Archive mensuelle de mai 2009

CXXVI.

L’Hôtel de Ville et sa place, troisième. Attardé au Parti communiste par faiblesses de cœur, j’ai oublié, au 31, cette institution populaire, restaurant ouvert après l’époque qui nous occupe, Le Napoléon. Ce rendez-vous du midi, petits prix et excellente cuisine, fut, vingt ans durant, la cantine de beaucoup, entre autres des journalistes de Paris-Normandie. Du moins de ceux qui restaient assez solides pour faire de copieux déjeuners (car pour le reste…). Lassé par la défaite ou attiré par la retraite, Le Napoléon à vécu son Waterloo, remplacé par on ne sait trop quoi de plus branché que le pot au feu ou le veau en cocotte.

Traversé la rue Thiers, passé la curieuse maison de biais du nom de Vandewalle, admirant au passage l’indestructible épicéa, se voyait, au 43, le siège d’une église évangéliste devenue à la longue, comment le croire, vu l’affluence, trop petite. C’est à présent un marchand de pianos. C’est à n’y rien entendre.

Puis, un bel immeuble de pierre, et, au 17, une maison en arrondi à l’architecture ornementée, style d’avant Hausmann. Vestige romantique à la Balzac, avec œil de bœuf, porte à grille, fenêtres à petits carreaux, maison mystérieuse, là où on aimerait vivre si on n’était pas ce que l’on est. Ou quelque chose d’approchant.

Au rez-de-chaussée, autrefois le siège de Dactylocation, à savoir une boutique où l’on pouvait louer des machines à écrire. Les jeunes générations reliront à deux fois. Oui, ça aussi, comment le croire, on louait des machines à écrire. Pas cher, avec caution. Pour quoi faire ? Pour écrire des romans ou gagner sa vie (l’un jamais avec l’autre). Gagner sa vie, c’était apprendre « à taper » ou (et) faire des enveloppes, du courrier, des thèses d’étudiant… Petits métiers comme il y en eut tant et comme il n’y en a plus.

C’est devant ce 17, qu’un soir, je m’attardais dans une benne à travaux remplie d’une liquidation d’appartement. Là, parmi vêtements, bibelots, albums de photos, liasses de papiers d’une vie défunte, je mis la main sur un album de timbres postes. Autant la philatélie m’indiffère, autant ma trouvaille, portée chez un marchand, me rapporta une jolie somme. Mais aussi un remord perpétuel, celui d’un héritage sans droit.

Traversé le carrefour de la Seille et du Petit-Porche, on aborde à un restaurant martiniquais, succédant il y a quelques temps déjà à une énième pizzéria. Vient ensuite ce grand mur formidable, vestige curieux, que flanque une jolie maison bourgeoise. Il y a là entre ces trois éléments une sorte d’accord magique qui érige le tout en lieu rare, singulier, pénétrant.

Enfin arrive, pour vieux Rouennais et Rouennais vieux, l’ex-Château d’Eau. Adresse connue durant des décennies, cent ans pas loin. Particulièrement dans ma jeunesse par les amateurs de billard, qui, réunis à l’étage, claquaient l’ivoire. C’était alors un grand café à l’ancienne, murs blancs, glaces à cadre dorés et luminaires d’un autre âge. Déjà miteux par ailleurs puisque tout cela datait du temps d’un arrière grand-oncle dont la légende familiale voulait qu’il ait été ici garçon de café. C’était en 1903, et… Mais le Château d’Eau, à lui seul, mériterait une chronique. Plus loin ou ailleurs. Enfin, bref, à suivre.

CXXV.

