CVIII.

Dîner Molineux et son tralala coutumier. La conversation roule sur les sujets du moment, soutenue de toute la mauvaise foi dont nous sommes capables. S’y ajoute une forte consommation de Juliénas, paraît-il « exceptionnel ». Autour de la table, bruits de couloir concernant l’année 01 de la Municipalité, le commerce local, l’Agglo, le Département, les futures Européennes, le PS, le MoDem, les Verts, le NPA… dessous et dessus. 

Concernant le commerce, refrain connu. Plusieurs des convives, boutiquiers aux larges emmanchures, assènent toutes les contre-vérités que leur cécité et leur égoïsme sécrètent. Quelle conviction ! La situation est à ce point qu’ils « n’ont jamais vu ça », qu’ils ne savent comment « ça va finir ». Cependant, cet apocalypse ne les privera pas de vacances ou de l’achat de telle encombrante bagnole (réputée « instrument de travail »). Dans le genre, belle sortie de la gérante d’une franchisée boutique de fringues qui, après déploration du marasme ambiant, annonce, ravie, qu’elle revient de Courchevel. « Hypercher, mais ça le vaut ! » S’apercevant qu’elle se coupe, elle laisse tomber : « Je me suis dit, quitte à être ruinée, autant l’être tout à fait ». 

Ces commerçants sont ceux d’un village, à savoir l’hyper-centre, dit carré magique, quadrilatère formé des rues Jean-Lecanuet, Jeanne d’Arc, Général Leclerc, République. Le reste n’existe pas ; soit qu’il s’agisse de « petits » de la périphérie qu’on ne saurait fréquenter, soit de « gros » dans les centres commerciaux (Saint-Sever, Tourville, Barentin…  bientôt les Docks) qu’alors on érige en ennemis jurés, responsables (avec la complicité des Municipaux) de tous les malheurs. Ajoutons-y les clients, engeance qui ne veux rien entendre, et dont on se passerait bien. 

Le centre de ce village n’est autre que la rue du Gros-Horloge et ses rues adjacentes où il est « encore possible » de faire des affaires. Malgré les loyers, la crise, les travaux en ville… J’argumente : « il y a tout de même du monde en ville le samedi ? » Réponse : « Oui, mais t’as qu’à regarder… ils n’ont pas de sacs ! » (Entendez, pas de sacs d’achats). 

Avec Éva Molineux, passons à notre sport favori, le recensement des vieilles enseignes. Cherchons quand a disparu, rue « du Gros » (comme on dit désormais) la Pâtisserie Périer. Vainement. Chacun donne sa date : Éva dit avant Soixante-huit, d’autres plus tard, avis auquel je me range, mais sans dépasser Soixante-quinze. 

Dans la périphérie, on évoque l’antique marchand de tissus Leynaert et l’étrange mascotte qui lui servait d’enseigne. Tous les convives se souviennent de ce gnome en smoking, tête énorme, chevelure abondante et regard de feu, levant la main droite en signe d’attention. D’où venait l’image, quel était ce personnage, et quelle mouche piqua le vieux père Leynaert d’instaurer cette bizarre « communication » ? Figure de repoussoir, l’enseigne terrorisait les enfants. Mystère des inspirations d’autrefois. Ce que, convenons-en, nous épargnent nos boutiquiers contemporains. Leur personnalité n’est que fantaisie, improvisation et sens de l’originalité. A nulle autre pareille. 

Rentrant avec Jérôme venu me chercher, j’ai droit à des remontrances affectueuses sur ma mauvaise humeur et mon injustice. Le Juliénas, probablement. 

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