CXIX.

On s’échauffe sur la rétrospective impressionniste prévue en 2010. Chacun y va du compteur de chiffres avec le nombre de toiles accrochées, voire celui des visiteurs. On pourra bientôt rester chez soi, la chose étant déjà calibrée comme « ayant eu lieu ».

Évidemment, il ne s’agit que d’une affaire de communication. Et de la plus terre à terre. Quelle ambition, quel courage y a-t-il à exposer Monet, Pissarro, Boudin ou Guillaumin devenus des peintres pour calendriers et objets dérivés ? On fait du culturel à bon compte, irréprochable et consensuel, sans se fatiguer les méninges, juste à se fouler le poignet en signant les chèques. Tout ça histoire d’illustrer le règne de Laurent le Magnifique, prince d’Agglo, depuis peu protecteur des arts. Si ça l’amuse…

D’autant qu’une rétrospective impressionniste, Rouen en a déjà vécu une. C’était en 1896, lors de l’Exposition nationale et coloniale ; un personnage curieux, collectionneur acharné, nommé Murer, possédait ici l’hôtel dit du Dauphin et d’Espagne, établissement situé place de la République. Nom connu chez les rapins de la fin du XIXe, Eugène Murer (1846-1906) profita de l’Exposition pour montrer une partie de sa collection : Pissarro, Guillaumin, Sisley, Monet, Delattre, Jongkind, Lebourg, Rouget… et d’après le catalogue « 30 toiles de Renoir ».

Avouons qu’en 1896, il y avait de la hardiesse (en plus d’un évident désintéressement) à montrer de telles choses. Mais, pour être exact, il faut dire qu’en dehors de la mention du fameux catalogue (reproduite dans Deux amis des impressionnistes, le docteur Gachet et Murer, Paul Gachet, Paris, 1956) on ne trouve, dans toute la presse rouennaise du temps, le moindre article sur cette exposition. Plusieurs historiens locaux doutent même de l’accrochage, projeté mais sans doute annulé. Trente Renoir à Rouen ! Si oui, Georges Dubosc, chroniqueur artistique au Journal de Rouen, en eut parlé.

Donc, en 1896, exposition virtuelle. Et en 2010 ? La même chose. Car pour la centaine de toiles (mettons quatre-vingts) au Musée, combien de reproductions, tous formats et tous supports ! Car il faudra contenter Fontaine sous Préaux et Montigny, les convaincre qu’ils sont parties prenantes, et que si Impression soleil levant à la salle Boby-Lapointe c’est pas possible, en revanche ils auront les Nymphéas en projections lumineuses sur le mur du Shopi. Cette rétrospective trouvera là sa vraie modernité : dans le simulacre et le faire-savoir.

Rappelons qu’à l’Hôtel du Dauphin et d’Espagne, en 1896, eurent lieu aussi les premières séances de cinéma, invention récente. Renoir et le cinématographe… si l’époque voyait en avant, la nôtre se contente de peu.

Aujourd’hui, des impressionnistes, seuls les lourds cadres dorés impressionnent. Ça fait riche, sérieux, arrivé. C’est comme de l’investissement, de la peinture à placer comme on place ses économies. La peinture, la vraie, la neuve, c’est autre chose ; la culture, la vraie, la seule, c’est aussi autre chose.

Ainsi, ce jour, dans Le Fanal de Rouen (toujours en revenir à Flaubert et à ses bourgeois) daté du 29 avril 2009, cette phrase magnifique dudit Laurent : « L’ensemble de ces tableaux [ceux qui seront exposés] représente une valeur cumulée de plus d’un milliard d’euros ». Que voulez-vous, fils d’antiquaire, on ne se refait pas.

2 Réponses à “CXIX.”


  • « Si l’époque voyait en avant, la nôtre se contente de peu » : êtes-vous conscient de tout ce qu’a apporté en 10-15 ans la révolution numérique et internet ???? Bouleversant nos habitudes de travail, de communication, de création, de loisirs ; et ceci sans que notre société construise des remparts mentaux, sécrète des blocages significatifs
    Révolution qui n’est d’ailleurs pas terminée.

    Je me souviens en revanche que dans mon lycée, il a fallu plusieurs années de réflexion et de débat pour qu’on accepte que les lycéens rendent des copies écrites…au stylo-bille et pas au stylo-plume.

