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Archive mensuelle de février 2009

CIII.

Du plus loin à remonter dans mes souvenirs, il fut du paysage local. Il s’agit du petit homme sandwich qu’on appelait Podolski. A la fin de sa vie, il ne le faisait plus guère, l’homme sandwich, et du reste il n’y en a plus. Podolski comme surnom car, comme la figure de rhétorique dite métonymie, il avait fini par prendre l’identité de la pancarte qu’il promenait sur le pavé, celle d’un grand tailleur. Ce petit homme (vraiment petit), parlant peu, parlant mal, ne laissant échapper que des signes d’intelligence sinon de compréhension, pouvait passer pour Russe ou, mieux, Polonais. Dès lors Podolski, Polonais, c’est tout comme.

S’y ajoutait un bonnet de laine et une curieuse canne armoriée à l’extrémité haute ornée de pompons. Dégaine de moujik rehaussée d’un regard brillant, le tout venu d’on ne sait quelle steppe. Dans ce temps là, les commerçants croyaient à la réclame. Dans les annuaires, les journaux, sur les murs, les devantures, et sur des carrés de papier que notre Podolski distribuait aux passants, arpentant la rue du Gros-Horloge, la rue Grand-Pont, les quais, la rue Jeanne d’Arc, des Carmes, de l’Hôpital, de la République, le Vieux-Marché, Rollon, Guillaume le Conquérant, Saint-Lô… tant qu’il y en restait, de papiers et de rues.

Fishel et Anne Podolski, tailleurs, ont été déportés en 43. On sait pourquoi. L’homme sandwich l’a peut-être été aussi. Ou pas, je n’en sais rien. Il se trouve que j’ai habité, fin 52, peu de temps, rue Saint-Nicolas, à l’hôtel Astoria, alors hôtel de passe, mais logeant aussi, à petits prix, des personnalités répugnant aux asiles et abris charitables. Dont Podolski, au quatrième, eau et commodités « à l’étage », dans un réduit à sa taille, tenu d’une propreté méticuleuse, d’après Solange, la « femme de chambre ».

Outre le va et vient des journées et nuits, des sommeils de Podolski, des miens et d’un tas d’autres, il y avait à l’Astoria un veilleur de nuit, prénommé Gérard. En fait Gerald, prisonnier de guerre allemand, resté ici par désœuvrement ou par attachement à la propriétaire dont il était (avait été) l’amant impérieux. Gérard détestait Podolski, lequel le craignait. Mystère des haines recuites ? D’Allemand à Polonais, de Nazi à Juif, d’un déclassé à l’autre… chacun d’entre nous y trouvera une vérité.

De jour ou de nuit, ces deux là ne se croisaient pas ou guère. Ou alors lorsque Podolski, plongé dans un sommeil trop peuplé, se réveillait en hurlant, entamait sur le palier une crise d’épilepsie, lancé contre les murs au risque de s’y fracasser. Gérald et moi montions le maîtriser, sans peine. Podolski revenait à lui. C’est ce que Solange appelait « danser la Carmagnole ».

Mais le veilleur de nuit, Solange et la propriétaire méritent leur histoire, qu’il ne faudrait pas romancer. Enfin, pas trop.

J’ai encore croisé Podolski au seuil des années Quatre-vingts, toujours illuminé, souriant aux Kebourim, courant les rues sans papiers ni pancartes, mais muni de son bâton. Vers où, vers quoi… Parfois je m’attends à le voir encore, alerte et infatigable, toujours distribuant son vrai message, celui de la permanence des êtres et des choses.

CII.

On lit ça et là que Rouen est une ville désespérante. Ce n’est pas faux. Et le crier haut et fort évite de se fatiguer les méninges. Beaucoup en profite pour se reposer. Le renoncement, ça évite de passer pour complice. On acquiesce au pire, donc on fortifie sa croyance. Jamais de doute. Tout dans la certitude.