La place de l’Hôtel de Ville, ce qu’il en reste, deuxième épisode. Pour épuiser les lieux, on doit se souvenir qu’il y avait, tournant l’angle avec la rue de l’Hôpital, un grand café, L’Union, dit autrefois L’Union nationale, devenu O’Kallaghan. Ce lieu, aujourd’hui prisé des locaux, le fut aussi jadis, mais pas des mêmes. A peine commencé, ce fil se casse. Car avant L’Union, le premier de l’angle, c’était Le Café de l’Hôtel de Ville. Café en longueur, de guingois, plus populaire, fréquenté par les conducteurs de tramways et les ouvriers du journal d’à-côté. Également par des désœuvrés attendant un bus. Et d’autres. Tous lecteurs ou acteurs des romans de Georges Simenon. Par la suite (quelle année ?) ce Café de l’Hôtel de Ville devint pizzeria, puis fut avalé par le désormais O’Kallaghan.

Passé le hall de Paris-Normandie, on est (était) au numéro 19, l’hôtel particulier des Lafond, propriétaires du Journal de Rouen. En 44, leurs biens échurent aux sociétés montées par les Résistants. Ces derniers, on le sait, rétablissaient « les institutions ». Signalons avant le hall, au n° 15, la vitrine de Lamy-Trouvain, pompes-funèbres. La place fut longtemps (toujours) le siège des Roblot, Pompes Funèbres générales, Surget… autres institutions à proximité des services de l’État-civil. D’où aussi la présence, à trois pas, d’un bar à l’enseigne de La Consolation, lui aussi disparu. Un verre aide à supporter le chagrin.

Au 19, se voyaient autrefois des bâtiments occupés par une brosserie, remplacés aujourd’hui par un imposant immeuble sans style, sans grâce, sans rien. Puis viennent, en retrait, d’amusantes maisons particulières (dont celle de l’architecte Guerrier) et surtout le siège du Parti Communiste Français. Ses derniers militants sont, du reste, les rares à animer la place avec banderoles, drapés nationaux et dépôt de gerbes devant leur monument commémoratif. Leur monument à eux, pas « aux autres », ceux d’en face.

Surtout, il y avait là (mais de quelle époque parle-t-on ?), chaque jour, l’exposition sur les grilles de l’édition fraîche de L’Humanité. Pour qui voulait savoir ce que Thorez, Waldeck-Rochet, Marchais avaient dit et pas dit, ce que Khrouchtchev, Kossyguine, Brejnev diraient ou pas, c’était là, gratuitement, librement. Et aussi Pif le chien, la météo illustrée par Effel (« Quel temps fait-il M. Nuage ? »), les morales de Madeleine Jacob, les errements de Pierre Daix, les pitreries d’Aragon… Comme dit Carabine : « Ça parle au cœur ! » Je sais de quoi et de qui, ayant un temps, pas long, donné (à mon âge, c’est dans l’ordre des choses).

Un beau jour, l’exposition de L’Humanité cessa. Du temps des Réformateurs ? Probable. D’où la disparition du Parti dans le paysage politique français (car enfin…). Il est injuste d’en accuser Mitterrand ou « la chute du Mur » : la raison de cette disparition, c’est avant tout et pour tout, l’arrêt de l’affichage de L’Humanité, à Rouen, à la grille du 33 de la place de l’Hôtel de Ville. Rien d’autre.

Nous voici déjà rue Thiers (il n’y en aura jamais d’autre). Oublié quelque chose ? Probable. Retour, donc. Enfin, bref, à suivre.

CXXIV.

Première chronique (qui en comptera sept) sur un non-lieu rouennais, à savoir, désormais, la place de l’Hôtel de Ville. Mes abonnés y solderont leur compte ; les autres patienteront.

Il y a presque deux ans, Paris-Normandie a déménagé ses locaux pour laisser se construire une résidence haut de gamme (prétendue telle). Ce transfert a signé la mort de la place du Général de Gaulle, appellation officielle, qui, sauf pour le code postal, n’a pas cours dans l’azimut local. Ce déménagement a achevé une désaffection commencée au début des années Quatre-vingt, lors de la mise en service du métro et de la construction du parking souterrain. Alors, la place perdit sa physionomie d’un centre nerveux régulant le réseau des bus.

