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Archive mensuelle de juillet 2009

CXLI.

Je vais bientôt mourir. C’est dommage. Maintenant ça ne tardera guère. J’en suis à 78 ans ; admettons qu’il m’en reste dix. Maximum. Et encore. Ainsi donc, je ne verrai, ne connaîtrai, ne saurai jamais le reste (à supposer qu’avant…)

Je ne verrai pas la nouvelle gare St-Sever, l’éco-quartier de la presqu’île Rollet, la réfection du Chai à Vins, et je verrai à peine le nouveau quartier dit de La Luciline. Je ne connaîtrai ni la destruction des Fronts de Seine, ni celle du Champ de Mars. Je ne verrai pas un jardin public sur la place du 39e R.I. Je ne verrai pas l’île Lacroix transformée en base de loisirs, ni la gare Rive-Droite devenir salle de concert. Et je ne verrai pas mon Paris-Normandie devenir d’abord hebdomadaire, puis disparaître tout à fait.

Je ne verrai pas le magasin des Nouvelles-Galeries transformé en bibliothèque et l’église St-Nicaise en musée d’art contemporain. Avec un peu de chance, je verrai la démolition du dernier étage de l’ex-Palais des Congrès, puis l’arrêt définitif des travaux. Il restera, comme ça, une ruine, témoignage du temps passé. Je ne verrai pas le cours Clémenceau débarrassé de ses bagnoles, et transformé en vaste jardin public. Je ne verrai pas le bureau de poste de la rue Jeanne d’Arc devenir un bazar chinois. Je ne verrai jamais la réouverture du passage reliant la rue Thouret à l’Espace du Palais.

Je ne verrai jamais la statue de Rollon avec ses deux bras, ni le musée Jeanne d’Arc devenu monument historique. Je ne saurai jamais si la Pharmacie du Centre retrouvera, un jour, ses couleurs d’origine. Je ne verrai pas la plupart des écoles communales toutes transformées en maisons de quartier. Je ne verrai jamais les fils ou les filles de tous les épiciers arabes de la ville épouser avec faste des fils et des filles de St-Martin du Vivier, Bois-Guillaume, Mont-St-Aignan, ou Bihorel.

Je ne verrai pas mon neveu Jérôme marié et devenu père de famille. Je ne verrai pas la reconstruction des halles de la place des Emmurées. Je ne verrai pas la place de la Rougemare redevenir la place de la Rougemare. Je ne verrai pas la disparition des 24 Heures Motonautiques. Je ne verrai jamais les rues de Rouen « aussi propres que j’aurais aimé les trouver en entrant ». Je ne verrai jamais les contre-allées des boulevards des Belges, de la Marne, et de l’Yser devenir voies piétonnes et cyclistes.

Je ne connaîtrai pas la fin de Rouen Mag, ni celles de tous les journaux institutionnels (c’est bien dommage). Je ne verrai pas l’ancien théâtre Duchamp-Villon devenir une extension d’hypermarché (ça, oui, peut-être). Je ne verrai pas les fins de carrières politiques d’Untel, d’Unetelle, et d’autres. Je ne verrai pas le retour des restaurants du type de La Moulière, Chez Gentil, Chez Georges, du Parmentier, Matussière

Je ne saurai jamais le fin mot d’un tas d’histoires trop délicates pour être racontées ici.

Je ne connaîtrai pas la fin de la fin et le début du début.

Je ne saurai jamais quand j’ai raté le coche.

CXL.

S’attarde-t-on place Foch ? Oui, ceux, assis sur les cubes de la station de métro. Ceux tournant le dos au Palais de Justice (de crainte que…). Ceux (jeunes pour la plupart) qui transitent dans l’attente d’une rame et repartent bientôt. Ils illustrent la métamorphose d’un lieu autrefois souverain, aujourd’hui voué à la simple utilité. La place Foch comme au gré des circonstances.