Mais ça n’est pas de ça dont je voulais parler. Devant mon clavier, j’avais l’intention de remettre au jour les Arcades. Quoi les Arcades ? Ce magasin de la rue des Carmes, aujourd’hui partagé entre le Flunch et la Pizza Paï (rien qu’à inscrire ces noms !). On y trouvait de tout, à bon marché, moins cher qu’au Printemps et qu’aux Nouvelles Galeries, dans l’équivalence de ce qu’était autrefois Monoprix, désormais presque chic.

Tenez, détail, on pouvait le traverser, entrer rue des Carmes, ressortir rue Croix de Fer. Pratique pour les rendez-vous. Vous me direz, c’est pareil avec Monop’ entrée rue du Gros-Horloge et sortie rue aux Ours (ou l’inverse). Mais pourquoi ça ? Où sont les adultères ? Plus de mari jaloux, plus de filature, plus d’hôtel de l’après-midi. Trucs de vieux.

Aux Arcades, il y avait une cafétéria. Juste à côté du rayon des disques, le Coca Cola y coûtait 75 centimes. Quelle mémoire ! Souvenirs précis, impossibles à dire ici. Ou alors avec des prénoms d’emprunt, des madame C***, madame L***, arsenal passé de mode.

Les Arcades ont fermé quand ? Fin des années Soixante-dix, je dirais, ou dépassées ? J’ai écumé le rayon disque à la liquidation, dont un enregistrement des Barcarolles de Gabriel Fauré par Jean-Philippe Collard. Sur la pochette, le pianiste semble avoir quatorze ans ; il en a à présent soixante et un (merci Internet).

Mes dévotions quotidiennes débutent par la lecture de Paris-Normandie. Ce jour, 12 février, entretien d’une étudiante réfléchie nommée Camille Pithoud. Que pense-t-elle de la ville désespérante ? « Je trouve dommage qu’il n’y ait pas de lieu culturel d’importance, installé en plein cœur du centre-ville. Un lieu que les associations rouennaises pourraient utiliser pour l’organisation d’animations ou d’expositions. » Hormis son « culturel » bien futile, Camille parle d’or. Elle réclame de l’espace et de la liberté ; c’est tout ce qu’il faut. « On a l’impression que la ville a peur de ses jeunes alors qu’ils sont un moyen pour développer l’organisation d’événements. » Ça, ma chère amie, on s’en fiche que la jeunesse soit un moyen de développer ; ce qui importe c’est que la ville désespérante ait peur de ses jeunes. Ça non plus, ce n’est pas faux. Enfin : Il serait bien d’avoir un endroit central, facile d’accès, aussi bien en termes de tarifs que de transports, qui symbolise l’identité rouennaise. » Oui. Et ce lieu rêvé illustre le renoncement décrit plus haut. L’alibi de nos élus et de leurs électeurs (me too dans le lot). Ce lieu, c’est celui que deux municipalités précédentes ont laissé filé : le défunt Palais des Congrès qu’on leur proposa pour trois francs six euros. Qu’elles laissèrent filer, la peur de la jeunesse au ventre, par lâcheté, mais avec une bonne conscience administrative et financière.

Sur la photo, Camille a un air sympathique mais triste. L’amusant, c’est qu’elle est prise en photo dans une rue passante et qu’en arrière-plan, on voit mon pressing où je porte mon linge. De la dame du pressing aussi il faudrait que je parle.

CI.

La mémoire locale, telle qu’elle fonctionne, place le Cirque du Boulingrin dans les premiers anneaux de la nostalgie. Cette dernière, facile et accessible à tous, invoque un bâtiment lié à la foire St-Romain tambourinant sur les boulevards, lié à Mai 68 et à « l’occupation » dont il fut l’objet, lié à sa destruction par une municipalité sans imagination (en ont-elles jamais ?). La chose eut lieu en l’an Soixante-treize. Un abattage sous l’œil chagrin de vieux rouennais (dont moi). En témoignent diverses photos parues ça et là.

