Archive mensuelle de mars 2009

CXI.

Jérôme Neveu, jaugeant mes humeurs noires, voudrait me changer les idées. Vrai qu’en ce moment… Il m’engage à retourner au Festival du Cinéma Nordique, fréquenté à ses débuts mais que j’ai délaissé. Ses arguments sont censés m’encourager : « Il y a plein de gens de ton âge ». Je le crois volontiers et m’en tiens à mes résolutions. Merci bien, aller me geler dans des salles vides pour des ours polaires, alcooliques, dépressifs ou braqueurs… le temps manque.

En lieu et place, je fais, dimanche 29 mars, un tour au Salon du Livre Ancien, casé cette année dans l’abbatiale Saint-Ouen. Notez que pour ce qui est de la glaciation et des « gens de mon âge », je suis servi. Une quinzaine de libraires, éditeurs, institutionnels se morfondent, tapent des pieds et se saoulent de cafés chauds. Seul, au travers des verrières, l’éclatant soleil d’un printemps précoce donne un peu d’espérance.

Qui connaît le Scriptorium ? L’entreprise est initiée par l’Université et les aficionados de Gustave Flaubert, auteur vu ici comme le régional de l’étape. Il s’agit de prendre les brouillons dudit, en l’occurrence Bouvard et Pécuchet, d’en déchiffrer ratures, renvois, ajouts, correctifs, moutures diverses, et à en établir l’édition avec, tenons-nous bien, le « classement génétique des manuscrits ».

Quelques-uns (quelques-unes) sont là, « en direct et en public », à se passer les pages photocopiées, et à scruter ce que « l’idiot de la famille» a écrit, raturé, renvoyé, ajouté, corrigé, mouturé. Je m’y essai trois minutes. C’est amusant. Juste amusant.

Plus loin, un bouquiniste parisien expose un Molière, édition de 1836, relié demi-cuir, jolies vignettes. Manque un tome. 300 euros. Une paille. J’ouvre sur Les Femmes savantes : « Mais j’aimerais mieux être au rang des ignorants, Que de me voir savant comme certaines gens. »

Sortant, par jeu, je remonte l’étroite rue du Petit-Mouton. On y longe désormais l’antique l’Hôtel du Petit Mouton, devenu maison fermée, silencieuse, et ultra-restaurée. Là habitèrent Sartre, de Beauvoir et dit-on Huysmans. De ce dernier, je venais de voir, dans l’abbatiale, une édition d’En Rade estimée à 18 euros par un idéaliste marchand. Et me rappelait aussitôt que ce Joris-Karl là avait assisté, à Rouen, en mai 1880, aux obsèques du joyeux gribouilleur de tout à l’heure. La vie n’est qu’un Etc.

Mais assez ici de littérature. Il me faut dire deux mots sur l’instauration, rue du Général Leclerc, précisément place Jacques Le Lieu, de deux abribus. Ces constructions sont l’exemple quasi parfait de ce qu’il ne faut pas faire en aménagement urbain. Tout ce qui doit présider au bâti d’un équipement public a été ici refusé : discrétion, harmonie, légèreté. Désormais les professeurs d’architecture auront un lieu où montrer à leurs élèves, celui, emblématique, des arrêts du Teor de Rouen. « Voyez, jeunes gens, tout ici ne sont que lourdeur indistincte, mélange des genres, anecdote et pittoresque ». Et d’ajouter : « Regardez l’immeuble des Nouvelles-Galeries. Il est là depuis soixante ans. Regardez-le bien et dites-vous qu’il tient le coup. » Et d’ajouter : « A présent, chers enfants, pour nous consoler, allons voir les stations du Métro, signées Jean-Michel Wilmotte… »

CX.

Du Rouen d’avant-guerre à celui d’aujourd’hui… Aussitôt, interrogation : quelle avant-guerre ? Dans ma première jeunesse, il n’en existait qu’une, celle d’avant 14-18. Venu l’âge adulte, ce fut l’avant-guerre, la seconde, celle de 39-45. Vrai que pour l’avant de la Grande Guerre, on n’en parlait pas. C’était : « avant la guerre ». Chacun comprenait. 

