Archive mensuelle de avril 2009

CXVIII.

L’enseigne Virgin déménage de la rue Écuyère pour s’exiler là-bas, dans ces lointains et improbables Docks de Rouen. Le centre-ville perd une papeterie. Une de plus, une encore. Pour qui aime les stylos, les cahiers, le papier, ce qu’on nommait autrefois les « fournitures de bureau », où désormais trouver un pareil choix ? De plus, ce magasin, à son premier étage, entretenait une ambiance rare, dans le genre feutré, discret, presque chaleureux.

Virgin occupait cet endroit depuis 2002, ayant succédé à Extrapole, lequel (laquelle ?) relaya la Fnac en 2000 lorsque celle-ci investit l’Espace du Palais (en lieu et place d’une galerie marchande et d’un fantomatique supermarché). La Fnac d’origine s’installa rue Écuyère en 1983, après un long silence et le rachat par les Ptt du cinéma Normandy. Ce dernier ferma, souvenir précis, en août 1973.

C’est Virgin qui ouvrit une seconde entrée, rue Guillaume-le-Conquérant, englobant le pas de porte du 12 ou 14 (sinon 16, selon les annuaires du temps, ceux d’hier ou d’aujourd’hui). Ce fut autrefois, à cet endroit, une librairie minuscule, presque un cabinet de lecture, tenue par une grande femme sèche dénommée Motte. On disait Mademoiselle Motte. Cet archétype de la vieille fille devenue libraire à défaut d’avoir été institutrice (ou le contraire) a son histoire. Qu’il faudrait raconter, histoire liée à sa jeunesse, à ses amours, à ses démêlés aves le propriétaire du Normandy – qui était aussi le sien – et liée, au final, à Virgin dont elle n’aura pas su ce que les « managers » firent de ses étagères et de son cagibi. Si le personnage le mérite, le temps manque ; la place aussi.

Ça et là on s’interroge pour savoir ce qu’il va advenir de l’espace laissé vacant rue Écuyère. Quoiqu’il en soit, ce sera un lieu pour les souvenirs, pour l’autrefois tant oublié ou pour le présent recomposé. Du cinéma, du central du téléphone, du bar Le Normandy (devenu Tivoli puis on ne sait trop quoi), de la Malle Poste, de Matussière… A quoi bon évoquer ce qui n’est plus. Et qui peut-être n’a jamais été, puisqu’au final tout revient à recomposer à l’aide de papier, de ciseaux et de colle… vrai travail de papetier.

Il faudrait se souvenir que chaque semaine Le Normandy accordait le décor de sa vitrine avec le film à l’affiche. Ça n’était pas toujours du meilleur goût et frisait avec l’à-peu-près, mais louable intention à mettre au crédit de gens aimant le cinéma au même titre que leur tiroir-caisse.

Fin du Normandy, fin de Virgin… et fin des salles de la rue de la République, bientôt transportées dans ces « lointains et improbables Docks ». Ou tout comme. Chacun le constate : Rouen s’étend, le centre se vide, la ville se dilue. Qu’y faire ? Qui voudrait acheter le dernier Hervé Bazin chez Mademoiselle Motte, manger du sauté de veau chez Matussière et aller voir L’Homme aux clefs d’or au Normandy ? En lieu et place, ce seront le dernier Olivier Adam chez Virgin 2, une galette au Menhir, et Fast and Furious aux Pathé Docks. Ça n’est pas que ce soit dommage… Non, c’est autre chose… Mais quoi ?

CXVII.

Dans son courrier des lecteurs, Paris-Normandie publiait, le 1er novembre dernier, une lettre sur la bibliothèque-médiathèque. En haut de colonne, un titre attirait l’œil : « Rouen, ville barbare ! » A la signature, Patrice Quéréel, personnage qui sait faire parler de lui, généralement à mauvais escient. Entendons-là qu’il mérite mieux que la condescendance locale à laquelle il donne trop souvent prise.

Mais là n’est pas le propos. La présente Philippique (terme savant) pointait l’absence (de fait, permanente) de bibliothèque digne de ce nom. Dans la foulée, la lettre (si longue qu’elle fut coupée à divers endroits) dénonçait la désinvolture avec laquelle les municipalités successives ont traité, et traitent aujourd’hui encore, la question.

