XCIX.

A cette époque, la rue Percière, rue anglaise, n’était, pour ainsi dire, que l’arrière de L’Hôtel de la Poste. Ce palace rouennais (qui voulait en tenir lieu) illuminait la rue Jeanne d’Arc de ses prétentions bourgeoises. On y « descendait » dans l’illusion d’un luxe hanté, sur son arrière, par les rats et les cafards. Au-delà de ce décor, vivait Monsieur Constantini, corse de nation et plongeur de cuisine de son état. Court, massif, cheveu rare, teint bistre, œil mauresque, sourire aurifié… admettons ce portrait comme celui d’un compatriote illustre, mais sans l’être. Et quelle importance à présent ?

Monsieur Constantini, sans prénom, vivait, travaillait, dormait rue Percière. Les plonges étaient situées en contrebas des cuisines, accessibles par un escalier donnant sur la rue. Entre deux tournées de casseroles, il montait fumer sa cigarette, bornant l’instant à l’observation des va-et-vient. Levé tôt, couché tard, il se calquait sur les horaires. Ses nuits se passaient dans une dépendance de l’hôtel, au dessus du garage des vélos, galetas séparé du dortoir des commis de cuisine, serveurs en apprentissage et réceptionnistes saisonniers. Un lit, une armoire, un lavabo, un angle de miroir. Il fallait se relever pour éteindre la lumière. Au 26bis, pour qui sait regarder, il en reste l’ombre.

Pas d’autre horizon que la plonge, sinon ce rituel d’après déjeuner, d’un petit noir au comptoir du Diplomate, le tabac de l’angle. Là, tablier ôté, sabots remisés, il devenait l’oracle disert, précis et irréfutable, des événements politiques. De 1956 à 1962, avec un certain bonheur, Monsieur Constantini fut, pour les habitués, l’agent électoral du retour aux affaires du général De Gaulle, de l’instauration de la Ve République, et des trois Oui aux référendums.

Ses sentences, tombées d’un masque marmoréen, étaient sans appel. L’homme énonçait l’inévitable bon sens, qu’à l’heure de l’apéritif on croit être la morale d’État, la grandeur nationale, la hauteur des Institutions… Cela ne souffrait pas de contestations. La chose advenant, il confondait l’impudent imprudent d’un œil d’Austerlitz. La salle applaudissait.

Cette heure de gloire payait mal celles passées à récurer les chaudrons cuivrés où avaient séjournés jambons d’York braisés au madère, gigots de Béhague fermière, cardons à la Piémontaise, fonds d’artichauts à la Demidoff… A moins qu’il y ait puisé la force nécessaire à son sacerdoce. On sait que d’autres laveurs de vaisselle y méditent leurs talents d’écrivains ou de philosophes.

Un matin, Monsieur Constantini ne s’éveilla pas. Le médecin de l’hôtel conclut à un arrêt cardiaque, ce que le voisinage qualifia de « belle mort ». Ni passé, adresse, famille… ou si peu qu’on ne chercha guère. La charité municipale se chargea d’un corps porté en terre au carré des indigents du cimetière de l’Ouest. La caissière du restaurant et la serveuse du Diplomate se cotisèrent pour l’achat de fleurs. La garde-robe, une gourmette en or, une médaille militaire… ce bilan d’une vie fut distribué aux deux pleureuses. C’est dans le portefeuille que Madame Niseron trouva, outre une carte tricolore, une photo coupée à moitié représentant une jeune fille assise sur le pas d’une porte ; au verso : « Porto-Vecchio, 1937 ».

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