XCIII.

Il m’est permis – mes cheveux blancs me protègent – de dire trois mots sur le drame qui secoue les débris de notre restante bourgeoisie locale. La convention veut qu’on s’apitoie sur les protagonistes, parents, camarades de classe… jusques et y compris les institutionnels qui, jamais en reste, s’en vont sécher les pleurs. On nous parle ça et là de violence, d’obscénité… ailleurs de naïveté ou de narcissisme.

Au vrai, on s’apitoie sur soi-même. Cette vraie / fausse dignité n’est qu’un refus d’entrer dans le jeu. D’être au fait. Tout ici n’est que trop clair. Il s’agit d’amour, de jalousie, éventuellement d’ennui. Ces brûlures sont celles de la jeunesse. Et on sait qu’elle est impitoyable. Jeunesse passée, présente et à venir. Jeunesse comme une maladie infantile de la vie, maladie dont on guérit rarement. Oui, tout ici est limpide. Et aussi triste que simpliste.

Car enfin, la lecture des classiques (Dieu sait s’il y en a sur le sujet !) donne les clés du drame (ou mélodrame) qui s’est joué. Ces classiques n’apportent et n’apporteront aucune consolation – ce n’est pas leur usage – mais ils diront ce qui c’est passé. Ils ne le diront pas avec certitude ou équité, mais ils donneront aux héros leur vérité. Accessoirement elle vaudra pour les lecteurs.

A lire ce qui traîne de grands romans d’amour dans les bibliothèques, tous excellents et qui ont fait leur temps, on s’apercevra que ce fait-divers (car il ne s’agit que de ça) est d’une terrifiante banalité. En même temps, il est l’éternité ; il est ce qui importe, aujourd’hui, ici et maintenant. Rien ne résiste à ce geste et à cette mort. Pour ceux qui désespèrent de la jeunesse, qui n’y voit que superficialité, consommation et dilettantisme, tares pointées avec une sourde satisfaction, eh bien ceux-là sont servis.

Rouen Chronicle existe pour une ville aimée avec autant d’aveuglements que de parti pris. On y décrit des meubles et des couleurs. Au sens le plus classique, c’est un blasonnement. Rien que de confortable. Après tout, dire les lieux, les gens, dauber sur la Municipalité et regretter le temps qui passe, ce n’est pas se fouler. Et qu’est-ce que ça vaut devant Constance et Camille ?

Beau gâchis pour une belle jeunesse dira-t-on. On aura, hélas, selon la vulgate, raison. Qu’il me soit permis de dire autre chose, du moins autrement.

Dire que le quartier St-Gervais est par trop vide, que les dimanches y sonnent creux. Dire que les Tourelles c’est à désespérer de l’avenir. Que les adultes ça épuise. Que la place de la gare, c’est tout sauf la joie de vivre. Que les bistrots, ça ne dure qu’un temps. Que la tête dans l’ordinateur, c’est la vie sans la vie. Que l’amour ça s’écrit toujours avec un grand A (ou alors c’est pas la peine). Que dix-huit ans, c’est trop long, et que si ça doit durer comme ça, là encore, c’est pas la peine. Bref, que cette belle jeunesse qu’on regarde à peine et qui cesse de nous dire « ça me gonfle » ou « ça me prend la tête », s’en sort comme elle peut.

Par la résignation, le génie ou le crime. Pas certain qu’elle ait toujours le choix.

2 Réponses à “XCIII.”


  • Bonjour,
    Votre texte est très beau. Le plus intéressant dans ce que vous dîtes c’est qu’il n’y a que les mots et la littérature pour nous permettre de dire ce qui se passe, ce qui s’est passé, et que toutes les explications sociologiques, psychologiques, politiques, ne peuvent épuiser les faits. Y a-t-il de la tragédie dans cette ville? c’est ce que la fin de votre texte suggère. Rouen en tout cas, quand on la découvre et qu’on ne la connaissait pas, n’inspire pas la joie de vivre. Elle semble tiraillée entre bourgeoisie et classe ouvrière, splendeur passée et histoire industrielle récente. C’est une ville terrible, dure, dans laquelle on lit l’histoire (sauf que tout s’arrrête ou presque il y a trente ans). En même temps, à cause de cela, j’ai appris à aimer cette agglomération.

  • je suis presque de votre génération (1937)et je vous lis avec délectation régulièrement:je revis la ville de mon adolescence mais je ne fréquentais que le Métro,quelque fois le Donjon
    Les salons de thé ont été testés grandeur nature mais un bémol sur Bolzer,trop récent!
    A quand les charcutiers? les rillettes et le boudin blanc de la rue Massacre,l’andouille et le jambon chez lecerf(au clos depuis trois générations)etc
    Tout cela anecdotique.Merci de ce que vous faîtes partager ;il semble que la Rive Droite existe toujours….

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