Difficile de concevoir qu’on y ait, autrefois, construit le monument dit « de la Victoire ». Ce gigantesque assemblage se voulait le cénotaphe des morts de la Grande Guerre. On y déposait des gerbes ; on s’y recueillait aux sonneries ; on y exaltait le sacrifice. Une guerre, deux, presque trois… affaires des fleuristes et renouvellement des porteurs de décorations. Il a suffit d’une rame de métro pour réduire ce mastodonte à la taille d’un rond point. On l’a remisé place Carnot. Certes, ça n’est pas à regretter, mais bon.

Reste une place Foch, claire, large, légère. Moins solennelle, moins rétro, fonctionnant sur le mode indéfini. Cette clarté se transforme en transparence, la largeur est sans horizon, la légèreté se mue en pesanteur. Que fait-on ici ? Le vide plus que le plein. Oui, quoi d’autre qu’attendre ?

Que sont devenus Photo-Comptoir, Hervé Chemisier, Le Diplomate, la Caisse d’Épargne, la boulangerie Cirette, Le Café des Postes, Le Bar des Taxis, Conord Réfrigérateurs… Qu’est devenue la façade du palais de justice que, curieusement, on ne voit plus ? Et qu’est devenue la grande pendule tournante de la bijouterie Lepage ?

Jérôme Neveu s’emporte : « Mais ceux qui glandent sur le parvis auront un jour autant de souvenirs que toi ! » Il n’a pas tort. Oui, ils diront : Que sont devenus France-Loisirs, l’Optique Lanchon, le Crédit Agricole, Paul Boulangerie… Et ils regretteront leur jeunesse, lorsqu’ils allaient avaler un Maxi-Chicken à 4 euros et que Chaïma ou Majda les attendaient devant la Fnac. « Putain, ça m’ gonfle » diront-ils en constatant que la place Foch n’est plus ce qu’elle était (puisque devenue place Barack-Obama).

Le temps passe et que nous passons avec lui. Ces dernières semaines, la jeunesse me double sur ce trajet. Quelques faits divers récents montrent une génération déterminée à en finir. Pour elle-même ou pour les autres. C’est son unique courage mais il résiste à beaucoup de choses.

Mains coupées et cerveau vide, cette jeunesse n’agit que dans l’irrémédiable. Son innocence vient de ce qu’elle est livrée à elle-même. Les jeunes sont ainsi : seuls au monde. Ce dernier n’existe que pour les contenter et leur servir. Ils ne croient à rien, pas même aux charmes du Diable. La faute nous en incombe, parents, éducateurs, adultes de tous poils et de toutes obédiences. Nous ne les aimons pas ou plus. Nous ne sommes parvenus qu’à leur donner une idée fausse de ce monde.

Au final, ils n’ont à leur disposition qu’un théâtre d’improvisations. Sans rôle, sans texte, sans lumière… ils y répètent d’improbables drames, à l’exemple des didascalies de Shakespeare : « Lords, assassins, messagers, soldats, spectres, drapeaux, sonneries… Ils sortent. »

CXXXIX.

Un moment que ça me tourne autour, le besoin d’écrire un tombeau pour Christophe Rouas. Ce faisant, je sais à quoi je m’engage, au risque de me fourvoyer, à parler de choses dont je ne sais rien. Mais l’affaire faisant l’objet des bavardages de « dîners en ville », pourquoi ne pas s’en saisir ? Christophe Rouas est ce boulanger de la rue Armand-Carrel, en descendant, en bas, à droite. Il s’est donné la mort il y a quelques semaines.

En une quinzaine d’années, à peine si nous avons échangé trois mots. Client, je l’étais sans l’être. Parfois, le dimanche, revenant du Clos, pour un gâteau ou deux, souvent une Linzertarte, l’une des rares de la ville. Somme toute, Christophe Rouas comme une habitude dominicale. Pas plus.

Je l’ai connu lorsqu’il était mitron, déjà, chez Osmont, sur le Marché. Puis il a ouvert boutique, reprenant celle d’un fleuriste, l’agrandissant d’une ancienne boucherie chevaline, et bientôt, troisième, d’une charcuterie. Ce, en à peine dix ans. A la fin de l’année dernière, tout est mis bas et le petit boulanger, devenu grand, offre à la rue le plus beaux des magasins. Luxe insolent, les pâtisseries et les flutes se montrent sur fond de murs blancs, sol de marbre noir, lustre de cristal démesuré… et en façade, Rouas en lettres d’argent. Comme ailleurs Chaumet, Boucheron, Cartier.

