CXXIV.

Première chronique (qui en comptera sept) sur un non-lieu rouennais, à savoir, désormais, la place de l’Hôtel de Ville. Mes abonnés y solderont leur compte ; les autres patienteront.

Il y a presque deux ans, Paris-Normandie a déménagé ses locaux pour laisser se construire une résidence haut de gamme (prétendue telle). Ce transfert a signé la mort de la place du Général de Gaulle, appellation officielle, qui, sauf pour le code postal, n’a pas cours dans l’azimut local. Ce déménagement a achevé une désaffection commencée au début des années Quatre-vingt, lors de la mise en service du métro et de la construction du parking souterrain. Alors, la place perdit sa physionomie d’un centre nerveux régulant le réseau des bus.

Ce qui avait été, de toujours, une sorte de gare de triage, devint, en rien de temps, un lieu de simple passage, augmenté d’autant de bagnoles qu’elles passaient pour passer. Uniquement. La mairie, qui occupe l’Est, se coupa du monde par une esplanade grotesque fort prisée des locaux. Devant, derrière, à côté, on privilégia le « toujours plus vite, toujours plus court » à l’usage de la fluidité des gaz d’échappement. « Vive Jean Lecanuet ! »

Tout a été fait ici pour casser l’harmonie d’un lieu, briser sa simplicité héritée. Tout a été fait pour que disparaissent ici la clarté et l’ampleur d’une place où la traversée se faisait dans n’importe quel sens, pour n’importe quel usage, dans la liberté du mouvement et de l’humeur. Il a fallut rogner, baliser, canaliser, autrement dit détruire, réduire, amoindrir, faire en sorte que tout soit obligé et contraint.

Le comble fut atteint par l’installation d’une esplanade en ellipse avec bassins, jets d’eaux, lampadaires aux globes équivoques (ce que la vieille comtesse nommait des « couilles de chats »), plantations ridicules, et en son centre un pavage compliqué de figures de granit représentant (pourquoi grands dieux !) les figures du zodiaque. Le signataire de ce désastre ne fut autre qu’un Louis Arretche vieillissant, plébiscité par un public ravi de voir l’eau couler.

D’une place sans entraves on fait un semblant de jardin, une aire de repos sans ombre, espace à l’usage des bruyants skate-boards, rendez-vous pour lycéens soucieux de leur anatomie (chose qui, l’été, réjouit la flânerie de vieux messieurs amateurs de chair fraîche).

Ailleurs, ici et là, émergent des sorties du parking comme autant de débouchés à l’usage de ceux venus commémorer l’Appel du 18 juin 1940 (monument) ou célébrer l’Escadrille Normandie-Niemen (un autre). Aujourd’hui le mal est à ce point, qu’un « avis des lecteurs » opéré lors du déplacement de la rédaction de Paris-Normandie, obtint ce terrifiant commentaire : « C’est bien que le journal s’installe en centre ville ». Donc la place n’est plus dans le centre, mais à la périphérie, dans un quartier éloigné, là où on ne va pas. Où on n’ira plus. C’est acquis : en plus des locaux du journal (remplacé par un projet immobilier aussi somptuaire qu’il est banal) a disparu jusqu’aux souvenirs des lieux, sans parler du charme, celui qu’ils avaient, malgré tout, un peu. A suivre.

2 Réponses à “CXXIV.”


  • Encoooore !

  • Monsieur Julien

    En tant qu’abonné, je suivrai et un grand merci pour cette belle écriture de Rouen. Continuez surtout !

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