CXI.

Jérôme Neveu, jaugeant mes humeurs noires, voudrait me changer les idées. Vrai qu’en ce moment… Il m’engage à retourner au Festival du Cinéma Nordique, fréquenté à ses débuts mais que j’ai délaissé. Ses arguments sont censés m’encourager : « Il y a plein de gens de ton âge ». Je le crois volontiers et m’en tiens à mes résolutions. Merci bien, aller me geler dans des salles vides pour des ours polaires, alcooliques, dépressifs ou braqueurs… le temps manque.

En lieu et place, je fais, dimanche 29 mars, un tour au Salon du Livre Ancien, casé cette année dans l’abbatiale Saint-Ouen. Notez que pour ce qui est de la glaciation et des « gens de mon âge », je suis servi. Une quinzaine de libraires, éditeurs, institutionnels se morfondent, tapent des pieds et se saoulent de cafés chauds. Seul, au travers des verrières, l’éclatant soleil d’un printemps précoce donne un peu d’espérance.

Qui connaît le Scriptorium ? L’entreprise est initiée par l’Université et les aficionados de Gustave Flaubert, auteur vu ici comme le régional de l’étape. Il s’agit de prendre les brouillons dudit, en l’occurrence Bouvard et Pécuchet, d’en déchiffrer ratures, renvois, ajouts, correctifs, moutures diverses, et à en établir l’édition avec, tenons-nous bien, le « classement génétique des manuscrits ».

Quelques-uns (quelques-unes) sont là, « en direct et en public », à se passer les pages photocopiées, et à scruter ce que « l’idiot de la famille» a écrit, raturé, renvoyé, ajouté, corrigé, mouturé. Je m’y essai trois minutes. C’est amusant. Juste amusant.

Plus loin, un bouquiniste parisien expose un Molière, édition de 1836, relié demi-cuir, jolies vignettes. Manque un tome. 300 euros. Une paille. J’ouvre sur Les Femmes savantes : « Mais j’aimerais mieux être au rang des ignorants, Que de me voir savant comme certaines gens. »

Sortant, par jeu, je remonte l’étroite rue du Petit-Mouton. On y longe désormais l’antique l’Hôtel du Petit Mouton, devenu maison fermée, silencieuse, et ultra-restaurée. Là habitèrent Sartre, de Beauvoir et dit-on Huysmans. De ce dernier, je venais de voir, dans l’abbatiale, une édition d’En Rade estimée à 18 euros par un idéaliste marchand. Et me rappelait aussitôt que ce Joris-Karl là avait assisté, à Rouen, en mai 1880, aux obsèques du joyeux gribouilleur de tout à l’heure. La vie n’est qu’un Etc.

Mais assez ici de littérature. Il me faut dire deux mots sur l’instauration, rue du Général Leclerc, précisément place Jacques Le Lieu, de deux abribus. Ces constructions sont l’exemple quasi parfait de ce qu’il ne faut pas faire en aménagement urbain. Tout ce qui doit présider au bâti d’un équipement public a été ici refusé : discrétion, harmonie, légèreté. Désormais les professeurs d’architecture auront un lieu où montrer à leurs élèves, celui, emblématique, des arrêts du Teor de Rouen. « Voyez, jeunes gens, tout ici ne sont que lourdeur indistincte, mélange des genres, anecdote et pittoresque ». Et d’ajouter : « Regardez l’immeuble des Nouvelles-Galeries. Il est là depuis soixante ans. Regardez-le bien et dites-vous qu’il tient le coup. » Et d’ajouter : « A présent, chers enfants, pour nous consoler, allons voir les stations du Métro, signées Jean-Michel Wilmotte… »

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