CXX.

Jamais deux phrases, à peine trois mots, Fernand excellait aux silences. Pour qui savait l’observer, il en offrait de toutes nuances et de toutes qualités. Fernand joyeux, Fernand bougon, hargneux, serein, fin saoul… autant de silences. A estimer et respecter. Pour qui se trompait d’étage, la méprise se payait de la transparence du regard, le vide insondable des fonds de bouteilles. Mais du mépris de Fernand, qu’avait-on à faire ?

Age sans âge, visage sans visage, éternel dégaine de trimardeur, il passait son existence dans le court périmètre du Vieux-Marché. Y vivait, dormait, mangeait, s’y saoulait, aussi familier des lieux qu’il pouvait en être lointain. Homme gris, vert, bleu, il se fondait dans l’ardoise ambiante. Au demeurant, plus celle des cafés que des toits.  Répugnant au pittoresque, il donnait l’impression de porter ses efforts à l’anonymat. Fernand ne posait pas au clodo du tableau ou au poivrot du décor, il n’exhibait qu’une médiocrité de bon aloi. Ce n’est pas si facile qu’on croit.

Pour le civil, Fernand était « commis ». Entendons-là qu’il aidait les marchands de quatre saisons à s’installer, à monter leur étals, à charrier leurs cageots. Il y avait alors rue Rollon un marché quotidien, à l’ancienne mode, petites voitures, petits métiers, rien des barnums de dix-huit mètres occupés par des familles au verbe haut. C’était de rares couples, plutôt des femmes seules, vieilles ou jeunes, aux marchandises de saison, sans exotisme ni prétention.

Enfin ça, du temps de Fernand, car après, s’y installèrent autant d’Espagnols que de « rapatriés » apportant avec eux les séductions du soleil, des produits du « marché commun », et des ventes à perte, ce que l’adversité nommait « les lots ».

Mais déjà Fernand était mort. Un matin d’octobre Cinquante-six ou Sept, au marché, pas de Fernand. Un jour, deux jours, peut-être trois. Une de ses patronnes, Solange, marchande de pommes, s’avisa d’aller voir au bureau des entrées de l’Hôtel-Dieu. Fernand avait été trouvé gisant dans son galetas de la rue du Cercle. Il s’en fallut d’une semaine sous le regard vigilant des bonnes sœurs, d’un chat noir qui traversait la cour et d’un pigeon réfugié dans l’entre-toit. « Il fait beau ? » demandait Fernand. « Oui, mon gars » répondait Solange. La pluie tombait autant comme autant. On l’enterra au cimetière de l’Ouest.

Le marché de la rue Rollon dura encore une quinzaine d’années, jusque vers les années Soixante-dix, le temps pour le marché de gros de dé ménager en dehors de la ville, et d’y devenir Marché d’Intérêt National. Celui de la rue Rollon, marché d’intérêt local, émigra un temps place de la Pucelle, puis mourut. Oui mourut, car enfin, ce qu’il en reste est à compter pour rien.

Ce que savaient Solange, Pierrette, Berthe, et d’autres de ses occasionnelles patronnes : Fernand avait été, dans une autre vie, boulanger, là-bas, loin, du côté de Port en Bessin. Déboires financiers ou sentimentaux (c’est la même chose) il se retrouva vague pêcheur, vague ouvrier agricole, déménageur, docker… puis définitif commis, trente ans durant, au Vieux-Marché. Parfois, on le voyait… mais de la vie de Fernand, qu’a-t-on à faire ?

1 Réponse à “CXX.”


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