CVI.

Yvon Pailhès second. Je l’ai dit, il ne fut que le fils de son père, de Gontran, chansonnier, rimailleur, amuseur à deux sous, mais auteur d’un Rouen et sa région pendant la guerre 1939-1945, paru chez Defontaine vers 1948. Ça se laisse lire pour les anecdotes, les petits faits vrais, plus que pour les visions d’histoire. Comme le fils avait un brin de plume (tous, dans ces années-là) il entra au quotidien de Wolf à sa rentrée en France, prisonnier de guerre qu’il était en Allemagne. A peine la trentaine, ayant passé sept ans au stalag, c’était un bon localier, avec la veine des connaissances historiques, venues surtout de la bibliothèque du père et des travaux de Georges Dubosc qu’il se contenta de mettre au goût du jour trois décennies durant.

Pour l’avoir côtoyé au journal, lorsque j’y fus, un temps, pigiste, je crois pouvoir dire que l’homme était sans caractère, suintant l’angoisse et la rancœur, timoré en tout, décidé à rien. Au vrai, l’homme d’une génération, celle d’avoir eu des parents doués et des enfants vindicatifs. Pour l’avoir croisé dans des lieux blâmés des mœurs actuelles (histoire à raconter) il tourna la tête et m’en garda rancune. Signe de bêtise.

Une des meilleures anecdotes que je connaisse sur la Seconde Guerre mondiale me vient de lui. Lors d’une fête de la rédaction (il y en avait, alors, de nombreuses), devenu disert, il raconta « sa guerre » et l’emprisonnement en lointaine Poméranie. « C’était dur ? » Et Pailhès de répondre : « Au début oui, mais une fois les fortes têtes évadées, on a été tranquilles. » Il racontait ça devant des gars qui avaient été résistants et dont les copains n’étaient pas revenus des camps.

Question de génération, disais-je ? Plutôt de clan. Pailhès, comme d’autres, se vit érigé comme le porte-parole des lecteurs bien pensants, l’établissement rouennais catholique, acquis au centrisme le plus mou, aux idées les plus conservatrices et aux visées les moins audacieuses. Sûrs d’eux-mêmes et sûrs du monde tel qu’ils le croyaient aller. Ceux-là mêmes (Pailhès avec eux) qui livrèrent, vers 1974, le quotidien à Robert Hersant, enfant du pays, lorsque celui-ci s’offrit le journal et prit sa revanche sur cette fameuse guerre, et finalement sur eux, les attentistes, ceux qui n’avaient fait qu’attendre, justement.

De ceux-là, il aurait tant de noms à citer ! A aussitôt oublier. La carrière de Pailhès dura, mais de moins en moins. La retraite venue, il ne profita de rien de ce qu’il aurait pu. Comprendre par là qu’il ne fut désormais rien, lui qui déjà ne fut jamais grand-chose.

On se croisait en ville, de temps à autre : « Ah, Phellion, comment va ? » J’abrégeais la conversation ; à tort et il m’est facile aujourd’hui de la reconnaître.

Les Pailhès, de tous temps, en apprennent beaucoup pour qui sait les entendre. Ils professent que le monde va comme il peut, qu’il ne faut pas faire l’intéressant, mais jouer avec les cartes qu’on a en main. Ils montrent ce que sont la modestie, la résignation et l’immense orgueil qu’on retire à n’avoir aucune exigence, donc aucun compte à rendre. A suivre.

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