CIII.

Du plus loin à remonter dans mes souvenirs, il fut du paysage local. Il s’agit du petit homme sandwich qu’on appelait Podolski. A la fin de sa vie, il ne le faisait plus guère, l’homme sandwich, et du reste il n’y en a plus. Podolski comme surnom car, comme la figure de rhétorique dite métonymie, il avait fini par prendre l’identité de la pancarte qu’il promenait sur le pavé, celle d’un grand tailleur. Ce petit homme (vraiment petit), parlant peu, parlant mal, ne laissant échapper que des signes d’intelligence sinon de compréhension, pouvait passer pour Russe ou, mieux, Polonais. Dès lors Podolski, Polonais, c’est tout comme.

S’y ajoutait un bonnet de laine et une curieuse canne armoriée à l’extrémité haute ornée de pompons. Dégaine de moujik rehaussée d’un regard brillant, le tout venu d’on ne sait quelle steppe. Dans ce temps là, les commerçants croyaient à la réclame. Dans les annuaires, les journaux, sur les murs, les devantures, et sur des carrés de papier que notre Podolski distribuait aux passants, arpentant la rue du Gros-Horloge, la rue Grand-Pont, les quais, la rue Jeanne d’Arc, des Carmes, de l’Hôpital, de la République, le Vieux-Marché, Rollon, Guillaume le Conquérant, Saint-Lô… tant qu’il y en restait, de papiers et de rues.

Fishel et Anne Podolski, tailleurs, ont été déportés en 43. On sait pourquoi. L’homme sandwich l’a peut-être été aussi. Ou pas, je n’en sais rien. Il se trouve que j’ai habité, fin 52, peu de temps, rue Saint-Nicolas, à l’hôtel Astoria, alors hôtel de passe, mais logeant aussi, à petits prix, des personnalités répugnant aux asiles et abris charitables. Dont Podolski, au quatrième, eau et commodités « à l’étage », dans un réduit à sa taille, tenu d’une propreté méticuleuse, d’après Solange, la « femme de chambre ».

Outre le va et vient des journées et nuits, des sommeils de Podolski, des miens et d’un tas d’autres, il y avait à l’Astoria un veilleur de nuit, prénommé Gérard. En fait Gerald, prisonnier de guerre allemand, resté ici par désœuvrement ou par attachement à la propriétaire dont il était (avait été) l’amant impérieux. Gérard détestait Podolski, lequel le craignait. Mystère des haines recuites ? D’Allemand à Polonais, de Nazi à Juif, d’un déclassé à l’autre… chacun d’entre nous y trouvera une vérité.

De jour ou de nuit, ces deux là ne se croisaient pas ou guère. Ou alors lorsque Podolski, plongé dans un sommeil trop peuplé, se réveillait en hurlant, entamait sur le palier une crise d’épilepsie, lancé contre les murs au risque de s’y fracasser. Gérald et moi montions le maîtriser, sans peine. Podolski revenait à lui. C’est ce que Solange appelait « danser la Carmagnole ».

Mais le veilleur de nuit, Solange et la propriétaire méritent leur histoire, qu’il ne faudrait pas romancer. Enfin, pas trop.

J’ai encore croisé Podolski au seuil des années Quatre-vingts, toujours illuminé, souriant aux Kebourim, courant les rues sans papiers ni pancartes, mais muni de son bâton. Vers où, vers quoi… Parfois je m’attends à le voir encore, alerte et infatigable, toujours distribuant son vrai message, celui de la permanence des êtres et des choses.

1 Réponse à “CIII.”


  • Bonjour
    Merci d’avoir écris sur cet homme sandwich de mon enfance. J’y ai souvent pensé. Comme j’écris sur la Normandie et que je fais pas mal de recherches, j’ai bien évidemment cherché le personnage qui me fascinait quand j’étais gamine et adolescente. Comme vous, je ne l’ai plus jamais revu mais ne peux l’oublier. J’aimerais aussi le voir encore arpenter les rues de mon enfance. Il me faisait peur et me fascinait à la fois. Merci pour votre témoignage.

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