Du début (Dieu sait qu’il remonte au Déluge !) les municipaux auront tout raté : fermeture du bâtiment, construction de l’autre, attentisme, revirements, palinodies… on aura assisté à un immense gâchis, et au final, abouti à la destruction de ce qui était le principal : le lectorat.

Patrice Quéréel rappelle ces évidences, à savoir qu’on ne saurait fermer une bibliothèque sans offrir son équivalent ; on ne saurait mépriser ses lecteurs plus qu’on ne l’a fait ici ; qu’enfin on ne saurait être plus blâmable sur un sujet qu’une « ville d’art et d’histoire » se devait de privilégier.

Et d’argumenter : « … ce qui compte surtout, ce qui est capital, ce qui fait qu’une bibliothèque est une bibliothèque, c’est qu’on puisse accéder au livre. Moi, je me fous du lieu, de toute manière j’irai. Je me fous de la forme du bâtiment, de toute manière, j’irai. Mais ce que je veux, c’est pouvoir me repaître de signes écrits posés sur des pages. » Tout est dit. Sa conclusion s’impose : « Personne de s’agiter à Rouen, ville inculte ! ».

Ce n’est pas sans honte qu’on voit nos présents édiles s’enorgueillir de Gustave Flaubert, auteur cité à tous propos, hors de propos, histoire de l’enrôler à l’appui de leurs méfaits. Hélas, la statue de bronze est à terre, brisée, méprisée, laissée au plus offrant. Que vive le grand cadavre pour le meilleur du virtuel érigé en nouvelle espérance de nos lectures.

Mais aussi, surtout, dans ce débat, comptons pour rien les anciens municipes, battus d’entre les battus. Ils sont autant fauteurs et complices du désastre. Ils n’ont aucun mérite à avoir aujourd’hui raison. Ils ne partagent en rien notre malheur : ils en sont la cause.

Que pense le signataire de la désespérante lettre de novembre des derniers développements offerts sous l’impayable sigle R’N’Bi ? Que pense-t-il des 36.000 volumes livrables « dans la bibliothèque de votre choix », trop fameuse « bibliothèque invisible », si bien nommée qu’elle devrait, d’invisible, le rester. Et que pense-t-il de la résolution – assurément définitive – de ne pas rouvrir le prêt à domicile à partir de Jacques-Villon ?

Comme tant, il n’en pense rien. Ou alors trop de choses. Un lecteur est seul, hors du temps, hors du lieu. S’il lève la tête de son livre, il ne voit qu’un brouillard nimbé de gris et de blanc d’où émergent, ça et là, les ombres et des bruits étranges qu’il lui faudra, à regret, rejoindre.

CXVI.

L’âge avançant, on n’aime pas changer de médecin. L’ennui c’est que – l’âge avançant – les médecins, eux aussi, prennent leur retraite. L’idéal serait que, jusqu’à la fin, votre vieux médecin vous tienne la main. Hélas, chose remarquable, nous sommes, le plus souvent enterrés, par de jeunes médecins. L’inexpérience, sans doute.

Un vieux monsieur, approchant des quatre-vingt ans, n’ayant guère eu « d’hygiène de vie », a tendance à renâcler à s’asseoir dans une nouvelle salle d’attente. Surtout à se résigner à voir des affichettes de lutte anti-tabac et anti-sida, des incitations au « parcours du cœur », quand ça n’est pas à « contraception, parlons-en » chose dont il aurait bien, autrefois (mais c’est si loin) voulu parler.

En attendant, avec patience, résignation ou vague angoisse, on se souvient des médecins d’une vie passée et repassée. On se souvient de Max Robaday, rue Armand-Carrel, médecin véridique et sans complaisance ; de Burtin, au prénom oublié, rue Francis-Yard, qui eut une fin si pénible ; de Maurice Paradis, rue des Sapins, qui boitait fort ; de Jean Claveranne, rue Ganterie, avec qui on parlait d’autre chose que de maladie. Aussi de Huynh Dieu Tong, rue de l’Abbé de l’Épée, spécialisé en acuponcture et dont ce n’était pas le seul talent ; d’André Néel, rampe Bouvreuil, médecin d’un autre âge… Et surtout de Georges Marest, rue Saint-Nicolas, médecin buvant, mangeant, fumant, le reste à l’avenant, épris de musique, de concerts et de grands interprètes. En tous cas plus que de médecine, domaine où il n’était pas de première force.

