XCVIII.

Dîner Molineux. Conversation sur les sujets du jour : crise, chômage, commerce exsangue, méfaits des uns ou des autres… Ceci n’empêche pas les bouteilles de se vider et le vin d’échauffer les esprits. Au cours des échanges, phrase admirable de A*** : « Je n’ai pas honte de dire que j’ai voté pour lui, mais ce serait maintenant, je ne le ferais pas ». On devine qui est ce « Lui », écrit (et prononcé) avec une majuscule comme dans les sermons évangéliques ou pour les créatures de Lovecraft : « Celui dont on ne doit pas prononcer Le Nom. »

Cet aveu (à peine un) de A*** (hélas, impossible de la nommer) ne l’engage à rien sinon à la voir gagner sur tous les tableaux ; à savoir, implicite : j’ai le courage de mes opinions, je reconnais mes erreurs, et je suis, aujourd’hui, dans le sens de la marche. Bref, soit l’heure, le jour, j’ai raison. Premier service.

Autour de la table, débattant au dessus de l’antique vaisselle Wedgwood, l’opinion faisait grand cas du trop fameux L majuscule. Tous avaient étaient ou seraient contre. Cet unanimisme, puisé à la source d’un Moulin-à-Vent millésimé, masquait (plutôt mal) la vraisemblance des dires. De fait, inutile de s’attarder sur ce fond de sauce. Pour les convives, le plat principal était bel et bien ce grand L, lettre majuscule… dans tous les sens du terme. Second service.

Rentrant à pied par le froid glacial et sous la neige qui volète, la lassitude m’envahit. Ces dîners, ces gens… N’était-ce ma perpétuelle curiosité et l’occasion d’être sarcastique, je resterais chez moi. A tout prendre, A*** donne une vérité suffisante ; s’exposant, elle se prostitue et se paye de mots. Bref, se tait sur ce qui importe. Ainsi des opinions des convives, d’aujourd’hui ou d’hier, toutes différentes, toutes convergentes. Ce ne sont, au sens strict, que des « façons de parler ».

Voire d’agir. Car distribuer des tracts, vendre des journaux ou brailler dans les meetings, cela aboutit à l’exacte réplique en action. Bien placé pour le savoir ayant peinturluré sur les murs durant la Guerre d’Algérie, puis tracté pour Pierre Mendès-France, Michel Rocard, Pierre Juquin… (d’autres, avant ou après). A cet activisme, on ne fait que se conforter dans une posture, façon moderne de s’acheter une conscience.

Là encore, là toujours, on s’exonère de l’essentiel. La politique du jour, c’est le commentaire. Réagir à ce qui se dit ou se fait. Râler jusqu’à s’en essouffler et refuser de se reconnaître dans le miroir. Le contemporain n’est qu’image de soi, déclinée de mille façons. Ce qui a lieu, c’est ce que nous avons voulu. Ce qui nous fait horreur, c’est ce que nous disons. Dans ce vertige, jusqu’où irons-nous ? Troisième service.

La neige recouvrait les rues. Fantaisie m’est venue de traverser le square Verdrel. Petits pas, souffle court, sol glissant… J’ai obliqué jusqu’à l’espace du Palais, repris la rue St-Lô, la rue St-Nicolas… Air, lumière, atmosphère, tout semblait unique. Tout appelait aux rêveries, aux souvenirs, aux vielles amours… Rentré, bien refroidi, je me suis mis au bicarbonate de soude.

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