Archive mensuelle de juin 2009

CXXXIV.

Rue de Fontenelle, devant le grand immeuble, au 14, où habitait autrefois Paul Leroy. D’un coup, enfouis, les souvenirs ressurgissent. Depuis combien d’années n’avais-je pensé à Paul Leroy ! Et pourquoi y aurai-je pensé, du reste ? Plumitif d’un temps, avec plus d’aplomb que de talent, il ne fut qu’une figure sans importance. L’évoquer serait lui offrir un lustre abusif.

Mon cheminement me mène ensuite sur les quais. Je revois la Librairie du Port, ce qui reste du Café des Belges, du Coq hardi (devenu Le Carré vert), tout un coin de ville où une partie de ma vie se passa. Se faisant, le fantôme de Paul Leroy ne me quitte pas. Figure estompée par le temps, j’essaie de le retrouver au physique. Pas grand, mince (toujours), plutôt fin, regard enjôleur, faconde qui se voulait du genre distingué… Quelle déveine : me voici contraint d’écrire son tombeau.

Il était né au tout début du précédent siècle, à Petit-Quevilly, à moins de me tromper. Origines obscures, tôt orphelin, recueilli par une vieille tante (classique), sa chance fut peut-être d’avoir fait de premières études à Bihorel, à l’institution Saint-Victrice. Si celle-ci a perdu pas mal de dorures, elle avait alors quelques mérites. Faisons lui crédit d’avoir formé un esprit artiste, d’y avoir insufflé l’ardeur. Mais aussi d’y avoir négligé le courage et d’y avoir enraciné les illusions.

Figure d’un roman d’apprentissage, Paul Leroy se retrouva calicot aux Nouvelles-Galeries. Ce devait être à la fin de la guerre (celle de 14, évidemment). Lorsqu’on réfléchit trop et qu’on est sensible, ce genre de début ne porte pas à la résignation. Plutôt à la jalousie, sinon à la malfaisance.

Son amour des garçons vint-il de Saint-Victrice (Dieu garde !) ou des Nouvelles-Galeries ? A moins que ce ne soit des cours de chant à l’École Charles-Lenepveu ? Vrai que la musique… Les années Trente le voient donnant des conférences à l’Université Populaire. Il y disserte sur Boieldieu, Saint-Saëns, Bizet… Sa voix charme l’auditoire, ses façons plaisent, c’est le succès rouennais. Qui cause bien publie autant. Les bibliographies retiennent L’Aître Saint-Maclou et la Danse macabre, mais surtout Les Fantasques, à cause d’une préface de Mac Orlan et trois gribouillis de Frank Innocent. Tout ça ne vaut pas tripette.

L’idée de génie sera d’aller, un jour de 1938, à La Ciotat. Y faire quoi ? Voir Louis Lumière et se faire raconter l’invention du cinéma. A l’époque, idée bizarre. On dirait aujourd’hui décalée. Paul Leroy reviendra à Rouen avec Au paradis des images… paru chez Maugard en 39, volume qu’on trouve chez nos bouquinistes locaux, mais aussi à la Bibliothèque du Congrès de Washington. Ça reste l’un des rares témoignages directs sur l’origine de l’invention, même si, selon les spécialistes, le père Lumière, à l’époque, battait la campagne.

Ensuite… Ensuite, c’est là que commence la sulfureuse légende. Je parlais de jalousie, de malfaisance… choix des années de guerre. Il est des temps, en effet, inconnus de nos jours, où le courage et la morale ont à s’exercer. Paul Leroy, en l’occurrence, croyait n’avoir ni l’un ni l’autre. La période était donc bénie. On va voir ce qu’il en advint.

CXXXIII.