Ascension rapide d’un gros travailleur, récompense de l’excellence de l’artisan talentueux… tout pouvait être dit. Et dit pour raconter une belle histoire. Ou une autre, moins belle. Trois mois après l’ouverture, on apprenait que Christophe Rouas avait disparu. Cheveux coupés courts, regard clair, jean et pull anthracite, chaussures de cuir, au volant d’une Jeep Cherokee, il a pris la route un soir de mars.

Cinq semaines plus tard, on repêchait son corps dans le port de Dieppe. La presse avança des difficultés financières, un contexte familial, une pression professionnelle… tout ce qu’on peut dire quand on ne sait rien. Du reste, le suicide paraissait évident.

Inutile de dire qu’en ville, les langues allèrent bon train. Boulanger pour boulanger, on allait lui faire payer son lustre et sa boutique de prétentiard. Ici, on n’aime pas que les gens réussissent. Ici, il faut « se tenir tranquille ». Un boulanger, c’est un boulanger : un type qui travaille la nuit, qui est toujours seul, qui n’a guère le moral. Ce n’est pas un type qui gagne de l’argent et le montre.

Dès lors, que n’a-t-on dit ! Sur l’écran vidéo dans la boutique où il s’exhibait à la préparation des tartelettes aux fraises ; sur ses allers et venues, dans la rue, été comme hiver, en tee-shirt, toujours affairé, trop bossant, trop pressé ; sur son troisième magasin en forme de chocolaterie (une chocolaterie, j’ vous demande un peu !) ; sur ses vendeuses, finalement pas aimables ; sur son pain, finalement pas si bon…

Pour mourir, Christophe Rouas avait ses raisons. Entre Rouen et le port de Dieppe, il a eu le temps d’en peser le pour et le contre. C’est donc une si grande souffrance que de faire des gâteaux ? Oui, des fois.

CXXXVIII.

Qui aura (pas moi) le courage ou le talent d’écrire un jour la Véridique et terrifiante histoire du Palais des Congrès ? En combien de chapitres dire l’abandon de l’immeuble des Anciennes Mutuelles, sa destruction, les différents projets en lice, le formidable psychodrame à admettre le bâtiment de Jean-Pierre Dussaux, le lancement du chantier, son minage financier, le désengagement de la Ville, les lourdes modifications apportées au projet, l’inauguration, le fonctionnement a minima, l’enlisement des ambitions, le ratage des opportunités, l’attentive fermeture, et pour finir le grand épisode intitulé La Citadelle endormie.

Vint la découverte du vestige. Le feuilleton reprit. Seconde ou troisième époque, que le génial polygraphe intitulera : Le Mistigri. Car ce fut à qui se repasserait les clés du bâtiment, à qui n’aurait de cesse de se défaire de la ruine, à qui hériterait du valet de trèfle. Il fallait de bonnes cartes en regard, ce qu’on nomme « garder la main ». Un promoteur s’y risqua. Nouvelle donne : nouvelle destruction, nouveau projet, nouveaux déboires. C’est que l’opinion, désormais soucieuse de Patrimoine et censée s’y reconnaître, voulut avoir son mot.

Si le premier psychodrame avait été formidable, le second serait phénoménal. Un nouvel immeuble fut projeté. Air du temps, on voulut le discuter en public. Un soir de l’hiver 2004, en mairie, l’architecte Jean-Pierre Viguier tenta de bluffer l’opinion avec un visuel au « décrochez-moi ça ». Celui qui n’a pas assisté au numéro d’artiste, n’a pas vécu. Flaubert était dans la salle et prenait des notes.

Parlerait-on d’architecture ? A peine. Contre toute raison, on refusait la construction, pour réclamer – telles les grenouilles un roi – quoi ? Des poutres apparentes, des fenêtres à petits carreaux, un porche médiéval. Ou alors, oui, un coin de verdure, une pelouse, un jet d’eau, un parterre de pétunias, que sais-je ! Hasard de calendrier, ces lubies reçurent le soutien d’une opposition municipale qui savait trop bien qu’elle n’en pourrait mais. N’importe, frottons-nous les mains.