En 1957, Samson François (1924-1970) donna, salle Ste-Croix des Pelletiers, un soir de février, un éblouissant concert. Au programme Frédéric Chopin, évidemment, mais aussi (et surtout) Gaspard de la Nuit de Maurice Ravel, plus, pour finir, plusieurs pièces de Claude Debussy. Triomphe. Vrai que les incartades de l’homme, buveur et noceur, faisaient tout pour asseoir une personnalité tourmentée. Donc, ici, attractive. Personne n’a oublié qu’il fut, dans le domaine étroit de la musique classique, un personnage plus nocturne que diurne, sentant le soufre et l’ammoniaque.

Durant son séjour, il logeait à l’Hôtel de la Poste, dînait à La Couronne, chez Dufour ou à L’Écu de France. La nuit s’achevait tard, ou tôt, le lendemain matin, au Vieux-Marché dans un état auquel nul piano n’aurait résisté. On se retrouvait, passé midi, au Métropole ou au buffet de la gare, devant un grand crème et croissants, souvent agrémenté d’un énième cognac, histoire de se mettre d’aplomb.

Écoute-t-on encore Samson François ? Pas avec la même ferveur. On préfère de nos jours la technique à l’ambiance, le calcul à la légèreté. Le paraître au vécu. L’alcool et la fumée sont du côté du rock. Ou de ce qui en tient lieu. Enfin, c’est ce qu’on dit.

Samson François est mort en 1970, exactement le 22 octobre. A 46 ans. D’une énième crise cardiaque. Ce qui, pour un pianiste, était jeune. Mais moins pour la vie qu’il menait. Idem pour Georges Marest, mort il y a quelques années, qui, un soir – c’est si loin – au sortir de la salle Sainte-Croix des Pelletiers, voulut convaincre Samson François des propriétés extra-lucides du Southern Comfort. Triomphe.

CXV.

Dans une des dernières chroniques, ont trainé André Renaudin et son Océanic Bar. Une relecture s’imposait. Curiosité : c’est notre Ange bleu rouennais, le scénario étant sensiblement le même. L’Océanic Bar, lieu mythique, c’est le cabaret L’Ange bleu ; Minou, c’est Lola ; Krobs c’est Unrat… tout à l’avenant, sauf l’épilogue. Pour le reste, ça ne vaut guère, un brin mal bâti, des passages attachants, des détails pittoresques, une atmosphère, mais enfin…

A mi-récit, l’histoire bifurque et l’auteur oublie l’Océanic Bar, la rue de la Savonnerie, le port, les matelots… il concentre le récit sur Krobs le collectionneur de fers forgés. C’est alors l’évocation des trésors amassés par Henri Le Secq des Tournelles. Entre sa danseuse et sa collection, Krobs, amour pour amour, choisit la seconde. Son dernier geste sera de laisser sa ferraille à la Ville de Rouen, à charge pour elle d’ouvrir un musée.

Au vrai, Renaudin bâcle le récit, allonge l’agonie de Krobs, laisse en plan ses personnages, les expédie sans qu’on sache ni quoi ni ou. Défauts qu’avait vu Roland Dorgelès qui dans une préface à la première édition (y en eut-il d’autre ?) trouvait le roman imparfait, surtout ajoutait-il « dans la composition ».

A vérifier, on constate que le film de Sternberg est sorti en France en juillet 1930, l’édition du roman de Renaudin datant de la même année. Qu’en pensa Renaudin, amateur de cinéma ? Les connaisseurs savent que le film s’inspire, pour le scénario, de Professor Unrat d’Heinrich Mann, roman paru en 1904 et traduit chez Grasset en 32. Qu’à conservé Sternberg de l’histoire ? Renaudin avait-il lu Mann ? En allemand, langue qu’il ne parlait pas ?

Une réédition récente, dans les Cahiers Rouges, avec une nouvelle traduction, est sous clef, bien cadenassée, à la bibliothèque Jacques-Villon (cote P-15793-2). A voir, ou plutôt à lire. Cela nous éclairerait.