Dans un court chapitre de Mademoiselle Bambù, Pierre Mac Orlan met en scène un policier pistant, à Rouen, ce qu’on nommerait de nos jours un « tueur en série » plus précisément un « serial killer ». Ce chapitre s’intitule Méditations rue de la Savonnerie. On y croise le Canadien, Star, la petite Marcelle, l’hôtel des Vikings, les ombres de Landru, de l’égorgeur de Düsseldorf ou de Jack l’éventreur. Le policier (plutôt étrange) arpente la rue des Charrettes, celle des Espagnols, celle de la Savonnerie… bref, « le vieux Rouen de ma jeunesse, à une époque franche et rude où j’étais tendre et courtois comme un pigeon. »

Il y a peu, la presse régionale nous entretenait de la lassitude des riverains de la place Henri IV pétitionnant contre la présence de prostituées aux abords du quartier. De jour comme de nuit, il y aurait là une intense activité de filles de toutes nationalités, de clients avertis et de transactions équivoques (au sens strict). Mœurs de notre temps. Ou des temps anciens ? Le décor s’y prête peu. A l’ombre grise des Fronts de Seine ou du fracas automobile des quais, le Capitaine Hartmann aurait, de nos jours, des difficultés à trouver sa lumière romanesque.

N’empêche, roman ou pas, les riverains ont été entendus. Dans un de ses derniers numéros, Le Journal de Rouen (ou plutôt La Dépêche, où Mac Orlan fut correcteur) a donné une suite au feuilleton. En à peine de lignes pour le dire, on y voit la brigade anti-criminalité en planque, une jeune Roumaine « très légèrement vêtue », des automobilistes disposés à s’arrêter… Pour la patrouille, aucun doute : « racolage actif ». Je ne résiste pas à recopier la suite : « Les policiers ont ensuite suivi une Mercedes dans laquelle la jeune femme était montée et ont attendu quelques instants avant de procéder à l’interpellation. Dans l’habitacle, une fellation était en cours… La jeune femme a été placée en garde à vue et le client, un Francilien, auditionné. » (Paris-Normandie 18.06.09).

Interpellation, habitacle, fellation, Francilien, auditionné… cinq chefs-d’œuvre ! Quant à l’interruption, c’est sans doute le plus déplorable de l’histoire.

Mes petits écrits n’ont d’autre but que de parler de Rouen, d’en confronter passé et présent, accessoirement d’y mêler mon grain de sel. Inutile de dire qu’en l’occurrence je ne me suis pas foulé. Dans Mademoiselle Bambù, le héros renonce à trouver l’assassin fameux. Du côté du port ou ailleurs. Les assassins, dit-il, ne sont que des chimères. Et que les policiers qui sont dominés par l’imagination « sont de mauvais policiers ». Qu’enfin, Bambù (ou Hartmann), ne sont que « des sommes d’individus ou de paysages ».

Et Helena la jeune Roumaine de la rue St-Jacques ? Sortant, au matin, du commissariat de la rue Brisout de Barneville, à quoi pensait-elle ? A rien. Ou plutôt si. Là le roman recommence : « Après le vieux pont métallique, elle aperçut la silhouette de la gare qui, au loin, émergeait de la brume. La rue était silencieuse et déserte. La grande façade était comme une promesse de cigarettes, de café crème, de croissants… Helena avait froid, aussi froid qu’autrefois à Baia-Mare… (à suivre ?) »

CXXXII.

L’auteur de Rouen Chronicle a des difficultés pour savoir. Empêtré dans ses souvenirs, sa mémoire, sa vie difficile, il néglige ce temps présent. Enfin, il me semble. A traîner place de l’Hôtel de Ville, à suivre des gamines dans la rue (mais oui, gros malin), il en a négligé de dire ce qu’il pensait de la bataille des Européennes. A venir aujourd’hui participer au débat, nul doute que les patates aient goût de réchauffé.

Il existait autrefois, place des Carmes, côté Nord, une boutique à l’enseigne de Clinic-Poupée. Les parents y allaient réparer ours en peluche et baigneurs. Ils avaient perdu un œil (les parents ?), un bras ou une jambe, et venaient là chercher réconfort et renouveau. Quelle Clinic-Poupée pour nos politiques locaux ? On aurait tendance, de nos jours, à jeter le vieil objet et à en acheter un autre. A lire quelques blogs, ici et là, confirmation m’en fut donnée.

