CXVI.

L’âge avançant, on n’aime pas changer de médecin. L’ennui c’est que – l’âge avançant – les médecins, eux aussi, prennent leur retraite. L’idéal serait que, jusqu’à la fin, votre vieux médecin vous tienne la main. Hélas, chose remarquable, nous sommes, le plus souvent enterrés, par de jeunes médecins. L’inexpérience, sans doute.

Un vieux monsieur, approchant des quatre-vingt ans, n’ayant guère eu « d’hygiène de vie », a tendance à renâcler à s’asseoir dans une nouvelle salle d’attente. Surtout à se résigner à voir des affichettes de lutte anti-tabac et anti-sida, des incitations au « parcours du cœur », quand ça n’est pas à « contraception, parlons-en » chose dont il aurait bien, autrefois (mais c’est si loin) voulu parler.

En attendant, avec patience, résignation ou vague angoisse, on se souvient des médecins d’une vie passée et repassée. On se souvient de Max Robaday, rue Armand-Carrel, médecin véridique et sans complaisance ; de Burtin, au prénom oublié, rue Francis-Yard, qui eut une fin si pénible ; de Maurice Paradis, rue des Sapins, qui boitait fort ; de Jean Claveranne, rue Ganterie, avec qui on parlait d’autre chose que de maladie. Aussi de Huynh Dieu Tong, rue de l’Abbé de l’Épée, spécialisé en acuponcture et dont ce n’était pas le seul talent ; d’André Néel, rampe Bouvreuil, médecin d’un autre âge… Et surtout de Georges Marest, rue Saint-Nicolas, médecin buvant, mangeant, fumant, le reste à l’avenant, épris de musique, de concerts et de grands interprètes. En tous cas plus que de médecine, domaine où il n’était pas de première force.

En 1957, Samson François (1924-1970) donna, salle Ste-Croix des Pelletiers, un soir de février, un éblouissant concert. Au programme Frédéric Chopin, évidemment, mais aussi (et surtout) Gaspard de la Nuit de Maurice Ravel, plus, pour finir, plusieurs pièces de Claude Debussy. Triomphe. Vrai que les incartades de l’homme, buveur et noceur, faisaient tout pour asseoir une personnalité tourmentée. Donc, ici, attractive. Personne n’a oublié qu’il fut, dans le domaine étroit de la musique classique, un personnage plus nocturne que diurne, sentant le soufre et l’ammoniaque.

Durant son séjour, il logeait à l’Hôtel de la Poste, dînait à La Couronne, chez Dufour ou à L’Écu de France. La nuit s’achevait tard, ou tôt, le lendemain matin, au Vieux-Marché dans un état auquel nul piano n’aurait résisté. On se retrouvait, passé midi, au Métropole ou au buffet de la gare, devant un grand crème et croissants, souvent agrémenté d’un énième cognac, histoire de se mettre d’aplomb.

Écoute-t-on encore Samson François ? Pas avec la même ferveur. On préfère de nos jours la technique à l’ambiance, le calcul à la légèreté. Le paraître au vécu. L’alcool et la fumée sont du côté du rock. Ou de ce qui en tient lieu. Enfin, c’est ce qu’on dit.

Samson François est mort en 1970, exactement le 22 octobre. A 46 ans. D’une énième crise cardiaque. Ce qui, pour un pianiste, était jeune. Mais moins pour la vie qu’il menait. Idem pour Georges Marest, mort il y a quelques années, qui, un soir – c’est si loin – au sortir de la salle Sainte-Croix des Pelletiers, voulut convaincre Samson François des propriétés extra-lucides du Southern Comfort. Triomphe.

2 Réponses à “CXVI.”


  • émouvant,l’évocation du récital de Samson François.Souvenirs,souvenirs….
    A quand Gérard Philippe aprés Le Cid,demandant son chemin à des écolières transies ?Mais là vous deviez être déjà affranchi!
    En tout cas merci de vos billets ,même s’ils remuent tant et tant de scories.

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    émouvant,l’évocation du récital de Samson François.Souvenirs,souvenirs….
    A quand Gérard Philippe aprés Le Cid,demandant son chemin à des écolières transies ?

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