XCII.

Ce que je sais du Rouen d’autrefois me vient en partie de Simone, tenancière de comptoir, femme de tête, de cœur et de cul. Elle était de ces êtres incomparables qui n’ont que de vraies qualités et les seuls défauts qui comptent. Une vie de Simone, c’est un siècle d’histoires, petites et grandes, d’Histoire petite et grande.

Elle était née vers 1885 (à bien calculer) dans un patelin du fin fond du pays de Caux. Débarquée au tournant du siècle à Rouen comme boniche, elle ne tarda pas à se retrouver « en maison », me précisait-elle, rue des Cordeliers, « chez Conchita ». A vingt ans passés, elle en avait vu de drôles, et comme dit Mac Orlan, elle « vidait son verre en fermant les yeux ». Du reste, elle illustrait à merveille cette période, cultivant avec conscience le style Filles et ports d’Europe genre à jamais disparu mais assuré de survivre sur pellicule glacée, en chansons ou dans de solides romans.

Bref, Simone était aussi véridique qu’un mythe. Le savait, en jouait et ne s’épargnait pas lorsqu’il s’agissait de repeindre le Panthéon. Je l’ai connu au sortir de la guerre 39-45 lorsqu’elle tenait le Bar Raymond au X de la rue Martainville. Je l’ai retrouvé Au retour du 112 rue Eau-de-Robec, puis, finalement, à O’Baréno, rue St-Nicaise, là où elle est morte, en 1962 ou 63, je ne sais plus. Ce que je sais c’est qu’on l’enterra à l’église, couverte de fleurs comme elle n’en jamais vu. Tant de roses de Noël pour une ancienne, avouez que…

Sa carrière derrière les comptoirs avait commencé au Star, bar à matelots de la rue Duguay-Trouin (il me semble) acheté grâce au trafic des surplus militaires de la Grande Guerre. Idem pour le Bar Raymond car ce n’est pas dans la limonade qu’on fait « des affaires » mais avec ceux qui la boivent (façon de parler). Donc au final trois bars, trois adresses, presque trois périodes de ma vie et presque trois Simone aux souvenirs composites. Il faudra que j’y revienne.

Pour l’heur, je précise que j’ai toujours vu Simone buvant, et du Byrrh. Uniquement. Une bouteille par jour. Jamais ivre, juste rêveuse. Il faut croire que l’apéritif inventé par les frères Violet vers 1860 conservait, puisque la veille de sa mort, Simone finissait encore une bouteille qu’elle ignorait être la dernière. Au temps du Bar Raymond, voyant entrer le représentant de la marque, elle s’écriait : « L’homme de ma vie ! ».

Simone est morte dans son bistrot, en peignoir vaguement chinois, avec aux pieds des mules à pompons ; il fallut s’y mettre à plusieurs pour la relever, surprise qu’elle avait été, la veille au soir, en retirant la clenche de la porte.

On connaît cette scie : « En Afrique, un vieillard qui meurt, c’est une bibliothèque qui brule. » Ici, quand meurt une patronne de bistrot, ce n’est rien de cela. C’est le temps qui s’en va, celui de la vie vécue, la vie qui ne fournit jamais la matière d’une histoire complète.

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