Et aussi Jérôme, mon neveu. Revenu d’un stage à Malte (Erasmus, pour ce qu’il en a à faire !), il me chapitre sur ses nouvelles convictions. Jetant les anciennes au dessus les moulins, il est acquis désormais à ce que je nomme, histoire de le faire enrager, la « défense des ours blancs ». L’air maltais sans doute.

Enfant, j’ai eu un ours nommé Teddy (ça n’était guère original). Il a été acheté par ma mère, six mois avant ma naissance, au rayon jouets des Nouvelles Galeries. Veille de Noël. Aujourd’hui, il n’a plus d’yeux et l’une de ses pattes laisse échapper des brins de paille. A bien compter, il est âgé de soixante-dix neuf ans. Au cours de mes rangements, je tombe encore sur lui. Quitte à être tout à fait idiot, je dépose sur son museau un furtif baiser.

Tout ça pour dire qu’il ne faut jamais renier ses origines ou ses amours. La politique est une chose décevante, mais nécessaire. C’est comme la philosophie. Ou la religion. Sachez, jeunes gens, que ça ne console de rien. Mais c’est une huile formidable pour les moteurs. Quand tout était au pire, au plus bas, bataille perdue, troupes en déroute, le président Mao s’exclamait (parait-il) : « la situation est excellente ». Entendez, on ne peut tomber plus bas, on ne peut que remonter. Bref, au fond du trou on mesure la ferveur des convictions. Le reste n’est qu’accessoire.

A la place de Clinic-Poupée, il y a désormais un quelconque marchand de je ne sais trop quoi (au vrai, La Sellerie du Bec, sacs chics). A deux pas, un traiteur chinois (l’ombre de Mao), en face le Café des Carmes, plus loin l’école Sainte-Marie (priez pour nous !), puis la salle des ventes. Le Café des Fleurs aussi, un genre de pizzéria, un hôtel… Bref, on a le choix.

Comme on avait le choix avec les dix-huit listes présentes le 7 juin dernier. J’ai voté… Pas mieux, pas plus. Au soir, devant ma télé, les résultats ne m’ont pas déçu. Juste agacé. Guère le lieu ici d’en dire le pourquoi du comment. Et aussi, à presque un mois de là, avouez qu’on s’en fiche un peu, par exemple.

CXXXI.

Rue du Bec, trois lycéennes remontent vers le lycée Saint-Saëns. Seize ans tout au plus, bavardage sans pause. Traînant la patte, je laisse mon oreille vagabonder. Leur grande affaire : le programme de « français ». J’entends qu’il s’agit de personnages nombreux et de textes décousus (j’interprète). A hauteur de Lise Charmel, du Bovary et de Kloée (ça ne s’invente pas), l’une d’elle clôt avec autorité : « Ah, non mais, j’te jure, Les Liaisons dangereuses, c’est super chiant ! »

Mon sang de vieux lecteur n’a fait qu’un tour. Et un autre. Puis un troisième. Ces merveilleuses étaient déjà loin que je me consolais. Voici pourquoi : en janvier dernier, Constance tuait Camille de divers coups de couteau, peut-être avec l’aide de Charles… Amour, jalousie, rivalité… On se lamente sur tous les registres et chacun, de son point de vue, n’a tort.

Jurons que ce dernier trio avait à plancher, lui aussi, sur ce fameux roman « super-chiant ». Ne l’ayant pas fait, ou si peu, on constate aujourd’hui les dégâts. Car enfin, Les Liaisons c’est le livre des sentiments feints et dissimulés, c’est une règle du jeu, un manuel de tactique amoureuse, une méthode pour gagner les c*** de celui ou celle qu’on désire (ou croit désirer). A ce titre, c’est le chef d’œuvre du libertinage, de la sensualité, et… de la duperie.