Enfin, façon de parler. Car de la bibliothèque, on connaît les derniers avatars voulus par la municipalité. Ça n’est pas demain qu’on lira Professeur Unrat. En lieu et place, un nébuleux « réseau » au sigle niaiseux (R’n’Bi), des aménagements de façade, de la décoration d’envergure, un logo (important ça, un logo)… Et aussi – surtout – la parution d’un trimestriel coloré. Pour faire quoi ? Comme d’habitude, pour communiquer, pour vanter sur papier ce qu’on ne fera pas sur le terrain. Bref, pour évoquer le réel plutôt que le vivre.

Autant l’ancienne municipalité promettait monts et merveilles, autant la nouvelle se limite à l’enrobé des convictions. Elle s’applaudit ainsi d’offrir la gratuité aux lecteurs ; manquerait plus de payer pour des bibliothèques fermées ! Dans le même temps, hasard ou concordance, va se mettre en place, sous peu, une association de lecteurs et d’usagers. On a commis à la tache un universitaire de stricte obédience. Rouen seule a le secret de pareilles audaces.

Qu’en sera-t-il des acquisitions, de la mise à disposition des livres, des horaires, seules choses au final qui importent à qui aime lire ? Dans Océanic Bar, un personnage dit à un autre : « Ce sera pour une autre fois. Nous prendrons rendez-vous. Nous avons le temps, n’est-ce pas… » Comme quoi, parfois, les vieux auteurs…

CXIV.

Ma déambulation me conduit à longer le quai du Havre pour aboutir, plus tôt que je ne croyais, au boulevard des Belges. Laissant après moi les multiples souvenirs, je reprends mon équilibre devant ce qui était autrefois Le Café des Belges et qui semble ne plus l’être, ou si peu. 

Lassé du périple des « quais bas » rénovés à l’intention de déambuleurs (inconnus au dictionnaire) d’un autre temps, je décide de remonter le boulevard, ce qui réclame une constance certaine. Bagnoles, deux roues, poubelles, détritus, mobilier urbain… tout indique la fin d’un temps et d’un lieu. Ou plutôt on entre ici dans un non-lieu et un non-temps. Ces quelques mètres sont le portail d’un Enfer. Celui-ci est autoroutier et assourdissant. C’est la pénitence terrestre des simples piétons ou des pauvres oisifs, misérables mortels qu’on charge d’être les témoins des Derniers Temps : ceux de l’automobile. Constatons que ce dernier acte traine en longueur. 

Cette portion de ville mène à la déprime ; dès que possible je traverse le flot, pensant emprunter la rue Duguay-Trouin pour voir ce qui reste du Cirque Franconi. Un froid soleil éclaire les faux platanes et ce qui reste des jolies façades des premiers numéros impairs. Je pousse jusqu’à ce qui était autrefois, au 29, l’Hôtel Albert Ier,  aujourd’hui L’Ibiza-Club, à tout prendre l’antre d’un autre diable pour filer la métaphore. 

Il paraît que la nuit profite aux lieux. A cette heure matinale, c’est désert et fermé. Évidemment je ne retrouve rien de ce qui fut, à une courte époque, un des hôtels-restaurants les mieux lotis de Rouen. J’y ai un souvenir précis, celui du repas de communion dite solennelle de la petite Martine G*** ; cela remonte à l’an Cinquante-neuf ou Soixante. Une fiesta (mot espagnol) comme seuls pouvaient en offrir des commerçants bien lotis (ils l’étaient tous alors) et dans le respect des sacro-saints usages rouenno-rouennais. 

