XCVI.

Dans sa partie allant de la rue Ganterie à la rue St-Lo, la rue Percière d’autrefois offrait peu de différences avec celle d’aujourd’hui. Nulle démolition ou construction ne sont venues, en cinquante ou soixante ans, changer la perspective anglaise que l’on a en empruntant cette voie dont la ligne de mire est le gigantesque beffroi du Palais de Justice. Celui-là ferme une impasse dédiée à indiquer l’heure au promeneur assez hasardeux pour s’engager entre les hautes maisons privées de soleil, toutes vouées aux logements sans fastes et aux boutiques sans lustre.

Pourquoi la pénétrer, la longer, la traverser ? Question rouennaise. La rue Percière, c’est où ? Interrogation en forme de doute, partagée par quelques autres rues secrètes. C’est où, c’est qui, c’est quoi, l’ignorance à ce point est une vertu nécessaire au charme des villes. En dehors des ignorants, il y a les oublieux ou les irréfléchis ; pour eux, aller rue Percière c’est perdre son temps. Voilà pourquoi le grand cadran les écrase de ses sentences régulières. C’est la rue du temps qui passe, qui jamais ne s’arrête et sans cesse recommence, mouvement perpétuel.

Autrefois (à une époque qui tiendrait dans un siècle entier) Percière n’avait pour fonction que d’être l’arrière de l’immense Hôtel de la Poste, dernier palace rouennais à mériter ce titre. De sa façade, il éclairait la rue Jeanne d’Arc, montrant par son architecture anglo-normande matinée de modern’ style, le chemin enchanté conduisant aux proustiennes stations de Deauville, Trouville, Blonville, Cabourg… Ces rêves de courtes décennies (années Vingt, années Trente…) durèrent tant que s’arrêtèrent « dans la cité gothique » trains et automobiles, tant qu’on accepta grooms, lifts, miss et groupes de l’Agence Cook.

Achevée l’ère des « autogarages » et des « express en provenance de Paris » L’Hôtel de la Poste a fini par ne plus exister, entendez : par ne plus être nécessaire. Vendu à la découpe, il est devenu le logement de voyageurs à horaires fixes. Mais la rue n’a pas changée de manières. Les rares boutiques d’artisans ou commerçants (boulanger, électricien, tapissier…) ont cédés le pas à autant de bars à cocktail ou restaurants à la mode. Pour qui sait observer, il ne s’agit que de doublures. Ces entrepreneurs d’un jour jouent au commerce, comme les enfants jouent « à la marchande ». Y croyant, sans y croire, tout en y croyant. Personne n’est ici à sa place ; on attend la relève et, comme dit le poète « Que sonne l’heure… »

Oui, la rue résiste, et dans sa splendeur hiératique érigée au XIXe siècle, elle perpétue le souvenir d’un monde oublié ou perdu. Percière est comme la vertèbre de l’antédiluvien à partir duquel on reconstitue le grand squelette auquel tout le monde croit mais dont chacun doute.

Habiter là n’est pas habiter le XXe siècle, encore moins le XXIe (à supposer qu’il existe). Non, c’est habiter le perpétuel. Au delà des choses et des jours, c’est être comme les chiffres du grand cadran, à voir les aiguilles passer et repasser. Habiter rue Percière, c’est être le 4, le 11, le 6… ni plus, ni moins.

1 Réponse à “XCVI.”


  • = merveilleux texte

    Preuve que, lorsque la plume ou le clavier sont inspirés, l’écriture reste la voie royale pour restituer le réel dans sa secrète donc stimulante complexité

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