Aujourd’hui, on semble découvrir la Reconstruction, période fastueuse à plus d’un titre, et où là, réellement, on fit tout pour effacer ce fameux « Rouen d’avant-guerre ». Mythe sur mythe, on sait que le « tombeau de la Pucelle », la « patrie du grand Corneille », la« ville aux cent clochers » et le « quartier du port chanté par Mac Orlan » ne sont, ne furent, que des arguments pour touristes. 

Si le plat change, la sauce reste la même. Aujourd’hui, la municipalité s’échine à donner du sens à ce qui n’est que stratégie de tour-opérateurs. La nomenclature des visites guidées de l’Office du tourisme envahit d’un sentiment d’inutilité. Ça n’est pas que ce soit de la honte ou du ressentiment, non, c’est que « c’est pas la peine ». Leurs guides-conférenciers (à soi déjà un programme) tendent des miroirs où ils se regardent et s’admirent d’être. 

Il ne reste du Rouen d’avant-guerre que des photos. Et à résumer, celle des ruines du quartier des Charrettes, avec au centre, le mur effondré du Stockholm Jack Bar. La Raf passée, Mac Orlan (remisé à St-Cuy sur Morin) ne chanta plus les quais, les docks, la Fille de Londres, Mademoiselle Bambu, ou les matelots suédois. 

Pour qui aimait les aventures à risques, de ces derniers, quelques uns zonaient encore, il y a peu, rue Duguay-Trouin, au Foyer du marin. Rencontres nordiques ou yéménites… j’en parle en connaissance de cause, venu parfois (pas si rarement) y seconder l’ami Marc, bénévole d’entre les bénévoles, chrétien trop convaincu d’accueillir et de secourir. 

Les lieux ont changé. Les présents matelots sont Philippins ou Chinois. Ils boivent du Coca Light et veulent téléphoner « à leur famille ». Quel Pierre Dumarchey irait rêver là-dessus ? Encore que… Des camarades de mon neveu m’assurent qu’il est toujours précieux de se munir de préservatifs et qu’un cargo koweitien à capitaux coréens et matelots malais dégage autant de trouble qu’un récit de Conrad. Mystère des imaginations. 

Mais assez là-dessus. Autre chose : avant l’oubli, deux mots sur Michel Mannschott, disparu au début de ce mois de mars. Dans les années Soixante, une boutique, tout au bout, tout au bout (oui, deux fois) de la rue des Bons-Enfants. Un local minuscule avec photocopieuse, massicot, rames de papiers, Letraset… et un gros garçon timide, toujours suant, soufflant, un peu fébrile, s’activant à reproduire, reproduire, reproduire (oui, trois fois). Il fut l’homme d’un temps où n’existait ni scanner, ni Internet, ni Pdf, ni fichier joint… où déjà une « Ibm à boule » était un luxe, où faire de la publicité ou de la reprographie demandait du temps et de la réflexion. C’était quand ? Il y a longtemps. Du temps de Michel Mannschott, c’est tout vous dire. 

CIX.

Carabine, mon aide-ménagère (ou prétendue telle), se débarrasse chez moi de ses vieux Point de Vue. C’est sa façon d’accéder au recyclage papier. Un feuilletage léger (mais consciencieux) me donne des nouvelles de vieilles cousines. J’apprends que Fabiola de Belgique est hospitalisée (état sérieux, mais stationnaire), que la reine d’Angleterre va mettre un frein à ses obligations, et qu’enfin Caroline de Hanovre « n’est jamais plus heureuse que sur le terrain »… bref le monde comme il va. En revanche, ma génération m’empêche d’être en phase avec Victoria, Mary ou Alexandra qui les ruinent en étrennes.