Seulement voilà, de nos jours, on ne croit plus au mal. On « se la joue » (les jeunes disent : « on s’la pète ! »), on ne mesure plus les dangers. Tout le monde se croit supérieur aux choses, mais la niaiserie nous dirige. Le sexe n’est jamais dangereux (oui, parfois, chez le médecin) et les sentiments sont fossiles. L’amour est comme un nom impossible : on y mélange le sacré, le profane, cocktail à ne jamais démêler l’un de l’autre.

Et puis, on ne se foule pas. Ça doit venir tout seul. Comme sur Internet. Nos mensonges ne trompent plus les autres, ils nous trompent nous-mêmes. On croit regarder les vitrines ; nous sommes dedans. Bref, on se rit de l’enfer. On a tort.

La veille de croiser mes trois incroyables, j’étais au Théâtre des Arts pour Don Giovanni. Ça n’est pas ici le lieu de dire que tout y était médiocre, au sens strict, ni bon ni mauvais. Mais c’est le moment de dire que la mise en scène avait grand soin d’évacuer le final. Sachez, qu’aujourd’hui l’enfer ne dévore pas Dom Juan. Non, aujourd’hui, il se suicide ! Sans qu’on sache trop pourquoi, du reste. Peut-être parce qu’il est malheureux ou qu’il s’ennuie… En regard, Constance, elle, s’est damnée bêtement.

Mes trois virevoltantes passeront leur bac avec succès, Liaisons commentées ou pas. C’est acquis d’avance. Et j’espère que pour fêter ça, elles iront se faire baiser, au sens propre. Quand elles l’auront été au sens figuré (ça ne tardera guère) elles se consoleront avec la lecture. De qui, de quoi ? Qu’elles aillent le demander à leur professeur. Après les discours direct, indirect, point de vue de l’énonciation, de la focalisation, du psycho-récit, et de l’absence de subordonnée… viendra le temps des chemins difficiles.

CXXX.

Rouen Chronicle se veut une cartographie personnelle, dénuée de toute légitimité. J’ai conscience de trop m’attarder place de l’Hôtel de Ville. C’est que le lieu préside, à beaucoup d’égards, à ce que fut, et ceci dès l’origine, ma vie. Le menu de cette dernière n’est pas l’objet de ces chroniques anglaises. Le sujet, c’est Rouen. Et quelques uns, plus ou moins aménagés, de mes souvenirs.

Qu’on soit au Saint-Ouen, au Château d’Eau, à L’Union, plus tard au O’Kallaghan, au Trois Pièces, ce qu’on voit, ce qu’on vise, ce qui guide, c’est la statue équestre de l’Empereur. Inaugurée en 1865, elle fut, dit-on, financée par une souscription publique (les temps changent !). Finalement, ce qui retient, c’est sa persistance. Lorsqu’on construisit le parking souterrain et qu’il fut question de remodeler la place, on voulut déplacer le monument. Le devis d’une entreprise spécialisée effraya la Mairie qui se contenta de contourner l’ennemi. Comme à Wagram. Résultat : l’objet est là par force, supporté, imposé. Bref il tient. Comme à Ulm.

Pour s’en débarrasser (air du temps) il faudra le dynamiter. Comme à Austerlitz. Qui oserait ? A moins qu’on le vandalise petit à petit. Certains ont commencé : une des guirlandes de bronze ornant le piédestal (arrière gauche) a déjà disparu. C’est un début. Comme à Arcole.

Longtemps, jusqu’à il y a une dizaine d’années, un commissaire de police, corse de nation, déposait chaque 15 août, une gerbe devant son héros. Le ruban portait Ave Imperator. Ce constant admirateur disparu, sa veuve prit le relais, puis mourut à son tour, sans succession cette fois.