Les anneaux suivants contiennent les meetings politiques et les matchs de catchs, ceux-ci plus populaires que ceux-là. Puis les anneaux s’étendent aux pièces de théâtre, aux concerts, des années d’après-guerre, lorsque le cirque servit de substitut au Théâtre des Arts. Sur ce sujet, gageons que la nomenclature détaillée des « saisons » d’alors fournirait autant de surprises que de déceptions. Au reste, la « vie artistique et culturelle » rouennaise de cette décennie reste à découvrir, histoire de sauver la mémoire de certains, pour ne rien dire des autres.

Si le Cirque, fantôme désormais vénéré, nous hante, c’est pour de mauvaises raisons. Mais de celles d’un spectre, doit-on juger ? Souvenir, mémoire, nostalgie, regret, tout se mêle. Ainsi de Sabine Rancy, en manteau de fourrure, faisant la location pour les représentations ; de L’Ange Blanc assommant Le Bourreau de Béthune (le contraire ?) ; de Ginette Neveu pour un concerto ; de Renaud Sanson et son Théâtrapattes offrant un mémorable Songe d’une nuit d’été, si mémorable que personne ne s’en souvient…. ou encore d’un meeting surchauffé, histoire de dire, lorsqu’on m’entraîna, malgré moi, pour l’élection présidentielle de Georges Pompidou (passons).

Le Cirque ne résonne plus que de rien. Ou à peine. Souvenir, mémoire, nostalgie, regret, fugitives visions. De la sciure, de la sueur, des larmes, du son, des lumières… Mythe pour mythe, s’il fallait tout oublier et ne retenir qu’un rien, tenez, ce serait, les soirs de premières, les projecteurs donnant des reflets bleus aux cheveux d’Hélène Claudine lorsqu’elle dirigeait l’orchestre des Dragons de Villars. On me demandera : « Hélène Claudine Késako ? » Ah, c’est une autre histoire. Et longue. Et variée. Et variable. Je la raconterai, un de ces jours, le personnage méritant une ou plusieurs chroniques.

Mes regrets (ce que d’aucun nomme ma nostalgie) sont enterrés avec le Cirque. Fut-il aujourd’hui encore debout, comme celui d’Elbeuf, dont c’est la quasi-réplique, on le réhabiliterait ; mais à l’évidence pour autre chose que le catch, la politique ou la musique dite classique. Peut-être pour du théâtre ou du cirque comme on les entend aujourd’hui, à savoir, ni du cirque, ni du théâtre. Du « genre ». Comme autrefois on disait de lui ou d’elle, « ils font du genre ».

Rêvons, le Cirque du Boulingrin, un soir prochain, la demi-salle en gradins, la scène plongée dans un noir troublé des seuls lampions de sécurité. Un trait de lumière vient d’imposer le silence. La représentation commencerait dans le bruissement des attentes. Et moi, là, perché au dixième rang, je chercherai encore, mais en vain, les reflets bleus aux cheveux d’Hélène Claudine.

C.

La Une de Paris-Normandie du lundi 9 février dernier annonce « Comment Rouen peut séduire ? ». Question qui n’en est pas une, le « chapeau » offrant déjà la réponse : « Patrimoine ou qualité de vie » suivie d’un commentaire : « Si elle ne manque pas d’atouts liés à son histoire, Rouen a besoin de projets porteurs d’avenir ». Pour alimenter ce prêt à penser à destination des paresseux, le quotidien convoque l’ancien et le nouveau maire. Celui-là et celle-ci y vont de leurs projets anciens et de leurs projets nouveaux, copieux ragoût de lieux communs à la sauce langue de bois.

Lorsque l’un réclame « un projet autour duquel il y aura un vrai consensus », l’autre sollicite « un cadre de vie attractif afin de donner envie de vivre à Rouen ». C’est tout juste si on n’a pas droit à « C’est en toute conscience que je déclare avec conviction… » ou « Je tiens à vous dire ici ma détermination sans faille… ».

Cette façon de prostituer choses et gens est devenue le fonds de commerce des journaleux locaux. On expose une problématique qui n’est qu’une évidence éculée ; en implicite on avance des réponses sans consistance (« projeter la ville dans le XXIe siècle », qui « attend patiemment son profil contemporain », « visible à l’échelle de l’Europe »… et les décideurs (prétendus tels) y vont de leurs vœux ou regrets, variantes sur ce qu’il aurait fallu faire ou qu’on ne fera pas.