Idem pour d’autres nommées Gemma Asterton, Isis-Colombe Combréas, Zelda Sayn-Wittgenstein, Fleur d’Andleu, ou Elletra Rosselini-Viedemann… On notera mon souci d’esthétique dans l’assemblage de ces noms, souvent suivis, emmêlés, sinon sertis de ceux de Givenchy, Dior, Escada. Ou encore Ruinart, Boucheron, Baccarat.

Misère ! (façon de parler) qui sont tous ces gens-là, que font-ils, où vont-ils ? Comprenne qui voudra : je lis Point de Vue comme d’autres lisent Frédéric Nietzsche, le philosophe du renoncement.

Hélas, jeudi 12 mars, on me traîne au Musée des Beaux-arts pour l’inauguration de Japon illustré. Foule des grands jours, tuerie devant le buffet (Cirette et ses poissons rouges), parlottes et gracieusetés rouennaises. La corvée.

Laurence Tison, adjointe à la Culture, me fait toujours une impression curieuse ; j’ai le sentiment que ce n’est pas elle – je veux dire l’adjointe à la Culture. Il me semble que Laurence Tison est en retard ou excusée, et que c’est son assistante qui officie. Dans son discours, une perle : la dédicace de l’exposition à un gardien du musée, récemment décédé. C’est là qu’on montre qu’on est de gauche : on n’oublie pas le personnel. Laurent Salomé, frêle directeur, n’est pas en reste, qui, maîtrisant mal son émotion, salue la mémoire de la secrétaire des Amis des Musées, elle aussi, comme le gardien, partie dormir tranquille. Rouen n’est qu’un village et nous sommes tous cousins.

Et le Japon ? Je m’attendais à redécouvrir les collections de la ville et à retrouver leurs richesses. C’était la promesse. Or quoi, on fait queue pour pénétrer dans deux salles lugubres où sont accrochées – au raide millimètre – une cinquantaine de sages estampes. Ce ne sont que vilains cadres sur un fond voulu vert céladon (il l’est, mais la matière du revêtement est atroce), des cartels en forme de notices de médicaments, une armure de samouraï en morceaux (elle était en pied dans le défunt Muséum) et quatorze poupées minuscules posées sans rime ni raison. Sous un éclairage quasi chirurgical, cela frise le bloc opératoire. De fait, ces geishas illustrent les pages du calendrier offert par les laboratoires. Je sors.

Dehors, sur le grand escalier, s’attardent la jeunesse du village. Chacun chacune, portable en main, pianotent à la lueur dansante des lucioles bleues. « T’es où » « On fait quoi ? » « Pourquoi tu mens ? ». Devant moi, une jeune cousine, sac en bandoulière et pantalon informe, brandit un magnifique vrai poireau qu’elle a enroulé dans son invitation. Au fait, sur celle-ci, c’était quoi l’illustration ? Ah, oui : Beautés des maisons vertes accoudées, au printemps. Je rentre.

CVIII.

Dîner Molineux et son tralala coutumier. La conversation roule sur les sujets du moment, soutenue de toute la mauvaise foi dont nous sommes capables. S’y ajoute une forte consommation de Juliénas, paraît-il « exceptionnel ». Autour de la table, bruits de couloir concernant l’année 01 de la Municipalité, le commerce local, l’Agglo, le Département, les futures Européennes, le PS, le MoDem, les Verts, le NPA… dessous et dessus. 

Concernant le commerce, refrain connu. Plusieurs des convives, boutiquiers aux larges emmanchures, assènent toutes les contre-vérités que leur cécité et leur égoïsme sécrètent. Quelle conviction ! La situation est à ce point qu’ils « n’ont jamais vu ça », qu’ils ne savent comment « ça va finir ». Cependant, cet apocalypse ne les privera pas de vacances ou de l’achat de telle encombrante bagnole (réputée « instrument de travail »). Dans le genre, belle sortie de la gérante d’une franchisée boutique de fringues qui, après déploration du marasme ambiant, annonce, ravie, qu’elle revient de Courchevel. « Hypercher, mais ça le vaut ! » S’apercevant qu’elle se coupe, elle laisse tomber : « Je me suis dit, quitte à être ruinée, autant l’être tout à fait ». 

