CI.

La mémoire locale, telle qu’elle fonctionne, place le Cirque du Boulingrin dans les premiers anneaux de la nostalgie. Cette dernière, facile et accessible à tous, invoque un bâtiment lié à la foire St-Romain tambourinant sur les boulevards, lié à Mai 68 et à « l’occupation » dont il fut l’objet, lié à sa destruction par une municipalité sans imagination (en ont-elles jamais ?). La chose eut lieu en l’an Soixante-treize. Un abattage sous l’œil chagrin de vieux rouennais (dont moi). En témoignent diverses photos parues ça et là.

Les anneaux suivants contiennent les meetings politiques et les matchs de catchs, ceux-ci plus populaires que ceux-là. Puis les anneaux s’étendent aux pièces de théâtre, aux concerts, des années d’après-guerre, lorsque le cirque servit de substitut au Théâtre des Arts. Sur ce sujet, gageons que la nomenclature détaillée des « saisons » d’alors fournirait autant de surprises que de déceptions. Au reste, la « vie artistique et culturelle » rouennaise de cette décennie reste à découvrir, histoire de sauver la mémoire de certains, pour ne rien dire des autres.

Si le Cirque, fantôme désormais vénéré, nous hante, c’est pour de mauvaises raisons. Mais de celles d’un spectre, doit-on juger ? Souvenir, mémoire, nostalgie, regret, tout se mêle. Ainsi de Sabine Rancy, en manteau de fourrure, faisant la location pour les représentations ; de L’Ange Blanc assommant Le Bourreau de Béthune (le contraire ?) ; de Ginette Neveu pour un concerto ; de Renaud Sanson et son Théâtrapattes offrant un mémorable Songe d’une nuit d’été, si mémorable que personne ne s’en souvient…. ou encore d’un meeting surchauffé, histoire de dire, lorsqu’on m’entraîna, malgré moi, pour l’élection présidentielle de Georges Pompidou (passons).

Le Cirque ne résonne plus que de rien. Ou à peine. Souvenir, mémoire, nostalgie, regret, fugitives visions. De la sciure, de la sueur, des larmes, du son, des lumières… Mythe pour mythe, s’il fallait tout oublier et ne retenir qu’un rien, tenez, ce serait, les soirs de premières, les projecteurs donnant des reflets bleus aux cheveux d’Hélène Claudine lorsqu’elle dirigeait l’orchestre des Dragons de Villars. On me demandera : « Hélène Claudine Késako ? » Ah, c’est une autre histoire. Et longue. Et variée. Et variable. Je la raconterai, un de ces jours, le personnage méritant une ou plusieurs chroniques.

Mes regrets (ce que d’aucun nomme ma nostalgie) sont enterrés avec le Cirque. Fut-il aujourd’hui encore debout, comme celui d’Elbeuf, dont c’est la quasi-réplique, on le réhabiliterait ; mais à l’évidence pour autre chose que le catch, la politique ou la musique dite classique. Peut-être pour du théâtre ou du cirque comme on les entend aujourd’hui, à savoir, ni du cirque, ni du théâtre. Du « genre ». Comme autrefois on disait de lui ou d’elle, « ils font du genre ».

Rêvons, le Cirque du Boulingrin, un soir prochain, la demi-salle en gradins, la scène plongée dans un noir troublé des seuls lampions de sécurité. Un trait de lumière vient d’imposer le silence. La représentation commencerait dans le bruissement des attentes. Et moi, là, perché au dixième rang, je chercherai encore, mais en vain, les reflets bleus aux cheveux d’Hélène Claudine.

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