Ce qui avait été, de toujours, une sorte de gare de triage, devint, en rien de temps, un lieu de simple passage, augmenté d’autant de bagnoles qu’elles passaient pour passer. Uniquement. La mairie, qui occupe l’Est, se coupa du monde par une esplanade grotesque fort prisée des locaux. Devant, derrière, à côté, on privilégia le « toujours plus vite, toujours plus court » à l’usage de la fluidité des gaz d’échappement. « Vive Jean Lecanuet ! »

Tout a été fait ici pour casser l’harmonie d’un lieu, briser sa simplicité héritée. Tout a été fait pour que disparaissent ici la clarté et l’ampleur d’une place où la traversée se faisait dans n’importe quel sens, pour n’importe quel usage, dans la liberté du mouvement et de l’humeur. Il a fallut rogner, baliser, canaliser, autrement dit détruire, réduire, amoindrir, faire en sorte que tout soit obligé et contraint.

Le comble fut atteint par l’installation d’une esplanade en ellipse avec bassins, jets d’eaux, lampadaires aux globes équivoques (ce que la vieille comtesse nommait des « couilles de chats »), plantations ridicules, et en son centre un pavage compliqué de figures de granit représentant (pourquoi grands dieux !) les figures du zodiaque. Le signataire de ce désastre ne fut autre qu’un Louis Arretche vieillissant, plébiscité par un public ravi de voir l’eau couler.

D’une place sans entraves on fait un semblant de jardin, une aire de repos sans ombre, espace à l’usage des bruyants skate-boards, rendez-vous pour lycéens soucieux de leur anatomie (chose qui, l’été, réjouit la flânerie de vieux messieurs amateurs de chair fraîche).

Ailleurs, ici et là, émergent des sorties du parking comme autant de débouchés à l’usage de ceux venus commémorer l’Appel du 18 juin 1940 (monument) ou célébrer l’Escadrille Normandie-Niemen (un autre). Aujourd’hui le mal est à ce point, qu’un « avis des lecteurs » opéré lors du déplacement de la rédaction de Paris-Normandie, obtint ce terrifiant commentaire : « C’est bien que le journal s’installe en centre ville ». Donc la place n’est plus dans le centre, mais à la périphérie, dans un quartier éloigné, là où on ne va pas. Où on n’ira plus. C’est acquis : en plus des locaux du journal (remplacé par un projet immobilier aussi somptuaire qu’il est banal) a disparu jusqu’aux souvenirs des lieux, sans parler du charme, celui qu’ils avaient, malgré tout, un peu. A suivre.

CXXIII.

Encore une rouennerie qui disparaît : Dufour, restaurant à l’angle des rues St-Nicolas et Croix de Fer. Ont fait leurs comptes : 103 ans qu’ils sont là. Enfin, pas tout à fait, car autrefois (mais autrefois-autrefois) ils logeaient place de la Basse-Vieille-Tour. L’adresse actuelle n’est qu’un héritage de guerre (la dernière). Un lecteur, charmant garçon, voudrait que je dise le Rouen gastronomique d’alors. Il m’assure être chroniqueur pour Liberté-Dimanche. Possible, mais j’en doute, il n’y a plus de chroniqueur, plus de gastronomie, quant aux dimanches et à la liberté…

Sérieusement, j’ai des souvenirs sur Dufour, plutôt anciens ou plutôt récents. Les anciens, excellents ; les récents, pas très bons. Dans les années Trente, Dufour était déjà renommé. Mes parents en parlaient avec considération. A rassembler ma cervelle grise, il ne s’agissait pas d’un « grand restaurant », mais on y dégustait les meilleurs poissons de la ville ; poissons comme on en mangeait alors : frais, peu apprêtés, dans la splendeur de leur goût. Les sauces accompagnaient, ne masquaient pas. Itou pour les coquillages, les huitres, les soupes, la cotriade, la bouillabaisse (du sud au nord, la même chose).

