CXXXIV.

Rue de Fontenelle, devant le grand immeuble, au 14, où habitait autrefois Paul Leroy. D’un coup, enfouis, les souvenirs ressurgissent. Depuis combien d’années n’avais-je pensé à Paul Leroy ! Et pourquoi y aurai-je pensé, du reste ? Plumitif d’un temps, avec plus d’aplomb que de talent, il ne fut qu’une figure sans importance. L’évoquer serait lui offrir un lustre abusif.

Mon cheminement me mène ensuite sur les quais. Je revois la Librairie du Port, ce qui reste du Café des Belges, du Coq hardi (devenu Le Carré vert), tout un coin de ville où une partie de ma vie se passa. Se faisant, le fantôme de Paul Leroy ne me quitte pas. Figure estompée par le temps, j’essaie de le retrouver au physique. Pas grand, mince (toujours), plutôt fin, regard enjôleur, faconde qui se voulait du genre distingué… Quelle déveine : me voici contraint d’écrire son tombeau.

Il était né au tout début du précédent siècle, à Petit-Quevilly, à moins de me tromper. Origines obscures, tôt orphelin, recueilli par une vieille tante (classique), sa chance fut peut-être d’avoir fait de premières études à Bihorel, à l’institution Saint-Victrice. Si celle-ci a perdu pas mal de dorures, elle avait alors quelques mérites. Faisons lui crédit d’avoir formé un esprit artiste, d’y avoir insufflé l’ardeur. Mais aussi d’y avoir négligé le courage et d’y avoir enraciné les illusions.

Figure d’un roman d’apprentissage, Paul Leroy se retrouva calicot aux Nouvelles-Galeries. Ce devait être à la fin de la guerre (celle de 14, évidemment). Lorsqu’on réfléchit trop et qu’on est sensible, ce genre de début ne porte pas à la résignation. Plutôt à la jalousie, sinon à la malfaisance.

Son amour des garçons vint-il de Saint-Victrice (Dieu garde !) ou des Nouvelles-Galeries ? A moins que ce ne soit des cours de chant à l’École Charles-Lenepveu ? Vrai que la musique… Les années Trente le voient donnant des conférences à l’Université Populaire. Il y disserte sur Boieldieu, Saint-Saëns, Bizet… Sa voix charme l’auditoire, ses façons plaisent, c’est le succès rouennais. Qui cause bien publie autant. Les bibliographies retiennent L’Aître Saint-Maclou et la Danse macabre, mais surtout Les Fantasques, à cause d’une préface de Mac Orlan et trois gribouillis de Frank Innocent. Tout ça ne vaut pas tripette.

L’idée de génie sera d’aller, un jour de 1938, à La Ciotat. Y faire quoi ? Voir Louis Lumière et se faire raconter l’invention du cinéma. A l’époque, idée bizarre. On dirait aujourd’hui décalée. Paul Leroy reviendra à Rouen avec Au paradis des images… paru chez Maugard en 39, volume qu’on trouve chez nos bouquinistes locaux, mais aussi à la Bibliothèque du Congrès de Washington. Ça reste l’un des rares témoignages directs sur l’origine de l’invention, même si, selon les spécialistes, le père Lumière, à l’époque, battait la campagne.

Ensuite… Ensuite, c’est là que commence la sulfureuse légende. Je parlais de jalousie, de malfaisance… choix des années de guerre. Il est des temps, en effet, inconnus de nos jours, où le courage et la morale ont à s’exercer. Paul Leroy, en l’occurrence, croyait n’avoir ni l’un ni l’autre. La période était donc bénie. On va voir ce qu’il en advint.

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