A présent Napoléon voisine avec un médaillon gaulliste et un bas-relief à la gloire de l’escadrille Normandie-Niemen. Tout ça dans l’allée gauche ; rien dans la droite qui attend. Pourquoi pas une stèle au Skate-boarder inconnu, hommage à ceux qui virevoltent aux arrières du vainqueur des Pyramides. Si ces ultimes bonapartistes ont l’énergie des Murat, Ney, Bernadotte, ils n’en ont guère le style. Ceci explique cela.

Il me reste, pour finir, à célébrer le kiosque des tramways, souvenir des années Vingt, édifice admirable avec imposante marquise et savante mosaïque dont il ne reste que de rares photos et un semblant de fragment sur une entrée du parking. Nous sommes redevables de cette disparition à Raoul Leprettre, adjoint des temps Lecanuetistes, par ailleurs directeur de Paris-Normandie d’où, de son bureau, la vision du kiosque qui lui hérissait le poil. Question de mode. Aujourd’hui Raoul militerait pour la sauvegarde des marquises mosaïquées et vilipenderait, comme moi, le pavage zodiacal à la traîne de l’Empereur.

Dernière chose : à deux pas du kiosque, à niveau du Pcf, à l’abri des arbres, exista longtemps une balance automatique ; ça ressemblait aux pompes à essence d’autrefois avec éclairage blafard et peinture verte dans le ton garage. On mettait dix centimes, on suivait l’aiguille et le verdict tombait sous la forme d’un ticket porteur de la date du jour et de votre poids. Qu’on le croit ou non, c’est ma vérité : tout ici n’a qu’un but, mes humeurs, mes rancœurs, mes bonheurs, sauver la mémoire de cette balance automatique.

Enfin, bref. Terminé.

CXXIX.

Sixième épisode pour la place de l’Hôtel de Ville, ce, attardé à l’intérieur du bar-tabac Le Saint-Ouen. J’y ai connu Carabine, ancienne clocharde dont il faudra dire l’histoire, et j’y ai rompu, un dimanche soir d’orage, avec V***. Au vrai, en dehors des expéditions tabagiques et d’un verre en passant, le lieu est (était) surtout pratique pour un rendez-vous : « On se voit où ? Au Saint-Ouen ? » Pas d’explications. On savait que là, vu le cadre (hier, aujourd’hui) on ne s’attarderait pas.

Mon portrait de la place serait incomplet si j’oubliais, à deux pas, traversé le rue de la Croix-Verte, vers la rue des Faulx, l’étrange, étroite et haute maison à pans de bois. Ce fut longtemps la boutique d’un cordonnier, comme il en avait tant et comme il n’y en a plus (qui fait ressemeler des chaussures ?) Ce bouif là avait pour attraction supplémentaire d’être le locataire (et non propriétaire) d’un magnifique chat siamois qu’enivrait, c’est assuré, les odeurs. Cuir, colle, vernis.

Que faire d’autre, pour boucler le tour, qu’évoquer le grand bâtiment devenu supermarché et qui, durant trois décennies sinon quatre (à vérifier), fut la Maison des Jeunes. Et unique, ici, ultime tentative, le siège d’un centre d’art contemporain, fantaisie d’un Lecanuet converti sur le tard.

Dans la première il y eut longtemps tout ce qu’on trouvait dans ce genre d’institution, cours de guitare sèche, club d’échecs, atelier danse… à l’intention d’une jeunesse aux rêves résignée. Plus tangible, le rez-de-chaussée abritait un restaurant communautaire, le « restau de la Maison des jeunes », seul endroit, en dehors des cantines universitaires, à des prix sans concurrence. Pour les jeunes générations (rêves d’insurgés !) j’indiquerai qu’en ces temps magdaléniens n’existaient ni self, ni fast, ni kebab. Pour 1,15 F c’était carottes râpées, hachis Parmentier et petit suisse. Tout ça pour dire…

L’art contemporain vint lorsque lassèrent guitare, échecs et danse. Fin des années Soixante-dix. Dans mon souvenir (de nouveau, à vérifier) ce centre est lié à l’un des enfants de Jean Lecanuet qu’il fallait bien caser (direction, conseil ?). Plus certain est le rôle que joua, ici, comme responsable, Serge Perkowsky, personnage attachant pour qui aime le pittoresque et ne craint pas l’abondance de projets. Ce n’est pas ici le lieu, mais le rouennais centre d’art mériterait un récit détaillé. Qu’en fit-on, qu’y vit-on, pourquoi cessa-t-il de plaire… toutes questions, c’est à parier, dont les réponses auraient un douloureux parfum d’actualité.