Qu’est devenue Martine, sa mère, son père, les familles alliées, les T***, les P*** tous ayant pignon sur rue dans le commerce de la chaussure ou de la lunette ? Aucune idée. Mariée ou morts sans doute. L’amusant c’est que, je le constate en lisant les prospectus d’entrée, L’Ibiza-Club organise désormais des soirées karaoké, mais aussi des « enterrements de vie de jeune fille »… voilà qui remplace, avec avantage, les premières communions. Ce que c’est que l’adaptation ! La publicité indique également que l’immeuble n’est autre que « l’ancienne résidence d’Albert 1er, roi de Belgique ». C’est aller vite en besogne. Celui qu’on surnomma « le roi-soldat » ne mit jamais les pieds à Rouen et résida, la Grande-Guerre durant, à Sainte-Adresse. Pas grave, et pour ce que c’est faire… 

Donc, en mai de cette année lointaine, la petite Martine reçut pour la première fois le Seigneur sous la forme consacrée. En avons-nous bu du champagne pour l’occasion ! Comme peut-être les princesses d’aujourd’hui en boivent (vu les prix, ça m’étonnerait) en attendant de recevoir… Quoi, au juste ? Elles ont, à l’âge oublié de la communion, déjà tout vu en la matière. A L’Ibiza-Club ou ailleurs. Énième ruse du Diable, sans doute. 

CXIII.

« Alors, vous en pensez quoi, de la nouvelle municipalité ? » C’était la question. Je connais Pascaline depuis longtemps. Trop. Là, sur le trottoir, devant Virgin, je ne savais plus comment m’en dépêtrer. Et guère envie d’argumenter. D’abord pourquoi ce surnom ? Parce qu’elle fut, il y a longtemps, serveuse dans ce restaurant de la rue de la Poterne que j’ai beaucoup fréquenté autrefois. Ça m’arrive encore, mais avec moins de régularité et surtout moins de conséquence. Car, enfin, la serveuse et moi, un soir, tard… Passons. C’est cher payé. Surtout aujourd’hui.

Avant d’être rue de la Poterne, elle avait été Chez Yvan, un vague restaurant russe, rue des Bons-Enfants, et encore avant – bien avant – au restaurant panoramique des Nouvelles-Galeries. Pour les vieux Rouennais, voilà un endroit à jamais regretté. L’été, sous les parasols, la Méditerranée semblait y être à portée ; l’hiver, derrière les grandes baies vitrées, la côte normande vous envoyait ses rafales et son ruissellement. La cuisine y était quelconque, mais pas cher, et de toute façon, personne n’y venait pour ça. A ce quatrième étage, on venait pour être ailleurs. A la plage, à la mer, en vacances, entre deux avions, dans un film avec Audrey Hepburn… Ou dans un roman d’espionnage lorsqu’il s’agit d’établir un contact. Bref, ça n’était pas tant un restaurant qu’une façon de vivre sa vie.

A chaque époque sa nostalgie. Il y eut l’Océanic Bar cher à Pierre Mac Orlan et à André Renaudin ; pour d’autres, ce sera le panoramique des Nouvelles-Galeries… dont le roman reste à écrire. Et ne s’écrira pas. Ou s’écrira, allez savoir.

Bon, alors : « vous en pensez quoi, de la nouvelle municipalité ? » On s’en doute, pas grand-chose. Pas du bien, c’est sûr. Mais pas de mal non plus. A vrai dire, je m’en contrefiche. Et c’est le plus triste. Pascaline me dit : « Aujourd’hui, j’suis pas sûre qu’y passeraient ». Sans doute, mais comme il est peu probable d’avoir à voter dimanche prochain… Et que lorsqu’il s’agira de voter, elle votera à gauche, comme elle a toujours voté, votera toujours, se satisfaisant « d’être pour l’ouvrier », etc. Je vous épargne le laïus.

En revanche, comme elle commence à être une vieille dame, elle m’amuse ; elle trouve que les élus actuels ont un drôle de genre, qu’ils « se tiennent mal » et qu’on ne comprend pas « ce qu’ils disent ». C’est son avis de tricoteuse-spectatrice de chaque conseil municipal. Dans son collimateur, surtout Guillaume Grima et Bruno Bertheuil. Comprenne qui voudra… et quant à savoir ce que les femmes désirent !

Mais c’est assez de Pascaline et de ses ratiocinations. Dire qu’autrefois, j’ai pu perdre ainsi mon temps, m’en tracasser et dépenser de l’argent ! Et pour quoi, pour qui ! Évidemment : « pour une femme qui n’était pas mon genre. »

Quel salaud, tout de même. Si Pascaline pouvait parler, elle dirait : une seule nuit ensemble ? J’ai pas souvenir de ça. Mais de plusieurs. Et qu’à l’époque, il n’était pas si vieux et si moche. Qu’il était bel homme, entreprenant, et plutôt charmeur. Que j’ai voulu voir plus avant et que je ne l’ai pas regretté.