Bref, une table, pas un restaurant, nuance à développer. Les « grands restaurants » étaient des endroits à cérémonies (ma mère disait « salamalecs »), à plats insipides, refroidis par un service guindé, portant haut une argenterie centenaire, piquée mais frappée aux armes. Dans cette catégorie : les restaurants de la Cathédrale, de l’Opéra, ceux des hôtels de la Poste, d’Angleterre, Victoria, du Havre, de France, du Commerce… Dans l’autre – le « second ordre » des guides touristiques – des comptoirs à mangeaille, localement très appréciées, et qui faisaient (ou firent) la renommée de la ville : la Couronne, L’Escargot, Houdard, la Cour-Martin… et Dufour.

Mes parents allaient y souper d’huitres arrosées de Coteaux d’Ancenis. Pour l’expliquer à la jeunesse d’aujourd’hui : c’était un bar à huîtres comme il y a à présent des bars à vin. Mêmes qualités et défauts : c’est la mode, pas mal cher, et on s’en réveille avec la gueule de bois.

Vint le Dufour de la rue St-Nicolas, années Cinquante, Soixante et Quatre Vingt. Celui que j’ai connu. Maison à pans de bois, petits carreaux verts, tout ça du meilleur toc. Érigé en « adresse incontournable », « rendez-vous des vieux rouennais », la sauce s’y figea dans la répétition. Saint-Pierre au cidre, turbot hollandais, comme des rentes. En salle, on astiquait les cuivres, on reprisait les nappes, on augmentait la carte (les prix, pas les mets). La clientèle y était à ce point acquise (voire captive) que plus personne ne faisait d’effort. Ni dans le service, ni aux cuisines, ni dans l’accueil.

J’ai le souvenir d’y avoir fêté les quatorze lustres de Y*** vers les ans 94 ou 95 de l’autre siècle. Le souvenir qui m’en reste : de notre table (une dizaine de couverts), l’impression d’être là sans être là, toléré, accueilli par force. Cette attitude bien rouennaise mélangeant mépris, vague ennui, distance hautaine… et nappant le tout, la vulgarité à estimer l’addition.

Moralité : là ou ailleurs, il est temps de passer à autre chose. Ce dont nous reparlerons.

CXXII.

De par son statut « piétonnier », la rue de l’École est la discrétion au cœur de la ville. A deux pas du déballage putassier de Ganterie, elle possède un charme rare. Cette qualité est récente, années Soixante-dix semble-t-il, venue des initiatives d’un Jean Lecanuet soucieux de réussir un Rouen dont on parlerait. De cette ivresse municipale, la rue de l’École hérita son nouveau statut ; autant elle avait été un passage quelconque, autant sa réfection lui inventa le décor d’une Scènes de la vie de province. A présent la rue de l’École, c’est là où loge l’abbé Birotteau.

Dans ma jeunesse, personne n’y habitait. Si, des avoués, retraités, veufs, des artisans sur arrière-cour, guère plus. La mise en voie piétonne apporta un souffle nouveau ; d’abord on construisit, on restaura, puis s’installèrent divers pas-de-porte. Il y eut bientôt un relieur, une librairie vouée à la bande dessinée, des cours de peinture, un genre de brocante à l’enseigne de Mauve et Goût, Guy Pessiot et son P’Tit Normand, d’autres… De cette époque, des uns et des autres, il ne reste quasiment rien. La faute aux ambitions et aux renoncements.

La rue exista surtout sur ses deux pôles. D’abord, au sud, l’Hôtel Mimosa (Mimosa-Hôtel ?) qui fut pension de famille avant de devenir hôtel de passe, lieu joyeux ou ténébreux selon l’heure, et dont les flammes vinrent à bout. Puis, au nord, dans la maison où vécut Camille Cé (un médaillon se soucie encore de son existence), la librairie L’Armitière, fameusement rouennaise.

Pendant trente ans, ce fut le temple de la vie culturelle locale. Ce n’est pas rien. Les choses sont à ce point qu’il faut rappeler que l’enseigne vient d’Art et d’Amitié, conjonction heureuse qui indique les visées des fondateurs. Ce fut, en décembre 1962, l’instauration d’un lieu comme une sorte de grâce, à force un mythe local. Certes il s’agissait de livres, de peintures ou de dessins, mais avant tout d’esprit. Et pas mal de snobisme, avouons-le, un brin d’intellectualisme aussi. Mais, bon an, mal an, et au vu des succédanés, de beaucoup de regrets.

