CXXII.

De par son statut « piétonnier », la rue de l’École est la discrétion au cœur de la ville. A deux pas du déballage putassier de Ganterie, elle possède un charme rare. Cette qualité est récente, années Soixante-dix semble-t-il, venue des initiatives d’un Jean Lecanuet soucieux de réussir un Rouen dont on parlerait. De cette ivresse municipale, la rue de l’École hérita son nouveau statut ; autant elle avait été un passage quelconque, autant sa réfection lui inventa le décor d’une Scènes de la vie de province. A présent la rue de l’École, c’est là où loge l’abbé Birotteau.

Dans ma jeunesse, personne n’y habitait. Si, des avoués, retraités, veufs, des artisans sur arrière-cour, guère plus. La mise en voie piétonne apporta un souffle nouveau ; d’abord on construisit, on restaura, puis s’installèrent divers pas-de-porte. Il y eut bientôt un relieur, une librairie vouée à la bande dessinée, des cours de peinture, un genre de brocante à l’enseigne de Mauve et Goût, Guy Pessiot et son P’Tit Normand, d’autres… De cette époque, des uns et des autres, il ne reste quasiment rien. La faute aux ambitions et aux renoncements.

La rue exista surtout sur ses deux pôles. D’abord, au sud, l’Hôtel Mimosa (Mimosa-Hôtel ?) qui fut pension de famille avant de devenir hôtel de passe, lieu joyeux ou ténébreux selon l’heure, et dont les flammes vinrent à bout. Puis, au nord, dans la maison où vécut Camille Cé (un médaillon se soucie encore de son existence), la librairie L’Armitière, fameusement rouennaise.

Pendant trente ans, ce fut le temple de la vie culturelle locale. Ce n’est pas rien. Les choses sont à ce point qu’il faut rappeler que l’enseigne vient d’Art et d’Amitié, conjonction heureuse qui indique les visées des fondateurs. Ce fut, en décembre 1962, l’instauration d’un lieu comme une sorte de grâce, à force un mythe local. Certes il s’agissait de livres, de peintures ou de dessins, mais avant tout d’esprit. Et pas mal de snobisme, avouons-le, un brin d’intellectualisme aussi. Mais, bon an, mal an, et au vu des succédanés, de beaucoup de regrets.

Le temps, la place, l’humeur… toutes raisons de ne pas raconter L’Armitière. Sa fondatrice, Ute Moulin, en dit davantage dans ses souvenirs, parus en 2003 : Du Danube à la Seine : histoire d’une petite fille allemande devenu femme française. Ça n’est pas un livre gai. Ute (née Strohoker) fut une femme au charme inouï ; pour l’avoir revue il y a peu, elle en conserve l’essentiel, mais comme son livre, la tristesse a pris le dessus.

Autrefois, elle déambulait devant les rayonnages, redressait une encre d’Hartung, souriait à personne, à tout le monde… Pour les amoureux de Delphine Seyrig dans Marienbad, c’était presque ça (à l’image de Rouen, évidemment).

Il y avait Gérard Moulin, assureur de son état, bailleur de fonds des lieux, type pas si simple, et qui, au final, ne s’illusionnait pas. Comptons aussi les vendeuses, Catherine et Sylvie… d’autres gens, à demeure ou de passage. Puis des livres, des auteurs, des emballements, des déceptions. De la ferveur, de l’âme, du surplus d’existence. Oui tant de choses. Comme toujours, des ambitions, des renoncements.

1 Réponse à “CXXII.”


  • « Déballage putassier » rue Ganterie ? Diantre !!! Espérons qu’Elisabeth Brunet, entre autres, dame-bouquiniste de qualité, ne lira pas cet adjectif bien immérité.

    Bon, maintenant mon relativisme comparatif va encore sévir. Ayant une fille habitant au bas de Montmartre, je me retrouve parfois Boulevard de Clichy. Là, oui, on peut parler de déballage putassier sans aucune hésitation (et je ne parle…que des magasins !)).

    Ne soyons pas trop rouenno-rouennais dans notre approche des lieux et des gens

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