Ces commerçants sont ceux d’un village, à savoir l’hyper-centre, dit carré magique, quadrilatère formé des rues Jean-Lecanuet, Jeanne d’Arc, Général Leclerc, République. Le reste n’existe pas ; soit qu’il s’agisse de « petits » de la périphérie qu’on ne saurait fréquenter, soit de « gros » dans les centres commerciaux (Saint-Sever, Tourville, Barentin…  bientôt les Docks) qu’alors on érige en ennemis jurés, responsables (avec la complicité des Municipaux) de tous les malheurs. Ajoutons-y les clients, engeance qui ne veux rien entendre, et dont on se passerait bien. 

Le centre de ce village n’est autre que la rue du Gros-Horloge et ses rues adjacentes où il est « encore possible » de faire des affaires. Malgré les loyers, la crise, les travaux en ville… J’argumente : « il y a tout de même du monde en ville le samedi ? » Réponse : « Oui, mais t’as qu’à regarder… ils n’ont pas de sacs ! » (Entendez, pas de sacs d’achats). 

Avec Éva Molineux, passons à notre sport favori, le recensement des vieilles enseignes. Cherchons quand a disparu, rue « du Gros » (comme on dit désormais) la Pâtisserie Périer. Vainement. Chacun donne sa date : Éva dit avant Soixante-huit, d’autres plus tard, avis auquel je me range, mais sans dépasser Soixante-quinze. 

Dans la périphérie, on évoque l’antique marchand de tissus Leynaert et l’étrange mascotte qui lui servait d’enseigne. Tous les convives se souviennent de ce gnome en smoking, tête énorme, chevelure abondante et regard de feu, levant la main droite en signe d’attention. D’où venait l’image, quel était ce personnage, et quelle mouche piqua le vieux père Leynaert d’instaurer cette bizarre « communication » ? Figure de repoussoir, l’enseigne terrorisait les enfants. Mystère des inspirations d’autrefois. Ce que, convenons-en, nous épargnent nos boutiquiers contemporains. Leur personnalité n’est que fantaisie, improvisation et sens de l’originalité. A nulle autre pareille. 

Rentrant avec Jérôme venu me chercher, j’ai droit à des remontrances affectueuses sur ma mauvaise humeur et mon injustice. Le Juliénas, probablement. 

CVII.

In Memoriam Yvon Pailhès, troisième et dernier. Voilà ma nécro achevée. J’y ajoute un codicille. A sa retraite, dans sa jolie maison du quartier de la gare, pour s’occuper, Yvon Pailhès rassembla ses articles. En 2004, après de vains efforts, il fit paraître, à Luneray, aux Éditions Bertout, un Rouen, du passé toujours présent au passé perdu : les églises, les monuments, rues et places. Bouquin à compte d’auteur, bâti avec des ciseaux et de la colle, mais qui en vaut d’autres. Des signatures, un article par-ci, un par-là, des ventes, mais rien de trop.

En 2006, Bertout, éditeur fourre-tout du régionalisme local, fut mis en liquidation. En avril 2008, enchères après enchères disparut ce qui restait du stock d’essais et de romans. Ce devant des auteurs dépités, arnaqués, obligés de payer deux fois les livres qu’ils avaient écrits et commandés à ce cher imprimeur (j’ai connu ailleurs la même aventure). Pailhès mort, ses héritières se soucièrent peu de sauver ce qui pouvait l’être. Bradage de Rouen, du passé toujours présent… et seconde mort de l’auteur.

Mais assez là-dessus. Que pèse une âme ? Que pèse un corps ? La même chose. Aujourd’hui chacun a une balance (dite à l’achat « pèse-personne »). Moi aussi, mais je ne m’en sers pas. Je sais mon poids chez le docteur. Soixante-deux kilos. Rarement moins, jamais plus. Autrefois, on se pesait chez le pharmacien. Et aussi en ville, qui s’en souvient ? De grandes balances publiques, payantes, à tickets datés, dans lesquelles on mettait cinq ou dix centimes de franc. Elles trônaient dans des endroits publics, gares, stations de tramways, galeries, passages… A Rouen je me souviens de celles de la gare routière, de la place de l’Hôtel de Ville, et d’aussi une dans, la galerie du Ciné-France. D’autres encore, qu’il faudrait rechercher et ramener à la lumière. Une dernière, immortelle, dans Ulysse de James Joyce, où Léopold Bloom… (chapitre à retrouver). C’est heureux pour nous. Quoi ? Qu’il n’y ait pas de petits sujets.