Passons sur les batailles juridiques et administratives amenant les promoteurs à tenir bon, obtenir leur permis de construire, et, bons princes, offrir un second projet. Plus consensuel, plus anodin. Las, ça ne passait toujours pas.

Vinrent les élections. La Dame de cœur remplaça le Roi de Carreau. Promesse électorale oblige, un vrai-faux référendum assit l’opinion dans ses convictions : pas du verre, du vert ! On avait gagné, ils avaient gagné… bref, tout le monde aura perdu.

Aujourd’hui la situation est telle qu’un troisième projet sera dévoilé à la rentrée. Dura lex sed lex : celui-là sera le bon. Quoiqu’il en coûte. Viguier signera un ouvrage qu’il oubliera aussi vite, la Reine Mab mangera sa couronne mais aura un square en sa cour d’Albane, l’opinion sera mécontente, ce qui est sa fonction première.

Fin du feuilleton ? Pas sûr. Les cartes sont au sabot, le fameux troisième projet en mairie. Bien caché à ce qu’on dit. Et ce n’est pas un des moindres paradoxes que de voir la presse locale s’en tenir à cet ordre des choses. Vrai que l’investigation chez nous… Bon, attendons septembre. Ce sera l’un des plus passionnants épisodes de la série, celui intitulé Fantômette et la Maison hantée.

CXXXVII.

Pourquoi le souvenir d’un tel jour, telle soirée, tel petit fait, telle rencontre fortuite ? Agaçante mémoire involontaire. D’autres en ont construits d’admirables romans. Autant y retourner. Il y a peu, est revenu à ma mémoire un dimanche après-midi de 1954, où je me suis retrouvé au cinéma Voltaire de Sotteville-les-Rouen. Début d’hiver, novembre ou décembre, un petit groupe (figures qu’il ne servirait à rien d’indiquer) désireux de voir… quoi ?… un film intitulé Julietta.

Ce dont je me souviens. De ça et des loges du Voltaire, antiquités que nous nous réjouissions d’occuper en bande bruyante et goguenarde. Cette salle n’existe plus (enfin, ce me semble). Longtemps elle figura parmi les bonnes salles de banlieue. Place Voltaire, vaste, calme, un brin vieillotte. Dans ces années-là, elle avait l’avantage de proposer des films en seconde vision, entendez après leurs sorties rouennaises. A l’écran de nouveau pour un prix dérisoire. L’état pur du cinéma du « samedi soir ». Clientèle itou.

Pourquoi, grands Dieux, Julietta ? Aucun souvenir. Sur Internet (que ferions-nous sans l’électricité !) on nous dit Marc Allégret pour la réalisation, Françoise Giroud pour le scénario (d’après un roman de Louise de Vilmorin), puis Jean Marais et Dany Robin pour principaux acteurs. Aujourd’hui une belle affiche.

L’histoire ? La marque des romans de Louise de ***, légèreté des faux-semblants, mélancolie joyeuse, volonté délicate de n’être pas sérieux… Qui les lit encore ? Qui les a jamais lus ? De fait, au catalogue des bibliothèques de Rouen, on les ignore avec conviction. Du temps de mes splendeurs éditoriales, j’ai croisé Françoise Giroud. Et vu, lors des cocktails Gallimard, Louise de Vilmorin. La première me paraissait redoutable, la seconde ridicule. J’ai changé deux ou trois fois d’avis depuis.

Assez sur le sujet. Autre chose : il est question d’inscrire (c’est fait) une sentence dans le marbre (qui n’en est pas) de l’ex-future médiathèque, à savoir Ultima Ratio Populi (si l’on veut : la dernière raison revient au peuple). On y verra un geste de mauvaise humeur de ce vieux maoïste de Rudy Ricciotti (je sais de quoi je parle) qui achève son bâtiment par une pirouette. Le plus drôle, c’est que les politiques, toutes couleurs confondues, s’en félicitent. Certains font même de l’humour, tel notre actuel adjoint au patrimoine, qui se console de la maxime en la préférant à Ultima Ratio Albertini.