Dans ce genre, il y a deux perles ; la première vient de l’ancien maire constatant : « la bourgeoisie rouennaise est longtemps restée repliée sur elle-même », et la seconde du nouveau maire (qualifiée d’« amatrice d’architecture moderne ») qui se hasarde à souhaiter « des projets architecturaux forts, pourquoi pas en hauteur ». On sait que le ridicule ne tue pas, mais tout de même…

Rappelons que l’ancien maire vit ici depuis pas loin de cinquante ans, qu’il a été élu, réélu, sur-réélu dans la banlieue la plus chic du coin, et qu’il semble n’avoir aucune conscience de sa participation active, en tant qu’universitaire, au formatage de trois générations de têtes pensantes locales.

Et rappelons que le nouveau maire – toute amatrice d’architecture qu’elle s’imagine– a laissé dire et faire ce qu’on sait du projet Ricciotti sans parler des Lods ! Si son modernisme architectural se borne à construire « en hauteur », qu’elle sache que c’était, aux temps des Sixties, la fierté des élus communistes de la rive gauche. C’est dire si, en l’an Neuf du siècle suivant, l’audace est à l’ordre du jour.

Alors, Félix, qu’est-ce qu’on fait ? A mon avis, rien. On laisse comme c’est. Ou alors, oui, tenez : « Comment Rouen peut séduire ? » C’est simple ; on en fait une ville propre et sans bagnoles. On en fait une ville riche et sans vulgarité. On en fait une ville élégante et cultivée. Une ville du Nord et austère. Une ville calme et nécessaire. Une ville légère et silencieuse. Ouverte et sans objet. Douce et jeune. Accomplie et fidèle. Mystérieuse et suffisante.

XCIX.

A cette époque, la rue Percière, rue anglaise, n’était, pour ainsi dire, que l’arrière de L’Hôtel de la Poste. Ce palace rouennais (qui voulait en tenir lieu) illuminait la rue Jeanne d’Arc de ses prétentions bourgeoises. On y « descendait » dans l’illusion d’un luxe hanté, sur son arrière, par les rats et les cafards. Au-delà de ce décor, vivait Monsieur Constantini, corse de nation et plongeur de cuisine de son état. Court, massif, cheveu rare, teint bistre, œil mauresque, sourire aurifié… admettons ce portrait comme celui d’un compatriote illustre, mais sans l’être. Et quelle importance à présent ?

Monsieur Constantini, sans prénom, vivait, travaillait, dormait rue Percière. Les plonges étaient situées en contrebas des cuisines, accessibles par un escalier donnant sur la rue. Entre deux tournées de casseroles, il montait fumer sa cigarette, bornant l’instant à l’observation des va-et-vient. Levé tôt, couché tard, il se calquait sur les horaires. Ses nuits se passaient dans une dépendance de l’hôtel, au dessus du garage des vélos, galetas séparé du dortoir des commis de cuisine, serveurs en apprentissage et réceptionnistes saisonniers. Un lit, une armoire, un lavabo, un angle de miroir. Il fallait se relever pour éteindre la lumière. Au 26bis, pour qui sait regarder, il en reste l’ombre.

Pas d’autre horizon que la plonge, sinon ce rituel d’après déjeuner, d’un petit noir au comptoir du Diplomate, le tabac de l’angle. Là, tablier ôté, sabots remisés, il devenait l’oracle disert, précis et irréfutable, des événements politiques. De 1956 à 1962, avec un certain bonheur, Monsieur Constantini fut, pour les habitués, l’agent électoral du retour aux affaires du général De Gaulle, de l’instauration de la Ve République, et des trois Oui aux référendums.