Le temps, la place, l’humeur… toutes raisons de ne pas raconter L’Armitière. Sa fondatrice, Ute Moulin, en dit davantage dans ses souvenirs, parus en 2003 : Du Danube à la Seine : histoire d’une petite fille allemande devenu femme française. Ça n’est pas un livre gai. Ute (née Strohoker) fut une femme au charme inouï ; pour l’avoir revue il y a peu, elle en conserve l’essentiel, mais comme son livre, la tristesse a pris le dessus.

Autrefois, elle déambulait devant les rayonnages, redressait une encre d’Hartung, souriait à personne, à tout le monde… Pour les amoureux de Delphine Seyrig dans Marienbad, c’était presque ça (à l’image de Rouen, évidemment).

Il y avait Gérard Moulin, assureur de son état, bailleur de fonds des lieux, type pas si simple, et qui, au final, ne s’illusionnait pas. Comptons aussi les vendeuses, Catherine et Sylvie… d’autres gens, à demeure ou de passage. Puis des livres, des auteurs, des emballements, des déceptions. De la ferveur, de l’âme, du surplus d’existence. Oui tant de choses. Comme toujours, des ambitions, des renoncements.

CXXI.

Côté loisirs et culture, les nouvelles du jour ne sont pas si bonnes. A s’y attarder, la lassitude prend le dessus. Affaire de goût, certes, mais il est permis de ne pas y trouver son compte. On connaît la chanson : le goût dominant, c’est le goût des autres ; ce que les sociologues nomment le social-moyen. Chacun se dit tant pis pour eux ; tant pis pour moi.

Il y a dans les musées des tableaux que personne ne regarde ; dans les bibliothèques, des ouvrages que personne ne lit. Au cinéma, au théâtre, au concert… C’est ainsi. Rien n’est grave en la matière ; comme disent les jeunes : « Y a pas mort d’homme. »

Quoi de mieux qu’une trouvaille, samedi ou dimanche matin, au clos St-Marc, dans les cartons des brocanteurs ? Mélange de hasard et de détermination, l’instant, s’il n’est pas rare, est précieux. Tant qu’il nous restera…

Dimanche, justement, Pourquoi les oiseaux chantent de Jacques Delamain, et pour un euro ; puis jus de pommes chez Vincent Prieur, ficelle chez Osmont, cuisse de poulet chez Jean-René (dont la vendeuse supposée semble promettre plus qu’elle ne tiendra), petit Neufchâtel… et pour finir, moisson de tracts, européennes oblige. Tant d’habitudes et tant de raisons de continuer.

Autre chose, sans aucun rapport : on va réunifier les catalogues des bibliothèques publiques de l’Agglo, puis les mettre sur Internet. Ainsi l’annonce modestement Paris-Normandie du 2 mai. On aura bientôt la possibilité de savoir, dans les 215.000 titres empruntables, où se trouve ce fameux livre, introuvable ici. Les rayonnages de Rouen, Déville, les deux Quevilly, Sotteville, St-Étienne… (onze au total) participent au projet.

Bref, le livre, là où il se trouve, quelque soit la peine à aller le chercher. Et c’est ce qui, seul, importe : le livre à disposition, aux heure, jour et an qu’il plait à celui qui le demande. Et réclamons, pendant que j’y suis, une politique transparente des acquisitions, une vraie information sur ce qui se publie et pourrait être mis à disposition, puis… rien d’autre. Les animations, expositions, visites, autres lettres hebdomadaires, mensuelles, trimestrielles… tout ça, prétextes à exister et faire croire à leurs nécessités.