Fermé en 1996 (le quantième a son importance) le centre redevint un immeuble bon à céder aux promoteurs. Chose dit et faite pour des logements et un rez de chaussée voué à l’épicerie. D’Andy Warhol à sa boite de soupe, en quelque sorte.

Ce tour de place s’achève. Je suis revenu au point de départ, au Café de l’Hôtel de Ville. Au travers de la porte vitrée j’observe le va-et-vient de la station des tramways, les bagnoles tournant autour de Napoléon ; on attend le 2, le 10 ou le 6. Au fond du bar, la patronne feuillette le journal et tournant, marmonne : « Alors, qu’est-qui fait, aujourd’hui, Poustiquet ? »

CXXVIII.

Ce qui reste de la place de l’Hôtel de Ville, cinquième fois. On longera la mairie sans s’y arrêter, à moins – rattrapage – d’évoquer les « grandes salles du conseil », ancienne et nouvelle. Celle « d’autrefois autrefois » ressemblait (c’en était quasi la réplique) à la britannique Chambre des Communes. La nouvelle a une allure d’hémicycle feutré d’organisation internationale. Du bois élisabéthain et des vitraux victoriens, on est passé au bronze et au marbre gris. Ne manque que la fresque de José-Maria Sert. Il paraît (est-ce vrai ?) que l’ancienne salle existerait toujours, masquée par les panneaux de la nouvelle. Possible. Si cette « nouvelle » salle est déjà ancienne, l’ancienne, à supposer qu’on la déterre, apparaîtrait comme nouvelle. Bref, c’est bien Rouen.

Autre attrait de cet auguste lieu, plus pour longtemps, les archives. Troisième étage, repaire, forteresse, dernier endroit où la recherche vaut encore la peine. Entendez qu’on y est toujours récompensé d’avoir persisté. C’est le purgatoire, sa durée, sa ferveur. Ici aucune séduction, rien de contemporain, tout y baigne dans une eau sans âge et sans nécessité. Tout s’y vaut. Et ultime raison, sans la lourdeur universitaire dont il est bon d’user dans tout dépôt « qui se respecte ». Mais c’est assez pour cette adresse. A la galvauder on n’y intéressera des gens qui n’auront de cesse de la déménager, donc de la détruire.

Quitté le péristyle, traversant l’immonde place aux jets d’eau, on s’épargnera d’arpenter le cloître de St-Ouen. Ce rocher moussu d’où, comme aux Petites-Dalles, la mer s’est retirée, doit être considéré pour ce qu’il est : une promenade dangereuse. Mais regrettons la suppression, il y a longtemps, du « passage de la mairie ». En un raccourci bruyant (portes claquant à tous vents) mais fort pratique, on allait de la place au jardin. D’un trait. On s’y attardait aussi, ne fut-ce que pour les publications de mariages, lecture oiseuse, mais souvent instructive.

A propos de la mairie, de ce couloir et de ses environs, une autre suppression, celle du bureau de poste. Encore un lieu de mémoire qui mériterait ligne sur ligne. Télégraphe, téléphone public, mandat… en un temps où c’était indispensable, et dans un décor d’époque, avec guichet grillagé, fonctionnaires en blouse et accueil à l’avenant. Il m’en reste l’odeur de tampon encreur, de vieux caoutchouc et de la bakélite surchauffée. Mais c’est un rêve, peut-être.