Ses sentences, tombées d’un masque marmoréen, étaient sans appel. L’homme énonçait l’inévitable bon sens, qu’à l’heure de l’apéritif on croit être la morale d’État, la grandeur nationale, la hauteur des Institutions… Cela ne souffrait pas de contestations. La chose advenant, il confondait l’impudent imprudent d’un œil d’Austerlitz. La salle applaudissait.

Cette heure de gloire payait mal celles passées à récurer les chaudrons cuivrés où avaient séjournés jambons d’York braisés au madère, gigots de Béhague fermière, cardons à la Piémontaise, fonds d’artichauts à la Demidoff… A moins qu’il y ait puisé la force nécessaire à son sacerdoce. On sait que d’autres laveurs de vaisselle y méditent leurs talents d’écrivains ou de philosophes.

Un matin, Monsieur Constantini ne s’éveilla pas. Le médecin de l’hôtel conclut à un arrêt cardiaque, ce que le voisinage qualifia de « belle mort ». Ni passé, adresse, famille… ou si peu qu’on ne chercha guère. La charité municipale se chargea d’un corps porté en terre au carré des indigents du cimetière de l’Ouest. La caissière du restaurant et la serveuse du Diplomate se cotisèrent pour l’achat de fleurs. La garde-robe, une gourmette en or, une médaille militaire… ce bilan d’une vie fut distribué aux deux pleureuses. C’est dans le portefeuille que Madame Niseron trouva, outre une carte tricolore, une photo coupée à moitié représentant une jeune fille assise sur le pas d’une porte ; au verso : « Porto-Vecchio, 1937 ».

XCVIII.

Dîner Molineux. Conversation sur les sujets du jour : crise, chômage, commerce exsangue, méfaits des uns ou des autres… Ceci n’empêche pas les bouteilles de se vider et le vin d’échauffer les esprits. Au cours des échanges, phrase admirable de A*** : « Je n’ai pas honte de dire que j’ai voté pour lui, mais ce serait maintenant, je ne le ferais pas ». On devine qui est ce « Lui », écrit (et prononcé) avec une majuscule comme dans les sermons évangéliques ou pour les créatures de Lovecraft : « Celui dont on ne doit pas prononcer Le Nom. »

Cet aveu (à peine un) de A*** (hélas, impossible de la nommer) ne l’engage à rien sinon à la voir gagner sur tous les tableaux ; à savoir, implicite : j’ai le courage de mes opinions, je reconnais mes erreurs, et je suis, aujourd’hui, dans le sens de la marche. Bref, soit l’heure, le jour, j’ai raison. Premier service.

Autour de la table, débattant au dessus de l’antique vaisselle Wedgwood, l’opinion faisait grand cas du trop fameux L majuscule. Tous avaient étaient ou seraient contre. Cet unanimisme, puisé à la source d’un Moulin-à-Vent millésimé, masquait (plutôt mal) la vraisemblance des dires. De fait, inutile de s’attarder sur ce fond de sauce. Pour les convives, le plat principal était bel et bien ce grand L, lettre majuscule… dans tous les sens du terme. Second service.

Rentrant à pied par le froid glacial et sous la neige qui volète, la lassitude m’envahit. Ces dîners, ces gens… N’était-ce ma perpétuelle curiosité et l’occasion d’être sarcastique, je resterais chez moi. A tout prendre, A*** donne une vérité suffisante ; s’exposant, elle se prostitue et se paye de mots. Bref, se tait sur ce qui importe. Ainsi des opinions des convives, d’aujourd’hui ou d’hier, toutes différentes, toutes convergentes. Ce ne sont, au sens strict, que des « façons de parler ».

Voire d’agir. Car distribuer des tracts, vendre des journaux ou brailler dans les meetings, cela aboutit à l’exacte réplique en action. Bien placé pour le savoir ayant peinturluré sur les murs durant la Guerre d’Algérie, puis tracté pour Pierre Mendès-France, Michel Rocard, Pierre Juquin… (d’autres, avant ou après). A cet activisme, on ne fait que se conforter dans une posture, façon moderne de s’acheter une conscience.

