CXVIII.

L’enseigne Virgin déménage de la rue Écuyère pour s’exiler là-bas, dans ces lointains et improbables Docks de Rouen. Le centre-ville perd une papeterie. Une de plus, une encore. Pour qui aime les stylos, les cahiers, le papier, ce qu’on nommait autrefois les « fournitures de bureau », où désormais trouver un pareil choix ? De plus, ce magasin, à son premier étage, entretenait une ambiance rare, dans le genre feutré, discret, presque chaleureux.

Virgin occupait cet endroit depuis 2002, ayant succédé à Extrapole, lequel (laquelle ?) relaya la Fnac en 2000 lorsque celle-ci investit l’Espace du Palais (en lieu et place d’une galerie marchande et d’un fantomatique supermarché). La Fnac d’origine s’installa rue Écuyère en 1983, après un long silence et le rachat par les Ptt du cinéma Normandy. Ce dernier ferma, souvenir précis, en août 1973.

C’est Virgin qui ouvrit une seconde entrée, rue Guillaume-le-Conquérant, englobant le pas de porte du 12 ou 14 (sinon 16, selon les annuaires du temps, ceux d’hier ou d’aujourd’hui). Ce fut autrefois, à cet endroit, une librairie minuscule, presque un cabinet de lecture, tenue par une grande femme sèche dénommée Motte. On disait Mademoiselle Motte. Cet archétype de la vieille fille devenue libraire à défaut d’avoir été institutrice (ou le contraire) a son histoire. Qu’il faudrait raconter, histoire liée à sa jeunesse, à ses amours, à ses démêlés aves le propriétaire du Normandy – qui était aussi le sien – et liée, au final, à Virgin dont elle n’aura pas su ce que les « managers » firent de ses étagères et de son cagibi. Si le personnage le mérite, le temps manque ; la place aussi.

Ça et là on s’interroge pour savoir ce qu’il va advenir de l’espace laissé vacant rue Écuyère. Quoiqu’il en soit, ce sera un lieu pour les souvenirs, pour l’autrefois tant oublié ou pour le présent recomposé. Du cinéma, du central du téléphone, du bar Le Normandy (devenu Tivoli puis on ne sait trop quoi), de la Malle Poste, de Matussière… A quoi bon évoquer ce qui n’est plus. Et qui peut-être n’a jamais été, puisqu’au final tout revient à recomposer à l’aide de papier, de ciseaux et de colle… vrai travail de papetier.

Il faudrait se souvenir que chaque semaine Le Normandy accordait le décor de sa vitrine avec le film à l’affiche. Ça n’était pas toujours du meilleur goût et frisait avec l’à-peu-près, mais louable intention à mettre au crédit de gens aimant le cinéma au même titre que leur tiroir-caisse.

Fin du Normandy, fin de Virgin… et fin des salles de la rue de la République, bientôt transportées dans ces « lointains et improbables Docks ». Ou tout comme. Chacun le constate : Rouen s’étend, le centre se vide, la ville se dilue. Qu’y faire ? Qui voudrait acheter le dernier Hervé Bazin chez Mademoiselle Motte, manger du sauté de veau chez Matussière et aller voir L’Homme aux clefs d’or au Normandy ? En lieu et place, ce seront le dernier Olivier Adam chez Virgin 2, une galette au Menhir, et Fast and Furious aux Pathé Docks. Ça n’est pas que ce soit dommage… Non, c’est autre chose… Mais quoi ?

3 Réponses à “CXVIII.”


  • Guillaume Poutrain

    Bonjour, Mr Phellion,

    Cherchant des renseignements sur le Rouen culinaire
    d’après-guerre, de fil en aiguille, je suis tombé sur votre blog, dont j’ai apprécié la tonalité disons, artistement désenchantée…

    J’écris une petite chronique culinaire chaque semaine pour Liberté-Dimanche et j’avais envie de vous rencontrer, un de ces jours, afin d’évoquer le
    passé rouennais côté cuisine…
    Qu’en pensez-vous?

    Cordialement,

    GP.

  • guillaume Poutrain

    Bonjour,

    Je me permets de faire vite car un message plus long vient d’être perdu (pb technique):

    Je tiens une petite chronique culinaire dans Liberté-Dimanche et la lecture de votre blog à la tonalité disons, artistement désenchantée, m’a donné envie de vous rencontrer afin d’évoquer le glorieux passé culinaire de Rouen…
    Qu’en pensez-vous?

    Cordialement,

    GP.

  • Vous avez raison, cette époque est à chier. Nous la quitterons pour laisser place à de nouvelles générations qui, n’ayant connu que cela, la trouveront formidable pour la pleurer dans 50 ans. Tourne la roue, filent les cycles et vice-versa. Des fois, vous lire, rajoute à ma désespérance et vous fait friser en permanence le bannissement de mon marque-pages.

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