CXIII.

« Alors, vous en pensez quoi, de la nouvelle municipalité ? » C’était la question. Je connais Pascaline depuis longtemps. Trop. Là, sur le trottoir, devant Virgin, je ne savais plus comment m’en dépêtrer. Et guère envie d’argumenter. D’abord pourquoi ce surnom ? Parce qu’elle fut, il y a longtemps, serveuse dans ce restaurant de la rue de la Poterne que j’ai beaucoup fréquenté autrefois. Ça m’arrive encore, mais avec moins de régularité et surtout moins de conséquence. Car, enfin, la serveuse et moi, un soir, tard… Passons. C’est cher payé. Surtout aujourd’hui.

Avant d’être rue de la Poterne, elle avait été Chez Yvan, un vague restaurant russe, rue des Bons-Enfants, et encore avant – bien avant – au restaurant panoramique des Nouvelles-Galeries. Pour les vieux Rouennais, voilà un endroit à jamais regretté. L’été, sous les parasols, la Méditerranée semblait y être à portée ; l’hiver, derrière les grandes baies vitrées, la côte normande vous envoyait ses rafales et son ruissellement. La cuisine y était quelconque, mais pas cher, et de toute façon, personne n’y venait pour ça. A ce quatrième étage, on venait pour être ailleurs. A la plage, à la mer, en vacances, entre deux avions, dans un film avec Audrey Hepburn… Ou dans un roman d’espionnage lorsqu’il s’agit d’établir un contact. Bref, ça n’était pas tant un restaurant qu’une façon de vivre sa vie.

A chaque époque sa nostalgie. Il y eut l’Océanic Bar cher à Pierre Mac Orlan et à André Renaudin ; pour d’autres, ce sera le panoramique des Nouvelles-Galeries… dont le roman reste à écrire. Et ne s’écrira pas. Ou s’écrira, allez savoir.

Bon, alors : « vous en pensez quoi, de la nouvelle municipalité ? » On s’en doute, pas grand-chose. Pas du bien, c’est sûr. Mais pas de mal non plus. A vrai dire, je m’en contrefiche. Et c’est le plus triste. Pascaline me dit : « Aujourd’hui, j’suis pas sûre qu’y passeraient ». Sans doute, mais comme il est peu probable d’avoir à voter dimanche prochain… Et que lorsqu’il s’agira de voter, elle votera à gauche, comme elle a toujours voté, votera toujours, se satisfaisant « d’être pour l’ouvrier », etc. Je vous épargne le laïus.

En revanche, comme elle commence à être une vieille dame, elle m’amuse ; elle trouve que les élus actuels ont un drôle de genre, qu’ils « se tiennent mal » et qu’on ne comprend pas « ce qu’ils disent ». C’est son avis de tricoteuse-spectatrice de chaque conseil municipal. Dans son collimateur, surtout Guillaume Grima et Bruno Bertheuil. Comprenne qui voudra… et quant à savoir ce que les femmes désirent !

Mais c’est assez de Pascaline et de ses ratiocinations. Dire qu’autrefois, j’ai pu perdre ainsi mon temps, m’en tracasser et dépenser de l’argent ! Et pour quoi, pour qui ! Évidemment : « pour une femme qui n’était pas mon genre. »

Quel salaud, tout de même. Si Pascaline pouvait parler, elle dirait : une seule nuit ensemble ? J’ai pas souvenir de ça. Mais de plusieurs. Et qu’à l’époque, il n’était pas si vieux et si moche. Qu’il était bel homme, entreprenant, et plutôt charmeur. Que j’ai voulu voir plus avant et que je ne l’ai pas regretté.

Ah, bon, elle a dis ça ? Tout compte fait, je suis peut-être injuste.

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