CXXX.

Rouen Chronicle se veut une cartographie personnelle, dénuée de toute légitimité. J’ai conscience de trop m’attarder place de l’Hôtel de Ville. C’est que le lieu préside, à beaucoup d’égards, à ce que fut, et ceci dès l’origine, ma vie. Le menu de cette dernière n’est pas l’objet de ces chroniques anglaises. Le sujet, c’est Rouen. Et quelques uns, plus ou moins aménagés, de mes souvenirs.

Qu’on soit au Saint-Ouen, au Château d’Eau, à L’Union, plus tard au O’Kallaghan, au Trois Pièces, ce qu’on voit, ce qu’on vise, ce qui guide, c’est la statue équestre de l’Empereur. Inaugurée en 1865, elle fut, dit-on, financée par une souscription publique (les temps changent !). Finalement, ce qui retient, c’est sa persistance. Lorsqu’on construisit le parking souterrain et qu’il fut question de remodeler la place, on voulut déplacer le monument. Le devis d’une entreprise spécialisée effraya la Mairie qui se contenta de contourner l’ennemi. Comme à Wagram. Résultat : l’objet est là par force, supporté, imposé. Bref il tient. Comme à Ulm.

Pour s’en débarrasser (air du temps) il faudra le dynamiter. Comme à Austerlitz. Qui oserait ? A moins qu’on le vandalise petit à petit. Certains ont commencé : une des guirlandes de bronze ornant le piédestal (arrière gauche) a déjà disparu. C’est un début. Comme à Arcole.

Longtemps, jusqu’à il y a une dizaine d’années, un commissaire de police, corse de nation, déposait chaque 15 août, une gerbe devant son héros. Le ruban portait Ave Imperator. Ce constant admirateur disparu, sa veuve prit le relais, puis mourut à son tour, sans succession cette fois.

A présent Napoléon voisine avec un médaillon gaulliste et un bas-relief à la gloire de l’escadrille Normandie-Niemen. Tout ça dans l’allée gauche ; rien dans la droite qui attend. Pourquoi pas une stèle au Skate-boarder inconnu, hommage à ceux qui virevoltent aux arrières du vainqueur des Pyramides. Si ces ultimes bonapartistes ont l’énergie des Murat, Ney, Bernadotte, ils n’en ont guère le style. Ceci explique cela.

Il me reste, pour finir, à célébrer le kiosque des tramways, souvenir des années Vingt, édifice admirable avec imposante marquise et savante mosaïque dont il ne reste que de rares photos et un semblant de fragment sur une entrée du parking. Nous sommes redevables de cette disparition à Raoul Leprettre, adjoint des temps Lecanuetistes, par ailleurs directeur de Paris-Normandie d’où, de son bureau, la vision du kiosque qui lui hérissait le poil. Question de mode. Aujourd’hui Raoul militerait pour la sauvegarde des marquises mosaïquées et vilipenderait, comme moi, le pavage zodiacal à la traîne de l’Empereur.

Dernière chose : à deux pas du kiosque, à niveau du Pcf, à l’abri des arbres, exista longtemps une balance automatique ; ça ressemblait aux pompes à essence d’autrefois avec éclairage blafard et peinture verte dans le ton garage. On mettait dix centimes, on suivait l’aiguille et le verdict tombait sous la forme d’un ticket porteur de la date du jour et de votre poids. Qu’on le croit ou non, c’est ma vérité : tout ici n’a qu’un but, mes humeurs, mes rancœurs, mes bonheurs, sauver la mémoire de cette balance automatique.

Enfin, bref. Terminé.

1 Réponse à “CXXX.”


  • Ce n’est pas parce que Rouen Chronicle est une « cartographie personnelle » que cette dernière est dépourvue de légitimité : au contraire ! Proust, à ce compte-là, serait illégitime, avec ses « du côté de » Guermantes, Swann, etc

    La littérature n’a que faire de l’exactitude pointilliste géographique ou historique ; n’a que faire aussi de l’approche structuraliste ou marxiste, qui ne tiennent compte que des groupes sociaux, des rapports de forces économiques, des institutions et des schémas mentaux collectifs ; bref qui gomment et néglignte les irréductibles individus que nous sommes tous, même si les “systèmes” essaient parfois de nous broyer.

    Ce que vous écrivez est d’ailleurs – il me semble – très exact globalement (= vérité psychologique, décryptages en tous genres, en particulier des modes, intellectuelles notamment). Vous saisissez et restituez « l’air du temps » : du grand art !

    En plus vous avez des partis-pris : est-ce illégitime ? J’aurais tendance à considérer que la bien-pensance obligatoire et aseptisée qui flotte souvent dans les discours publics et même privés en 2009 est encore plus illégitime : car souvent peu sincère, voire hypocrite, en tout cas convenue. C’est notre « air du temps », sacralisant les droits de l’homme ; mais en se gardant le plus souvent de les définir précisément…

    Du coup, parfois, on peut se trouver en désaccord avec vous. Exemple récent en ce qui me concerne : lire que les skate-borders n’ont pas de style !! Vous les avez réellement observés ?? Ceux qui n’ont pas de style, ce sont les débutants, surtout s’ils ont dépassé…les 15 ans. Quant aux militaires, généraux ou pas : le style, c’est pour les statues, les tableaux, bref les représentations idéalisées. La réalité des guerres, surtout contemporaines (cf celle de 1914-1918), c’est sang, peur masquée souvent par les drogues y compris l’alcool, saleté, fatigue, violence, déprime, vols et parfois viols. Pas que cela bien sûr, mais cela aussi. Vous croyez que les soldats blessés, dépenaillés, frigorifiés et affamés de la retraite de Russie, entre autres, avaient du “style” ? Du courage, certes, et considérablement ; mais c’est autre chose

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