CXXXI.

Rue du Bec, trois lycéennes remontent vers le lycée Saint-Saëns. Seize ans tout au plus, bavardage sans pause. Traînant la patte, je laisse mon oreille vagabonder. Leur grande affaire : le programme de « français ». J’entends qu’il s’agit de personnages nombreux et de textes décousus (j’interprète). A hauteur de Lise Charmel, du Bovary et de Kloée (ça ne s’invente pas), l’une d’elle clôt avec autorité : « Ah, non mais, j’te jure, Les Liaisons dangereuses, c’est super chiant ! »

Mon sang de vieux lecteur n’a fait qu’un tour. Et un autre. Puis un troisième. Ces merveilleuses étaient déjà loin que je me consolais. Voici pourquoi : en janvier dernier, Constance tuait Camille de divers coups de couteau, peut-être avec l’aide de Charles… Amour, jalousie, rivalité… On se lamente sur tous les registres et chacun, de son point de vue, n’a tort.

Jurons que ce dernier trio avait à plancher, lui aussi, sur ce fameux roman « super-chiant ». Ne l’ayant pas fait, ou si peu, on constate aujourd’hui les dégâts. Car enfin, Les Liaisons c’est le livre des sentiments feints et dissimulés, c’est une règle du jeu, un manuel de tactique amoureuse, une méthode pour gagner les c*** de celui ou celle qu’on désire (ou croit désirer). A ce titre, c’est le chef d’œuvre du libertinage, de la sensualité, et… de la duperie.

Seulement voilà, de nos jours, on ne croit plus au mal. On « se la joue » (les jeunes disent : « on s’la pète ! »), on ne mesure plus les dangers. Tout le monde se croit supérieur aux choses, mais la niaiserie nous dirige. Le sexe n’est jamais dangereux (oui, parfois, chez le médecin) et les sentiments sont fossiles. L’amour est comme un nom impossible : on y mélange le sacré, le profane, cocktail à ne jamais démêler l’un de l’autre.

Et puis, on ne se foule pas. Ça doit venir tout seul. Comme sur Internet. Nos mensonges ne trompent plus les autres, ils nous trompent nous-mêmes. On croit regarder les vitrines ; nous sommes dedans. Bref, on se rit de l’enfer. On a tort.

La veille de croiser mes trois incroyables, j’étais au Théâtre des Arts pour Don Giovanni. Ça n’est pas ici le lieu de dire que tout y était médiocre, au sens strict, ni bon ni mauvais. Mais c’est le moment de dire que la mise en scène avait grand soin d’évacuer le final. Sachez, qu’aujourd’hui l’enfer ne dévore pas Dom Juan. Non, aujourd’hui, il se suicide ! Sans qu’on sache trop pourquoi, du reste. Peut-être parce qu’il est malheureux ou qu’il s’ennuie… En regard, Constance, elle, s’est damnée bêtement.

Mes trois virevoltantes passeront leur bac avec succès, Liaisons commentées ou pas. C’est acquis d’avance. Et j’espère que pour fêter ça, elles iront se faire baiser, au sens propre. Quand elles l’auront été au sens figuré (ça ne tardera guère) elles se consoleront avec la lecture. De qui, de quoi ? Qu’elles aillent le demander à leur professeur. Après les discours direct, indirect, point de vue de l’énonciation, de la focalisation, du psycho-récit, et de l’absence de subordonnée… viendra le temps des chemins difficiles.

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