Donc ma nécro est achevée. Je n’en suis pas plus fier. Au final, mes rancœurs sont injustes. Qu’avons de plus à dire et faire que celui qui fut, qui n’est plus, et dont les traces s’effacent ? Pailhès aussi a vécu, s’est promené, a scribouillé page sur page, a goûté aux joies de la famille, a eu froid, faim, s’est beaucoup ennuyé, a beaucoup espéré. Lui aussi a parcouru les rues de Rouen, s’est attardé devant les vitrines, s’est assis sur un banc du square Solferino, a assisté aux soirs d’élections aux victoires et aux défaites… Lui aussi a pris un verre à L’Union, à la Consolation ou au Café des Postes. Lui aussi a choisi avec soin ce plat et pas un autre dans la carte d’un restaurant étoilé, lui aussi a supporté la couleur d’une cravate qu’il n’aimait pas… etc.

Qu’ai-je, moi, un autre, à m’en faire le mémorialiste ? Désormais, à l’âge où j’arrive, une seule sanction me hante : rien ne sera pardonné, tout sera oublié. Comprenne qui voudra, Rouen Chronicle n’a lieu que pour ça : pleurer Yvon Pailhès.

CVI.

Yvon Pailhès second. Je l’ai dit, il ne fut que le fils de son père, de Gontran, chansonnier, rimailleur, amuseur à deux sous, mais auteur d’un Rouen et sa région pendant la guerre 1939-1945, paru chez Defontaine vers 1948. Ça se laisse lire pour les anecdotes, les petits faits vrais, plus que pour les visions d’histoire. Comme le fils avait un brin de plume (tous, dans ces années-là) il entra au quotidien de Wolf à sa rentrée en France, prisonnier de guerre qu’il était en Allemagne. A peine la trentaine, ayant passé sept ans au stalag, c’était un bon localier, avec la veine des connaissances historiques, venues surtout de la bibliothèque du père et des travaux de Georges Dubosc qu’il se contenta de mettre au goût du jour trois décennies durant.

Pour l’avoir côtoyé au journal, lorsque j’y fus, un temps, pigiste, je crois pouvoir dire que l’homme était sans caractère, suintant l’angoisse et la rancœur, timoré en tout, décidé à rien. Au vrai, l’homme d’une génération, celle d’avoir eu des parents doués et des enfants vindicatifs. Pour l’avoir croisé dans des lieux blâmés des mœurs actuelles (histoire à raconter) il tourna la tête et m’en garda rancune. Signe de bêtise.

Une des meilleures anecdotes que je connaisse sur la Seconde Guerre mondiale me vient de lui. Lors d’une fête de la rédaction (il y en avait, alors, de nombreuses), devenu disert, il raconta « sa guerre » et l’emprisonnement en lointaine Poméranie. « C’était dur ? » Et Pailhès de répondre : « Au début oui, mais une fois les fortes têtes évadées, on a été tranquilles. » Il racontait ça devant des gars qui avaient été résistants et dont les copains n’étaient pas revenus des camps.

Question de génération, disais-je ? Plutôt de clan. Pailhès, comme d’autres, se vit érigé comme le porte-parole des lecteurs bien pensants, l’établissement rouennais catholique, acquis au centrisme le plus mou, aux idées les plus conservatrices et aux visées les moins audacieuses. Sûrs d’eux-mêmes et sûrs du monde tel qu’ils le croyaient aller. Ceux-là mêmes (Pailhès avec eux) qui livrèrent, vers 1974, le quotidien à Robert Hersant, enfant du pays, lorsque celui-ci s’offrit le journal et prit sa revanche sur cette fameuse guerre, et finalement sur eux, les attentistes, ceux qui n’avaient fait qu’attendre, justement.