Oui, côté loisirs et culture, les nouvelles sont rarement si bonnes. Cela mérite qu’on continue de lire le journal : « A terme il faudra penser à la création d’une carte de bibliothèque et à des tarifs communs à toute l’agglomération. Un jour, ça se fera. » Ces propos sont ceux de Jean-Yves Merle, élu posé sur diverses branches de l’arbre politique et décisionnaire.

Disant cela, a-t-il voulu brocarder le fumeux R’N’Bi ? Jetée comme avec négligence, sa prédiction solaire sera-t-elle entendue au delà du péristyle de notre mairie ? Écoutée par l’improbable future association des lecteurs des bibliothèques ? Comme toujours, les choses arrivent quand elles prennent fin. Pour une fois, tant mieux.

Selon mon acquisition dominicale, le merle (robe noire et bec jaune) est l’oiseau du printemps, de la gaieté, de la légèreté ; c’est aussi celui de l’écart, qui fait toujours un pas de côté mais reste « dans le droit chemin ». Mais de ça, que conclure ?

CXX.

Jamais deux phrases, à peine trois mots, Fernand excellait aux silences. Pour qui savait l’observer, il en offrait de toutes nuances et de toutes qualités. Fernand joyeux, Fernand bougon, hargneux, serein, fin saoul… autant de silences. A estimer et respecter. Pour qui se trompait d’étage, la méprise se payait de la transparence du regard, le vide insondable des fonds de bouteilles. Mais du mépris de Fernand, qu’avait-on à faire ?

Age sans âge, visage sans visage, éternel dégaine de trimardeur, il passait son existence dans le court périmètre du Vieux-Marché. Y vivait, dormait, mangeait, s’y saoulait, aussi familier des lieux qu’il pouvait en être lointain. Homme gris, vert, bleu, il se fondait dans l’ardoise ambiante. Au demeurant, plus celle des cafés que des toits.  Répugnant au pittoresque, il donnait l’impression de porter ses efforts à l’anonymat. Fernand ne posait pas au clodo du tableau ou au poivrot du décor, il n’exhibait qu’une médiocrité de bon aloi. Ce n’est pas si facile qu’on croit.

Pour le civil, Fernand était « commis ». Entendons-là qu’il aidait les marchands de quatre saisons à s’installer, à monter leur étals, à charrier leurs cageots. Il y avait alors rue Rollon un marché quotidien, à l’ancienne mode, petites voitures, petits métiers, rien des barnums de dix-huit mètres occupés par des familles au verbe haut. C’était de rares couples, plutôt des femmes seules, vieilles ou jeunes, aux marchandises de saison, sans exotisme ni prétention.

Enfin ça, du temps de Fernand, car après, s’y installèrent autant d’Espagnols que de « rapatriés » apportant avec eux les séductions du soleil, des produits du « marché commun », et des ventes à perte, ce que l’adversité nommait « les lots ».

Mais déjà Fernand était mort. Un matin d’octobre Cinquante-six ou Sept, au marché, pas de Fernand. Un jour, deux jours, peut-être trois. Une de ses patronnes, Solange, marchande de pommes, s’avisa d’aller voir au bureau des entrées de l’Hôtel-Dieu. Fernand avait été trouvé gisant dans son galetas de la rue du Cercle. Il s’en fallut d’une semaine sous le regard vigilant des bonnes sœurs, d’un chat noir qui traversait la cour et d’un pigeon réfugié dans l’entre-toit. « Il fait beau ? » demandait Fernand. « Oui, mon gars » répondait Solange. La pluie tombait autant comme autant. On l’enterra au cimetière de l’Ouest.

Le marché de la rue Rollon dura encore une quinzaine d’années, jusque vers les années Soixante-dix, le temps pour le marché de gros de dé ménager en dehors de la ville, et d’y devenir Marché d’Intérêt National. Celui de la rue Rollon, marché d’intérêt local, émigra un temps place de la Pucelle, puis mourut. Oui mourut, car enfin, ce qu’il en reste est à compter pour rien.