Tout ça est amusant. Mais comme dit Carabine : « pas rigolo ». Car de ce ratage d’envergure, la conclusion est bien celle d’un Ultima Ratio de la finance ou du politique. Le peuple, en l’occurrence, n’a rien à y voir. Des anciens ou nouveaux, de la Droite ou de la Gauche, personne n’a demandé au bon peuple s’il voulait ou non d’une médiathèque, ici ou là. Quant à dire que Petit Albert est tombé à cause, c’est donner trop d’importance aux usagers des bibliothèques municipales.

Ultima ratio de ceux qui décident et qui paient, oui. Réélus ou pas. Voulons-nous des Nuits impressionnistes, voulons-nous du Hangar 106, du Palais des Sports, du projet Monet-Cathédrale, des 24 Heures motonautiques, du contournement Est, du Melville fermé ou ouvert, etc. Ma foi, autant que des romans de Louise Vilmorin…

CXXXVI.

Pour coller à l’actualité et dans la série « Rouen méconnu », voici une anecdote qui ajoutera à la légende, déjà riche, de Michael Jackson. Toute hypothèque est désormais levée sur la divulgation d’une visite que l’illustre mort fit dans notre ville. C’était à l’occasion de sa seconde tournée européenne lorsqu’il se produisit à Paris, au Parc des Princes, en 1997. De l’avis des spécialistes cette tournée ne fut pas l’une des meilleures du « Roi de la Pop », et il est de notoriété que certains concerts furent calamiteux. Mais là n’est pas notre propos.

La municipalité fut, un jour d’octobre, avertie que Bambi voulait visiter, hélas brièvement, notre cité. Ce, on s’en doute, à la condition absolue que l’escapade reste secrète. De fait, alors que les organisateurs de la tournée le croyaient endormi dans son lit du Crillon, Mikael rejoignait le Bourget où l’attendait un avion affrété pat le GLAM.

Le Falcon 900 atterrit à Boos vers 22h10 et son vénérable passager fut accueilli par une délégation municipale composée du maire (c’était à l’époque Yvon Robert), de l’adjoint à la Culture (c’était Jean-Robert Ragache), de la conseillère chargée des musées (c’était Ginette David), et de l’adjointe aux petits-fours (c’était alors, déjà, encore et toujours, Marianne Quesnel).

Il pleuvait. Michael était seul, vêtu d’un vaste imperméable, un chapeau dissimulant ses traits. Tout le monde s’engouffra dans la Twingo de Ginette David. Direction le Musée Jeanne d’Arc. C’était là un des souhaits de la Star, voir « en vrai » l’itinéraire de l’héroïne dont il collectionnait, petit, les images coloriées trouvées dans les barres Bounty.

Le directeur dudit musée, fut tiré du lit et, anecdote inénarrable, c’est en pyjama qu’il reçut la petite troupe place du Vieux-Marché. Michael Jackson s’attarda longuement dans la galerie de cire, ne cacha pas son émotion à l’épisode de la blessure reçue lors de siège d’Orléans, et félicita chaudement le directeur des efforts qu’il faisait pour perpétuer le souvenir de cette figure « very nice ». L’un des moments forts de la visite fut sans nul doute celui du procès de Rouen où Wacko Jacko subjugua son auditoire par la connaissance qu’il avait des différents protagonistes, des arguties juridiques du temps, et des sinistres procédés de l’évêque Cauchon.

La visite s’acheva. Il était tard. Sa Grâce avait-elle faim ? Un peu. Nous étions en novembre, direction la foire St-Romain. L’on vit bientôt nos cinq amis attablés à L’Ours noir devant un solide jarret grillé. La vérité réclame de dire que l’invité ne toucha guère son assiette, se contentant de mâchouiller trois frites tout en buvant une boisson gazeuse « venue d’Atlanta ».