De ceux-là, il aurait tant de noms à citer ! A aussitôt oublier. La carrière de Pailhès dura, mais de moins en moins. La retraite venue, il ne profita de rien de ce qu’il aurait pu. Comprendre par là qu’il ne fut désormais rien, lui qui déjà ne fut jamais grand-chose.

On se croisait en ville, de temps à autre : « Ah, Phellion, comment va ? » J’abrégeais la conversation ; à tort et il m’est facile aujourd’hui de la reconnaître.

Les Pailhès, de tous temps, en apprennent beaucoup pour qui sait les entendre. Ils professent que le monde va comme il peut, qu’il ne faut pas faire l’intéressant, mais jouer avec les cartes qu’on a en main. Ils montrent ce que sont la modestie, la résignation et l’immense orgueil qu’on retire à n’avoir aucune exigence, donc aucun compte à rendre. A suivre.

CV.

Retour sur archives. Un vieux découpage. Paris-Normandie, début février 2007, page des inhumations, mort d’Yvon Pailhès. Comme lecteur, rouennais et expert, je m’attendais à une nécro d’usage. Ni trop, ni pas assez, une politesse. Or, rien. Choix, oubli ? Manque de connaissance, de temps ? Mieux que quiconque, je sais que le journal qui importe n’est pas celui du jour, ou d’hier, mais celui de demain. Le fait est là, la mort d’Yvon Pailhès n’aura donné lieu à aucun hommage. En lieu et place, le lecteur eut deux papiers avec photo d’un autre, un « gars de l’atelier », enlevé à la camaraderie, à l’affection de sa famille, amis et collègues. Rien à redire.

A la réflexion, n’y a-t-il pas, cercueil contre cercueil, une sorte de vertige à voir préférer (car il s’agit bien de ça) celui de Bernard à celui de Pailhès ? Je sais, mieux que beaucoup, que Pailhès ne valait pas grand chose. Comme homme, comme journaliste, encore moins comme vrai-faux historien local. Il ne fut qu’une « signature » rappelant, en phonétique, celle de Pailhès son père. Ce dernier (1883-1960) amusa plusieurs générations de consternantes gaudrioles (En cinq secs, Aïe vos cors ! Gontranades en vers et contre tous…). Le fils, héritier sans talent, se mut (verbe mouvoir) dans les années Cinquante et Soixante, lorsque le quotidien était populaire, acheté et lu.

On peut se dispenser aujourd’hui de rappeler le souvenir d’un Pailhès parce que ce nom « ne dit plus rien à personne ». Parce que le journal, finalement, est élitiste et peu lu ? Possible. N’empêche, je ne peux me résoudre à voir un Yvon Pailhès oublié. Pas seulement lui. Aussi André Renaudin, Gabriel Reuillard, Frédéric Mongenod, Jehan Le Povremoyne… tous noms illustres et minuscules, autant illustres que minuscules, et avec qui Rouen, un temps, compta.

Comme comptèrent (ou comptent) rues, maisons, boutiques, enseignes. Et aussi instants, fulgurances, moments d’intensité brève, ce qu’on nomme parfois, faute de mieux, des épiphanies. Ainsi, je me souviens, un soir d’hiver, il y a des siècles, des boutiques du passage St-Herbland. Pour qui à moins de quarante ans, c’était, traversant l’actuel Printemps, au bas de la rue des Carmes, un passage rejoignant la rue du Gros-Horloge. Un passage, un vrai, un vieux, comme à Paris. Là, un gantier, une librairie religieuse, un bijoutier nommé Royer, et, en étage l’École Pigier, là où on attendait les jolies (futures) secrétaires, bas coutures et rouge Revlon, descendants l’escalier dans la clarté jaunes des vitrines d’en bas.