Ce que savaient Solange, Pierrette, Berthe, et d’autres de ses occasionnelles patronnes : Fernand avait été, dans une autre vie, boulanger, là-bas, loin, du côté de Port en Bessin. Déboires financiers ou sentimentaux (c’est la même chose) il se retrouva vague pêcheur, vague ouvrier agricole, déménageur, docker… puis définitif commis, trente ans durant, au Vieux-Marché. Parfois, on le voyait… mais de la vie de Fernand, qu’a-t-on à faire ?

CXIX.

On s’échauffe sur la rétrospective impressionniste prévue en 2010. Chacun y va du compteur de chiffres avec le nombre de toiles accrochées, voire celui des visiteurs. On pourra bientôt rester chez soi, la chose étant déjà calibrée comme « ayant eu lieu ».

Évidemment, il ne s’agit que d’une affaire de communication. Et de la plus terre à terre. Quelle ambition, quel courage y a-t-il à exposer Monet, Pissarro, Boudin ou Guillaumin devenus des peintres pour calendriers et objets dérivés ? On fait du culturel à bon compte, irréprochable et consensuel, sans se fatiguer les méninges, juste à se fouler le poignet en signant les chèques. Tout ça histoire d’illustrer le règne de Laurent le Magnifique, prince d’Agglo, depuis peu protecteur des arts. Si ça l’amuse…

D’autant qu’une rétrospective impressionniste, Rouen en a déjà vécu une. C’était en 1896, lors de l’Exposition nationale et coloniale ; un personnage curieux, collectionneur acharné, nommé Murer, possédait ici l’hôtel dit du Dauphin et d’Espagne, établissement situé place de la République. Nom connu chez les rapins de la fin du XIXe, Eugène Murer (1846-1906) profita de l’Exposition pour montrer une partie de sa collection : Pissarro, Guillaumin, Sisley, Monet, Delattre, Jongkind, Lebourg, Rouget… et d’après le catalogue « 30 toiles de Renoir ».

Avouons qu’en 1896, il y avait de la hardiesse (en plus d’un évident désintéressement) à montrer de telles choses. Mais, pour être exact, il faut dire qu’en dehors de la mention du fameux catalogue (reproduite dans Deux amis des impressionnistes, le docteur Gachet et Murer, Paul Gachet, Paris, 1956) on ne trouve, dans toute la presse rouennaise du temps, le moindre article sur cette exposition. Plusieurs historiens locaux doutent même de l’accrochage, projeté mais sans doute annulé. Trente Renoir à Rouen ! Si oui, Georges Dubosc, chroniqueur artistique au Journal de Rouen, en eut parlé.

Donc, en 1896, exposition virtuelle. Et en 2010 ? La même chose. Car pour la centaine de toiles (mettons quatre-vingts) au Musée, combien de reproductions, tous formats et tous supports ! Car il faudra contenter Fontaine sous Préaux et Montigny, les convaincre qu’ils sont parties prenantes, et que si Impression soleil levant à la salle Boby-Lapointe c’est pas possible, en revanche ils auront les Nymphéas en projections lumineuses sur le mur du Shopi. Cette rétrospective trouvera là sa vraie modernité : dans le simulacre et le faire-savoir.

Rappelons qu’à l’Hôtel du Dauphin et d’Espagne, en 1896, eurent lieu aussi les premières séances de cinéma, invention récente. Renoir et le cinématographe… si l’époque voyait en avant, la nôtre se contente de peu.

Aujourd’hui, des impressionnistes, seuls les lourds cadres dorés impressionnent. Ça fait riche, sérieux, arrivé. C’est comme de l’investissement, de la peinture à placer comme on place ses économies. La peinture, la vraie, la neuve, c’est autre chose ; la culture, la vraie, la seule, c’est aussi autre chose.

Ainsi, ce jour, dans Le Fanal de Rouen (toujours en revenir à Flaubert et à ses bourgeois) daté du 29 avril 2009, cette phrase magnifique dudit Laurent : « L’ensemble de ces tableaux [ceux qui seront exposés] représente une valeur cumulée de plus d’un milliard d’euros ». Que voulez-vous, fils d’antiquaire, on ne se refait pas.




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