A l’abbatiale vide (on va bientôt y entreposer des chevaux), préfèrerons le bar-tabac Le Saint-Ouen. Encore des souvenirs. Avec celui de la gare, ce fut longtemps le rare tabac du dimanche. Sait-on encore ce que c’était que d’attendre l’ouverture pour un paquet de Fontenoy, de Lucky Strike, de Players ? Le sort d’un monde en dépendait ! Monde qui disparaît si j’en crois le vécu de nos actuels fumeurs, lesquels ne fréquentent plus le Saint-Ouen (La Cascade me dit-on, un peu plus bas). Plus personne ne fréquente le Saint-Ouen ? Façon de parler. Ne fréquente plus ce Saint-Ouen « là ». C’est l’autre qui importe, l’ancien. Et dont l’histoire s’écrira. Alors que celui-ci, celui d’à-présent… Enfin, bref, à suivre.

CXXVII.

Place de l’Hôtel de Ville, épuisement des lieux, quatrième. Passé Le Château d’Eau et la rue nommée Louis-Ricard (il fut en son temps ministre de l’Intérieur ou de la Police, c’est tout comme) le seul chemin à suivre est, d’un trottoir l’autre, celui menant à ce qui était autrefois le commissariat central, autrement dit « là où ça se passait ». Il y a déjà pas mal de temps les lieux ont été transposés rue Brisout de Barneville, autrement dit là « où plus rien ne se passe ». Annexée par de vagues services municipaux, l’adresse actuelle dépasse le cadre de cette chronique.

Le « central » de la place de l’Hôtel de Ville était un des nerfs à vif de la cité. De la simple convocation à l’interrogatoire plus prenant, ce « Quai des Orfèvres » local baignait dans l’atmosphère idoine. Il suffira d’ouvrir un polar des années Cinquante au hasard…

J’ai le souvenir d’avoir passé là cinq ou six heures pénibles. C’était au temps de la guerre d’Algérie. Fin 1957, moment où j’avais eu l’imprudence de traiter légèrement le fait d’avoir « rendu service » à la « cause algérienne ». La police (plus qu’elle, les Rg) avait eu vent que mon imprimerie servait, occasionnellement, au tirage de diverses publications de la Fédération de France du Front Libération Nationale. Rien de méchant, mais tout de même. Après perquisition (où l’on ne trouva rien, n’étant pas si bête et prévenu) j’eus droit dans les locaux à un épisode des « Cinq dernières minutes ». Je m’en tirais tant bien que mal, jouant l’andouille de service, ne trompant personne.

La chose, six mois plus tard, aurait prix un tour plus musclé. Après août 58, en effet, le FLN décida d’ouvrir un second front en métropole. On vit l’attaque de dépôts pétroliers au Havre, à Quevilly, et surtout un attentat contre ledit commissariat avec fusillade nourrie de part et d’autre ; à noter que l’engin, lors de son désamorçage, explosa tuant et blessant plusieurs policiers. Ça c’est de l’histoire. De la vraie. Mais de la guerre d’Algérie et de Rouen, il y aurait à écrire. Beaucoup. Sans doute trop ou pas assez, c’est selon. Moi, dans tout ça…

C’est assez pour ces lieux où je ne suis jamais retourné (oui, en 69, afin de porter plainte). Pour la présente évocation, ils alourdissent la promenade. Passons plutôt devant les arcades de ce qui fut autrefois la caserne des pompiers (et plus loin dans le temps, la salle des fêtes de l’Hôtel de Ville), passons pour n’en rien dire sinon qu’elle servit un soir, les pompiers aussi transférés, de salle pour un dernier concert, à l’occasion d’une fête de la musique, qui plus est, un concert de musique contemporaine des moins abordable. Ce fut, en 1982 ou 83, il faudrait vérifier.

C’est à ne pas croire ! Comment sortant d’un tapis de billard où ricochaient autant de billes, passer de la Wilaya II à Stockhausen ? D’un trottoir l’autre, quelle mémoire ! Non pas dans le quantitatif ou le qualitatif. Non, dans l’improbable. Enfin, bref, à suivre.




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