    J’attends de pied ferme qu’on me définisse quand s’est déroulé l’âge d’Or. Rappelons par exemple – puisque vous citez 2 faits datant de 1896 – que l’expression « Belle Epoque » a été forgée après coup, par comparaison, une fois qu’on a constaté les horreurs de la Guerre de 1914-1918. Les gens qui vivaient vers 1900 ne considéraient pas que leur époque était spécialement belle. Et cette époque qui « voyait de l’avant »; comme vous dites, ce « devant elle » c’était aussi… la perspective acceptée voire souhaitée d’un conflit avec l’Allemagne, à propos de l’Alsace-Lorraine. Vouloir la réconciliation franco-allemande, à l’époque : là il y aurait eu de « l’ambition », du « courage » comme vous dites. Un « courage » tout de même plus important pour l’avenir des Français qu’accepter ou non d’exposer un nouveau courant de peinture (1, 5 M de morts français + blessés, etc)

    Les années passant, je m’aperçois que certaines époques très décriées par leurs contemporains (ex les années 1960, le gaullisme), sont maintenant en passe d’être réhabilitées rétrospectivement. Pourtant en mai 1968 beaucoup, qui les vivaient, n’avaient pas de mots trop durs pour elles.

    2 mots encor) :

    - je pense qu’il faut éviter de qualifier les gens par « fils de » et dire qu’on ne se « refait pas » de sa filiation, en particulier sociale. Donc un fils d’ouvrier, ne se « refera pas » ? Et si on ne connaît pas son père ? ? Vous, vous vous définissez avant tout comme une sorte de décalcomanie de votre père ? Vous appréciez qu’on vous définisse comme cela ?

    - L’art virtuel, je m’en félicite souvent. Finalement il est d’ailleurs ancien : la photographie, les électrophones ; -> toutes ces images (sur papier d’abord), ces sons « en boîte » (rejetés violemment à une époque par des gens comme Georges Duhamel, qui y voyaient des ersatz inacceptables de la « vraie » musique, forcément « live »), ces disques, ces CD, qualité numérique : quelle chance ! Tiens, voilà le numérique qui repointe le bout de son nez.

  • Encore une réflexion (suis bavarde ce matin, excusez-moi)
    A mon avis, ce n’est pas grave en soi qu’on expose et réexpose les mêmes tableaux. C’est d’ailleurs quasiment la définition des musées ! Au Louvre, on a ainsi depuis trés longtemps accrochés sur les murs les mêmes Titien, Ingres, Delacroix…Même chose au Prado pour Velazquez, etc

    Les monuments eux-même ne bougent guère !! A Rouen la cathédrale, Le Gros Horloge ; à Paris Notre-Dame, Le Pont des Arts…

    Ce qui est grave, à mon avis, c’est quand nos yeux, notre imagination, notre sensibilité se figent face à ces oeuvres ;donc lorsqu’elles sont « statufiées », si l’on peut dire. Heureusement, c’est loin d’être toujours le cas. Pour ne citer que 2 grands artistes, voyez comment Monet, dans ses toiles, réinterprète la cathédrale de Rouen, comment Picasso a réinterprété Les Ménines de Vélasquez (cf l’exposition récente « Picasso et les maîtres »), comment le Pont des Arts a inspiré aussi bien Apollinaire qu’Aragon

    La réception dynamique compte autant souvent que l’oeuvre elle-même, donc, selon moi. Et beaucoup d’artistes commencent d’ailleurs par copier leurs prédécesseurs (seraient-ils, pour le coup, « fils de…???). Mais subrepticement ou brutalement, ils se démarquent ensuite, et créent alors de façon originale à leur tour. Même chose pour le public : devant une même oeuvre, on constate une grande variété de « réceptions » de cette oeuvre. De ce point de vue, on peut dire que la trajectoire d’une oeuvre d’art est au fond infinie, car prolongée voire modifiée sans cesse par ceux devant qui elle s’expose

    C’est un peu comme votre blog (merci au passage de sa qualité) : ses textes sont lus, commentés ; et cet ensemble constitue un nouveau texte, même si c’est vous qui avez donné l’impulsion initiale essentielle.

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