à cette expérience originale ».

Somme toute, le génie en peinture, c’est la technique ; il suffit de s’y mettre. Est-on dépourvu du moindre don, la bonne volonté y pourvoit. Comme dit Carabine : « Tant que c’est fait de bon cœur… » Et comme toute critique ou admiration sont désormais suspectes, il est à craindre que les gribouillages soient montrés dans Rouen-Mag.

Cet échantillon augure bien de la série de foutaises qui illustreront l’exhibition promise. On préférera en rire plutôt que d’en pleurer. Pointons surtout la sourde rouerie de l’initiative du syndicat (c’est l’ancien nom de l’Office) :

Évidence n° 1, ces récréations enfantines se dérouleront face à la cathédrale, au dessus dudit Office, réputé « l’un des trois ateliers » de 1892. Qu’en sait-on ? Rien. Mais là, on est sur le motif, dans l’esprit des lieux. C’est ce qui prime et rehausse la qualité du supposé cours. Aurait-on une blouse portée par le maître qu’on vous la louerait.

Évidence n° 2, cela n’est pas gratuit ; c’est même payant. Le journal s’en explique sur le mode compliqué : l’affaire se conclut à 60 euros par personne, « sur une base de deux personnes minimum ». Pour une personne seule, le forfait est porté à 115 euros. Comprenne qui veut ou peut, à moins que ce ne soit une illustration de l’adage connu : « la peinture à deux, ça rend heureux ». Vrai que le bon coloris, c’est souvent affaire de mélange.

De fait, puisqu’on y est, on finira dans le genre « beauzarteux », pour une chose dont l’article ne dit mot : la peinture, ça tache. Il est donc prudent de se munir de préservatifs (on en trouve, me dit-on, d’excellents à la Pharmacie du Centre, au bas de l’immeuble). A défaut, utiliser un essuie-tout, genre Sopalin.

CXLII.

Une de mes récentes chroniques s’attachait aux souvenirs de Pierre Mac Orlan et d’un chapitre de son roman Mademoiselle Bambù, intitulé Méditations rue de la Savonnerie. Ceci à propos d’une banale histoire de prostitution dans le quartier de l’actuelle rue des Charrettes et de la façon, toute prosaïque, dont désormais on traitait ces choses.

Rouen qui passe, Rouen qui demeure ? Il faut croire que le pittoresque naît de la mémoire. C’est d’ailleurs pourquoi on écrit. Le romanesque des lieux ou des situations réclame un peu de bonne volonté. Ou d’effort. On nomme parfois ça l’imagination.

Du Rouen de Mac Orlan, il ne reste que des évocations convenues. Elles tiennent surtout et trop souvent aux noms des rues et aux enseignes. Existent encore les rues St-Éloi, de la Savonnerie, St-Jacques, St-Étienne des Tonneliers, mais plus celle des Espagnols. Si persiste l’Océanic-Bar, c’en est fini du Bar des Princes ou du Jack-Stockholm-Bar. Et tout ça par raccroc, car pour autant de « bars à matelots » de la rue St-Étienne des Tonneliers d’hier… ceux d’aujourd’hui ont d’autres références. De Quartier réservé, on est passé à Querelle de Brest. Oui, passons.

Il y a, d’ouverture récente, place de la Haute-Vieille-Tour, une épicerie de nuit à l’enseigne de Midnight Express (l’imagination est au pouvoir). Il faut croire que les choses n’y vont pas toutes seules, puisqu’on y a réglé, jeudi dernier, 13 août, un différend sérieux à coups de couteau et de revolver à balles de caoutchouc. Mohamed y a perdu la vie.

Pêle-mêle, la presse estivale nous parle d’enquête rapide, de suspects nommés Yokole-Angelo et Farès, de vitrine brisée par une bouteille de champagne, d’arme blanche nettoyée, cachée après l’agression, d’expédition punitive, de racket, d’affaire de drogue, d’autopsie à l’institut médico-légal, de casier judiciaire, de mandat de dépôt, de récidive. Etc.

Ma chronique de référence se concluait par une réflexion sur le capitaine Hartmann, héros-policier de Mac Orlan, qui, disais-je : « aurait, de nos jours, des difficultés à trouver sa lumière romanesque. » C’était au mois de juin. Le 26. Inutile de dire que je rature cette phrase.

Quel Mac Orlan d’aujourd’hui dira pourquoi Yokole-Angelo ou Farès (ou d’autres), en voulaient tant (et à propos de qui, de quoi ?) à Mohamed ? Le romancier d’autrefois a écrit La Bandera, histoire militaire dont l’action se déroule au Maroc, sous les drapeaux de la Légion étrangère. Bref, là où finalement tout a commencé : chez les mauvais garçons. Et où généralement tout finit.

Détail en passant : il existait dans les années Soixante, place de la Basse-Vieille-Tour, à deux pas donc, un bar de nuit à l’enseigne du Colombier. Son barman, prénommé Jerry, nous préparait de splendides cocktails martiniquais venus de sa province d’origine. J’ai passé là pas mal de soirées alcoolisées. Ceci est d’autant plus amusant (mettons : curieux) que ce quartier était alors un rendez-vous un brin chic avec L’Écurie, Chez François, Le Prado, divers magasins choisis… et tant d’autres histoires à raconter.

Avant ou après celle de Yokole-Angelo ? Après bien sûr.




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