CIV.

Par désœuvrement, mais pas seulement, je parcours avec attention la presse institutionnelle. Tout y est moins anodin qu’il n’y paraît. Ce matin, dans ma boite, mélangé aux réclames colorées, le non moins voyant magazine dédié à notre département. On a beau savoir qu’il s’agit là d’une unique communication sur les faits et gestes administratifs, il n’empêche ; ce qui sourd à chaque page c’est l’autosatisfaction, la suffisance, la posture. Rien là d’inquiet, d’hésitant ou d’humble ; encore et toujours la justification d’être au monde, justifié d’y être par la démocratie élective et persuadé d’avoir raison de ce simple fait.

Puis, ce qui frappe c’est le nivellement ; tout se vaut, tout tient lieu et place, rien de s’annule, la masse fait corps, sans distinction ou hiérarchie. Si l’on parle d’un fromage, c’est comme un concert ; une vieille église, c’est un bébé qui sourit ; les falaises de craie, une course cycliste ; une inauguration, un ciel bleu… A peine perçoit-on un changement d’une rubrique à une autre. De plus, inutile de lire les textes, l’information, c’est la photo ; et la photo, c’est le message, celui de « tout s’annule » et « tout revient au même ».

Enfin, dernier effet : le mal n’existe pas. Aucun chagrin, aucun deuil ; la force vient du néant des émotions. Être Seinomarin c’est être en suspend, jamais en peine, toujours en joie. Là git le bréviaire d’une métaphysique au goût du jour, l’Alléluia sans transcendance, l’Eschatologie sans descente aux enfers. Tout est là pour ravir les Gentils et contraindre les Méchants. Hélas, avec de mauvais esprits comme le mien, pas certain qu’on y parvienne.

Et Rouen dans tout ça ? Quoi Rouen ? Rien ou peu s’en faut. C’est comme Fauville, Bouville ou Roncherolles. Ça se vaut. Ma cité n’a désormais plus pour elle que la modestie des attitudes. Comme ces personnages qui longtemps « l’ont ramené » et que des circonstances réduisent au silence. Rouen est aujourd’hui une partie de la figuration dans une pièce sans premier rôle.

Il y a beaucoup de pathétique à faire croire qu’en cas de réunification normande, on aurait à se battre pour demeurer capitale. Filons encore la métaphore de la pièce de théâtre : cette dilution dans l’agglo ou la soupe seinomarine n’est qu’un prologue ; le premier acte sera celui du désaveu ; le second celui de la trahison ; le troisième celui du renoncement ; quant à l’épilogue…

Autre chose : Carabine, mon « aide ménagère », me raconte régulièrement sa vie et surtout celle de sa fille. Cette dernière est en ménage avec Faroun, garçon plus bricoleur qu’aventureux, toujours sur l’affaire qu’il ne faut pas faire, mais qu’il fera, d’où d’inénarrables complications. Sa dernière trouvaille, avec un copain, le frère de celui-ci, un autre cousin, etc., se lancer dans le bâtiment et la création d’une société dont il sera le directeur ou approchant (jamais touché une truelle de sa vie). On se doute de la suite et de la fin.

Le plus drôle vient de la dénomination de ladite société : Sphinx Constructions. Et moi qui trouve que nos gouvernants manquent d’ambition !

5 Réponses à “CIV.”


  • Bonjour,
    Totalement d’accord avec le début de votre article. Les publications institutionnelles sont vraiment ni plus ni moins que des publicités : elles créent un monde factice, qui n’existe pas. c’est que l’image fait loi…….. Avoir une bonne image, c’est le nouveau Graal. Est-ce que cela suffit à dissimuler la vraie laideur, la vraie pauvreté, la vraie pollution, ou même les vrais bonheurs, les vraies bontés? j’espère que non.

  • « cette dilution dans l’agglo ou la soupe seinomarine n’est qu’un prologue » :
    c’est dans cet exercice là que je vous préfère.
    Bravo ! au plaisir de vous lire encore et toujours

  • La communication institutionnelle est certes « orientée », vous le dites très finement (c’est chaque fois pour moi un régal littéraire et/ou intellectuel de vous lire)

    Mais…pour le moins elle ne fait pas de morts (je parle des personnes physiques)!

    Cette lucidité dont vous faites preuve, cette acuité dans l’analyse, dommage que peu d’intellectuels français les aient eues (l’aient encore ?) à l’égard de textes idéologiques autrement plus pernicieux (puissance 100 000 ?). Si on évite de parler de l’époque actuelle, on peut évoquer les années 1960 et 1970. De tels textes ont eu, eux, une influence très négative, voire mortifère, sur des millions d’êtres humains. Cf – entre autres – un des derniers posts du blog de Laure Leforestier, concernant Cuba.

    On est loin de Rouen ? Pas tant que cela. Car localement les aficionados des analyses binaires et péremptoires du monde étaient très loquaces et sûrs d’eux à l’époque. Il en reste. Moins.

  • Un petit mot encore.
    L’absence de hiérarchisation entre les sujets est réelle dans la presse institutionnelle, mais… c’est un trait commun à la plupart des médias, de manière générale.
    Et si l’on préfère voir le verre à moitié plein, on dira que ce méli-mélo permet au lecteur de faire lui-même sa propre hiérarchie.
    N’oublions pas qu’en général la presse institutionnelle est « toutes boîtes » (aux lettres). Or les Français ont des priorités et des centres d’intérêt fort divers

  • Mazette Félix! Vous voilà, par la magie d’internet, sacré héros dans le rôle de pourfendeur de la médiocrité et de l’avachissement institutionnel! Ce qui n’est pas la moindre des pirouettes lorsque l’on sait votre goût des anciennes choses, papiers ou autres; et le tout avec un blog monochrome et monotone. A croire que l’avenir appartiendrait toujours aux mots?
    Mais surtout ne crachez pas trop vite sur les images, elles subissent la même descente aux enfers que les écrits. La noyade est générale et vous n’êtes pas le seul à vous accrocher aux restes dérivants.

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