Le temps de faire le tour des baraques qui déjà fermaient, de tenter sa chance à la pêche au canard, ce fut le retour à Boos. L’avion attendait. Les adieux furent brefs. On promit de se revoir… On sait désormais qu’il n’en fut rien et qu’il est inutile désormais d’entretenir des espoirs à ce sujet. Avouez, lecteurs, qu’il aurait été dommage de passer sous silence cette page d’histoire, certes modeste, mais à l’honneur de notre ville.

La semaine prochaine : Pina Bausch aux 24 heures Motonautiques.

CXXXV.

Paul Leroy, suite et fin. Donc, là commence la légende. Les années Quarante, la guerre, la débâcle, l’Occupation… La presse par-dessus ou au milieu. Et Rouen, ville de l’attentisme, capitale du parapluie. Notre scribouillard pouvait prétendre à s’illustrer dans la cité. L’hebdomadaire Rouen-Gazette devenu vacant, il en fut l’un des meilleurs fleurons.

Pour la jeunesse aimant les anachronismes, ces temps « où les Français ne s’aimaient pas », permirent au petit Paul d’être comme un Rebattet et un Genet à la sauce locale… c’est dire ! Si Rouen était Paris, si Rouen-Gazette était Je suis partout, si… Caricature certes, mais de nos jours, il faut faire vite, frapper les esprits, écrire à gros traits. Au final il suffisait à Paul Leroy d’être lui-même, soit rien. De fait, mon tombeau risque d’être trop grand (d’autant que moi aussi, j’aime écrire).

A Rouen on pardonne tout. Toujours. C’est l’habitude de passer au travers des gouttes. Après les aléas de la Libération, la vie reprit son cours. Chacun rechercha et retrouva sa tranquillité. Nouveaux journaux, nouveaux venus… mais pas nouvelles manières. Paul Leroy resta dans le décor.

A feuilleter les collections de Liberté-Dimanche, on voit sa signature au bas de régulières critiques de théâtre ou d’opéra. Années Cinquante, années Soixante… il y fut, jusqu’à la caricature, le journaleux placeur de copie. Qui, à Rouen, ne connaissait « Paulette », vengeance homophobe qualifiant sa médiocrité. Dans les conversations de bars, on ne parlait que de la dernière de Paulette, ses propos sinistres, la larmoyante exposition de ses malheurs, ses bassesses pour obtenir un verre ou une invitation… sans parler d’autres complaisances.

Rue de Fontenelle, l’appartement était rempli d’un bric-à-brac faussement précieux donnant l’illusion du goût et du raffinement. Un tableautin, une gravure, quelques reliures, une collection de sulfures. Sinistre. Que de soirées entre jeunes gens et vieux messieurs ! Ce, en un temps où l’homosexualité affichée n’était qu’une exhibition sans gloire. De nos jours… mais passons.

V*** me le disait il y a peu : ce qu’on a pu boire de Chartreuse, de Bénédictine, rue de Fontenelle. Je le crois volontiers. Et de me citer des noms, Untel, Untel, un autre, puis encore X*** aujourd’hui pères et grands-pères de familles. Un catalogue digne de la Recherche… mais toujours à la sauce rouennaise… Oui, c’est dire !

Voilà le paradoxe de pareils individus, comme le sparadrap du capitaine, on ne peut s’en débarrasser. Ni alors, ni aujourd’hui, à en juger par ces lignes. Pourquoi lui, oui, vraiment. Sans doute parce qu’il est (ou fut), pour beaucoup d’entre nous, un exemplum. Dire Paul Leroy, c’est composer un récit salutaire. Paul Leroy ou ce qu’il ne faut pas être. Mais aussi, quelle vertu y a-t-il à être toujours du bon côté ? N’y-a-t-il plus de force (de courage ?) à être du mauvais, quoiqu’il puisse en coûter ? Le Paradis est rempli de gens ennuyeux.

Bon, finissons. Misère, abandon, Paul Leroy, meurt à l’Hôpital d’Elbeuf vers 86 ou 87. Enterrement à la charité, chambre vidée en dix minutes, puis oubli total. Jusqu’à ce jour de juillet 2009 où Félix Phellion se prit pour Marcel Jouhandeau et voulut réécrire De l’abjection. Navrant.




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