CXII.

Le Monumental, son crématorium. Presque l’habitude. C’est le tour de M***, ancien collaborateur de l’agence, qui, comme on voudrait le dire avec pudeur « s’en est allé » et dont « nous devons respecter le choix ». Ça console de pas grand-chose. Ni les amis, ni la famille. Avec Xavier Tonchard, étions presque les plus âgés. Vision éprouvante : les enfants de M***, à peine sortis de l’adolescence, enlacés, effondrés, absents au monde, tout à leur chagrin.

Mon mauvais esprit reprend le dessus au Columbarium. L’ex-épouse du défunt et le dernier compagnon de celui-ci se chamaillent à qui dispersera les cendres. L’ordonnateur des Pompes funèbres y met bon ordre. Avec autorité, il sépare les protagonistes, se saisit de l’urne et accomplit la chose, en lieu et place. Le tout avec discrétion et dignité. Comme dit Tonchard : « Et pourtant, c’est Roc’Eclerc ».

Redescendus, monde vivant et défilant, croisons la grande manifestation de ce jeudi 20 mars. De l’évocation de M***, notre conversation se déporte sur la crise, le gouvernement, le chômage, les patrons… ce qui s’ensuit. Ou s’ensuivra. Bien content d’être sur le bord de la route.

Et d’être confronté aux défaillances de ma chaudière qui, elle aussi, se défile. Il faut voir la mine dégoûtée du réparateur : « Ah, c’est une Elm Leblanc. J’aime pas ça. » Puis, scrutant l’intérieur : « Mouais… Elle trahie pas sa race. » Dans ces moments-là, on se sent irrécupérable.

Tonchard m’invite au Vieux-Marché. Le patron de la pizzeria nous parle des Docks, futur centre commercial, là-bas, au bout des quais. On y mène un train d’enfer pour rattraper les retards. Jours et nuits, camions qui entrent et sortent, ouvriers qui s’activent. Les chefs de chantier notent les malfaçons, les promoteurs sortent la calculette… Tout un monde. Français, Arabes, Polonais, Portugais… on y parle « chantier », sorte de lingua franca de notre temps.

Le patron de la pizzeria vitupère, prédit (encore et toujours) la fin du centre-ville, mais aussi, dans le même temps, la faillite programmée des Docks. Trop loin, trop cher, dit-il. A voir. Le consumérisme, toute crise prétendue, est une valeur sûre. En attendant, sa sauce tomate est aussi industrielle qu’il est mauvais augure.

Toujours à propos de M***, j’ai souvenir du temps où, de l’agence, nous allions ensemble, rue Damiette, dans un café nommé Au Bon Accueil. Le couscous, plus que généreux, y coutait cinq francs. Ça ferait combien d’euros maintenant ? C’était dans les années Soixante. Décidément, nous n’en sortons pas. Un petit café tenu par des Kabyles, arrière-salle, murs ripolinés jaunâtre, toile cirée sur les tables. En toute saison, une chaleur moite, odorante et tout un tintamarre venu des cuisines. Mais franche gaité et, à distance, monde insouciant. Ce qui, évidemment, n’est qu’une question de distance.

Rentrant chez moi, deux rencontres. D’abord un jeune mendiant qui me quémande trente centimes. Je lui donne un euro. M’assure « qu’il ne fait pas ça par plaisir ». Et moi donc ! Puis, à hauteur de Virgin, celle que je surnomme Pascaline, croisée chaque trente-six du mois. D’ordinaire, me fait un signe de tête. Aujourd’hui, s’arrête et m’apostrophe : « Alors, vous en pensez quoi, de la nouvelle municipalité ? » J’en reste sans voix. A suivre.

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