CVII.

In Memoriam Yvon Pailhès, troisième et dernier. Voilà ma nécro achevée. J’y ajoute un codicille. A sa retraite, dans sa jolie maison du quartier de la gare, pour s’occuper, Yvon Pailhès rassembla ses articles. En 2004, après de vains efforts, il fit paraître, à Luneray, aux Éditions Bertout, un Rouen, du passé toujours présent au passé perdu : les églises, les monuments, rues et places. Bouquin à compte d’auteur, bâti avec des ciseaux et de la colle, mais qui en vaut d’autres. Des signatures, un article par-ci, un par-là, des ventes, mais rien de trop.

En 2006, Bertout, éditeur fourre-tout du régionalisme local, fut mis en liquidation. En avril 2008, enchères après enchères disparut ce qui restait du stock d’essais et de romans. Ce devant des auteurs dépités, arnaqués, obligés de payer deux fois les livres qu’ils avaient écrits et commandés à ce cher imprimeur (j’ai connu ailleurs la même aventure). Pailhès mort, ses héritières se soucièrent peu de sauver ce qui pouvait l’être. Bradage de Rouen, du passé toujours présent… et seconde mort de l’auteur.

Mais assez là-dessus. Que pèse une âme ? Que pèse un corps ? La même chose. Aujourd’hui chacun a une balance (dite à l’achat « pèse-personne »). Moi aussi, mais je ne m’en sers pas. Je sais mon poids chez le docteur. Soixante-deux kilos. Rarement moins, jamais plus. Autrefois, on se pesait chez le pharmacien. Et aussi en ville, qui s’en souvient ? De grandes balances publiques, payantes, à tickets datés, dans lesquelles on mettait cinq ou dix centimes de franc. Elles trônaient dans des endroits publics, gares, stations de tramways, galeries, passages… A Rouen je me souviens de celles de la gare routière, de la place de l’Hôtel de Ville, et d’aussi une dans, la galerie du Ciné-France. D’autres encore, qu’il faudrait rechercher et ramener à la lumière. Une dernière, immortelle, dans Ulysse de James Joyce, où Léopold Bloom… (chapitre à retrouver). C’est heureux pour nous. Quoi ? Qu’il n’y ait pas de petits sujets.

Donc ma nécro est achevée. Je n’en suis pas plus fier. Au final, mes rancœurs sont injustes. Qu’avons de plus à dire et faire que celui qui fut, qui n’est plus, et dont les traces s’effacent ? Pailhès aussi a vécu, s’est promené, a scribouillé page sur page, a goûté aux joies de la famille, a eu froid, faim, s’est beaucoup ennuyé, a beaucoup espéré. Lui aussi a parcouru les rues de Rouen, s’est attardé devant les vitrines, s’est assis sur un banc du square Solferino, a assisté aux soirs d’élections aux victoires et aux défaites… Lui aussi a pris un verre à L’Union, à la Consolation ou au Café des Postes. Lui aussi a choisi avec soin ce plat et pas un autre dans la carte d’un restaurant étoilé, lui aussi a supporté la couleur d’une cravate qu’il n’aimait pas… etc.

Qu’ai-je, moi, un autre, à m’en faire le mémorialiste ? Désormais, à l’âge où j’arrive, une seule sanction me hante : rien ne sera pardonné, tout sera oublié. Comprenne qui voudra, Rouen Chronicle n’a lieu que pour ça : pleurer Yvon Pailhès.

1 Réponse à “CVII.”


  • Pourquoi ne pas dire au contraire : « rien ne sera oublié, tout sera pardonné » ? Cela me paraît une bonne définition, au fond, de la littérature, et notamment de vos chroniques (qui en relèvent)

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