Ah, bon, elle a dis ça ? Tout compte fait, je suis peut-être injuste.

CXII.

Le Monumental, son crématorium. Presque l’habitude. C’est le tour de M***, ancien collaborateur de l’agence, qui, comme on voudrait le dire avec pudeur « s’en est allé » et dont « nous devons respecter le choix ». Ça console de pas grand-chose. Ni les amis, ni la famille. Avec Xavier Tonchard, étions presque les plus âgés. Vision éprouvante : les enfants de M***, à peine sortis de l’adolescence, enlacés, effondrés, absents au monde, tout à leur chagrin.

Mon mauvais esprit reprend le dessus au Columbarium. L’ex-épouse du défunt et le dernier compagnon de celui-ci se chamaillent à qui dispersera les cendres. L’ordonnateur des Pompes funèbres y met bon ordre. Avec autorité, il sépare les protagonistes, se saisit de l’urne et accomplit la chose, en lieu et place. Le tout avec discrétion et dignité. Comme dit Tonchard : « Et pourtant, c’est Roc’Eclerc ».

Redescendus, monde vivant et défilant, croisons la grande manifestation de ce jeudi 20 mars. De l’évocation de M***, notre conversation se déporte sur la crise, le gouvernement, le chômage, les patrons… ce qui s’ensuit. Ou s’ensuivra. Bien content d’être sur le bord de la route.

Et d’être confronté aux défaillances de ma chaudière qui, elle aussi, se défile. Il faut voir la mine dégoûtée du réparateur : « Ah, c’est une Elm Leblanc. J’aime pas ça. » Puis, scrutant l’intérieur : « Mouais… Elle trahie pas sa race. » Dans ces moments-là, on se sent irrécupérable.

Tonchard m’invite au Vieux-Marché. Le patron de la pizzeria nous parle des Docks, futur centre commercial, là-bas, au bout des quais. On y mène un train d’enfer pour rattraper les retards. Jours et nuits, camions qui entrent et sortent, ouvriers qui s’activent. Les chefs de chantier notent les malfaçons, les promoteurs sortent la calculette… Tout un monde. Français, Arabes, Polonais, Portugais… on y parle « chantier », sorte de lingua franca de notre temps.

Le patron de la pizzeria vitupère, prédit (encore et toujours) la fin du centre-ville, mais aussi, dans le même temps, la faillite programmée des Docks. Trop loin, trop cher, dit-il. A voir. Le consumérisme, toute crise prétendue, est une valeur sûre. En attendant, sa sauce tomate est aussi industrielle qu’il est mauvais augure.

Toujours à propos de M***, j’ai souvenir du temps où, de l’agence, nous allions ensemble, rue Damiette, dans un café nommé Au Bon Accueil. Le couscous, plus que généreux, y coutait cinq francs. Ça ferait combien d’euros maintenant ? C’était dans les années Soixante. Décidément, nous n’en sortons pas. Un petit café tenu par des Kabyles, arrière-salle, murs ripolinés jaunâtre, toile cirée sur les tables. En toute saison, une chaleur moite, odorante et tout un tintamarre venu des cuisines. Mais franche gaité et, à distance, monde insouciant. Ce qui, évidemment, n’est qu’une question de distance.

Rentrant chez moi, deux rencontres. D’abord un jeune mendiant qui me quémande trente centimes. Je lui donne un euro. M’assure « qu’il ne fait pas ça par plaisir ». Et moi donc ! Puis, à hauteur de Virgin, celle que je surnomme Pascaline, croisée chaque trente-six du mois. D’ordinaire, me fait un signe de tête. Aujourd’hui, s’arrête et m’apostrophe : « Alors, vous en pensez quoi, de la nouvelle municipalité ? » J’en reste sans voix. A suivre.




RESSOURCES DOCUMENTAIRES |
dracus |
medievaltrip |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | childrenofsatan2
| LOTFI - Un rebeu parmi tant...
| VA OU TON COEUR TE PORTE......