Mais me dira-t-on : « Pailhès, ce n’était rien ». Oui, mais c’est ce « rien » que j’aurai aimé voir évoqué… Qu’une ville se constitue, siècles après siècles, de rues, de maisons… et de noms ainsi faits. Dès lors, un Rouen d’Yvon Pailhès, est-ce trop ?

A moi de m’y coller ? En quel honneur ? Enfin, allons-y, ici en trois épisodes. Comme une thématique de saison, lorsque les journaux, au ralenti cherchent de la matière. Ça ou autre chose… les crèmes de bronzage, les vacances de « ceux qui n’en ont pas », que faire lorsqu’il pleut, lorsqu’il fait chaud, les recettes de l’été… Il y aura donc le Tombeau d’Yvon Pailhès. A suivre.

CIV.

Par désœuvrement, mais pas seulement, je parcours avec attention la presse institutionnelle. Tout y est moins anodin qu’il n’y paraît. Ce matin, dans ma boite, mélangé aux réclames colorées, le non moins voyant magazine dédié à notre département. On a beau savoir qu’il s’agit là d’une unique communication sur les faits et gestes administratifs, il n’empêche ; ce qui sourd à chaque page c’est l’autosatisfaction, la suffisance, la posture. Rien là d’inquiet, d’hésitant ou d’humble ; encore et toujours la justification d’être au monde, justifié d’y être par la démocratie élective et persuadé d’avoir raison de ce simple fait.

Puis, ce qui frappe c’est le nivellement ; tout se vaut, tout tient lieu et place, rien de s’annule, la masse fait corps, sans distinction ou hiérarchie. Si l’on parle d’un fromage, c’est comme un concert ; une vieille église, c’est un bébé qui sourit ; les falaises de craie, une course cycliste ; une inauguration, un ciel bleu… A peine perçoit-on un changement d’une rubrique à une autre. De plus, inutile de lire les textes, l’information, c’est la photo ; et la photo, c’est le message, celui de « tout s’annule » et « tout revient au même ».

Enfin, dernier effet : le mal n’existe pas. Aucun chagrin, aucun deuil ; la force vient du néant des émotions. Être Seinomarin c’est être en suspend, jamais en peine, toujours en joie. Là git le bréviaire d’une métaphysique au goût du jour, l’Alléluia sans transcendance, l’Eschatologie sans descente aux enfers. Tout est là pour ravir les Gentils et contraindre les Méchants. Hélas, avec de mauvais esprits comme le mien, pas certain qu’on y parvienne.

Et Rouen dans tout ça ? Quoi Rouen ? Rien ou peu s’en faut. C’est comme Fauville, Bouville ou Roncherolles. Ça se vaut. Ma cité n’a désormais plus pour elle que la modestie des attitudes. Comme ces personnages qui longtemps « l’ont ramené » et que des circonstances réduisent au silence. Rouen est aujourd’hui une partie de la figuration dans une pièce sans premier rôle.

Il y a beaucoup de pathétique à faire croire qu’en cas de réunification normande, on aurait à se battre pour demeurer capitale. Filons encore la métaphore de la pièce de théâtre : cette dilution dans l’agglo ou la soupe seinomarine n’est qu’un prologue ; le premier acte sera celui du désaveu ; le second celui de la trahison ; le troisième celui du renoncement ; quant à l’épilogue…

Autre chose : Carabine, mon « aide ménagère », me raconte régulièrement sa vie et surtout celle de sa fille. Cette dernière est en ménage avec Faroun, garçon plus bricoleur qu’aventureux, toujours sur l’affaire qu’il ne faut pas faire, mais qu’il fera, d’où d’inénarrables complications. Sa dernière trouvaille, avec un copain, le frère de celui-ci, un autre cousin, etc., se lancer dans le bâtiment et la création d’une société dont il sera le directeur ou approchant (jamais touché une truelle de sa vie). On se doute de la suite et de la fin.

Le plus drôle vient de la dénomination de ladite société : Sphinx Constructions. Et moi qui trouve que nos gouvernants manquent d’ambition !




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