Là encore, là toujours, on s’exonère de l’essentiel. La politique du jour, c’est le commentaire. Réagir à ce qui se dit ou se fait. Râler jusqu’à s’en essouffler et refuser de se reconnaître dans le miroir. Le contemporain n’est qu’image de soi, déclinée de mille façons. Ce qui a lieu, c’est ce que nous avons voulu. Ce qui nous fait horreur, c’est ce que nous disons. Dans ce vertige, jusqu’où irons-nous ? Troisième service.

La neige recouvrait les rues. Fantaisie m’est venue de traverser le square Verdrel. Petits pas, souffle court, sol glissant… J’ai obliqué jusqu’à l’espace du Palais, repris la rue St-Lô, la rue St-Nicolas… Air, lumière, atmosphère, tout semblait unique. Tout appelait aux rêveries, aux souvenirs, aux vielles amours… Rentré, bien refroidi, je me suis mis au bicarbonate de soude.

XCVII.

Lors de la mobilisation de Noël, devant les vitrines et sous les illuminations, je me suis souvenu de mes Noëls d’antan. Mes vrais, ceux d’avant la guerre (la dernière ?) où enfant je croyais à tout ça. Au Père Noël, à l’Enfant Jésus et à l’enfance éternelle. Détail du présent, je note, au milieu des festivités, l’absence quasi-générale de boucheries et de charcuteries décorées comme pour des processions. Ce n’était qu’autels de guirlandes et de rubans, avec boudins, chapons, faisans, oies… foules pressées et réveillons prometteurs.

Je me souviens en particulier, rue du Gros-Horloge, de la boucherie Ricouard (c’est aujourd’hui le McDonald) festonnée de cerfs et de sangliers. Massacre sur massacre pour la naissance du Sauveur, en fallait-il de la foi ! Un soir, ma mère venue commander un quelconque morceau de choix, passa trop près d’une des victimes ; son manteau reçut l’hommage sanglant d’un mufle encore frais de l’hallali. Le manteau étant « perdu », elle en parlait toujours vingt ans après.

Aujourd’hui plus de cerfs, plus de sangliers. Nous sommes contre les chasseurs. Et le sang effraye les enfants. C’est sans doute pour ça qu’on se mobilise pour les faire manger bio dans les cantines des écoles municipales. Louable résolution. Certes cela a un côté un brin « bobo » mais il faut bien que cette nouvelle élite (car c’en est une) imprime sa marque. Et qu’accessoirement elle brise les volontés farouches (c’est le rôle des parents).

Les plus âgés d’entre nous se souviendront de leurs propres parents lesquels étaient bourgeois ou bohèmes, pas les deux (encore que…). En tous cas, pas bio. Encore que ! Des amis de mes parents, les R***, se piquaient de végétarisme et de naturisme. A la veille de la Seconde guerre mondiale ça n’était pas si courant. Du moins en France. Ça l’était davantage en Allemagne, occasion en or pour mon père de ricaner. Il voyait dans cette « fantaisie » un soutien implicite à l’idéologie galopante de l’ennemi. Il a changé d’avis par la suite, les R*** ayant été arrêtés pour faits de Résistance. Je me demande même si lui n’a pas été fusillé. De sa mauvaise foi coutumière, mon père aurait conclu : « Voilà où ça les a menés ! »

En admettant que tous les Nazis aient été végétariens (ce qui est douteux) leur supériorité n’aura pas duré ; en admettant que les vainqueurs de 45 aient été tous carnassiers (tout autant douteux) leur bon droit reste incontestable. Faut-il conclure qu’au final, les plus forts boivent du sang ? La chose aurait paru indubitable à mon père. Je ne tiens pas de lui.

Mais j’apprends que cette percée bio dans les cantines se limitera, dans un premier temps, au pain. Il n’empêche j’attends la réaction de Ludo (prénom d’emprunt) qui, six ans sonnés, exigera un steak saignant au prétexte de lutter contre l’extrémisme (il ajoutera : tous les extrémismes). Et pour argument, refusant le morceau de baguette offert, dira avec une grandeur certaine : « Non, madame, je ne mange pas de ce pain là ».




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