XC.

J’ai habité rue St-Nicaise. Aujourd’hui plus personne n’habite cette rue ; enfin personne comme, autrefois, on habitait. C’était au début des années Cinquante, sinon fin des années Quarante. Et quant je dis « j’ai habité », disons que je logeais chez quelqu’un. En plus, ça n’était même pas rue St-Nicaise, mais rue d’Enfer, ruelle qui n’existe plus. Sur la gauche, second étage, un logement minuscule, deux pièces, l’une donnant sur rue, l’autre sur cour. Incroyable comme alors on pouvait vivre avec si peu de confort, simple évier, poêle à charbon, chiottes dans l’escalier… fallait-il être jeune et aimer tout court ! Rue St-Nicaise, on trouvait des épiceries, des cafés, un coiffeur, un boucher, un boulanger… et une population en nombre pour les faire vivre et y vivre, le tout coiffé par cette invraisemblable église imaginée par Pierre Chirol, édifice aujourd’hui à l’abandon, un des lieux rouennais les plus énigmatiques et secrets. A l’époque dont je parle, l’église fonctionnait avec curé desservant, offices chaque dimanche, jours fériés, confessions, communions, mariages, inhumations… et patronage fréquenté par nombre d’enfants du quartier. Le curé se nommait l’abbé Dufréty (ça ne s’invente pas) et logeait dans le presbytère qu’on voit encore. L’anecdote le concernant se résume à ceci : curé pauvre d’entre les pauvres, sans domestique, répugnant aux tâches ménagères, il prenait ses repas à l’enseigne du Domino d’Or (ou d’Argent ?) Dans une arrière-salle, heure de midi, on pouvait le voir devant de vastes assiettes préparées par la patronne, cuisinière plus généreuse que chevronnée. Au coin de la rue Aimable-Floquet, se tenait un épicier nommé Mesnildrey qui débitait tout ce qui permettait de survivre sans rien désirer d’autre ; un peu plus bas une mercerie, puis un commerce qu’on nommait alors un bazar et dont on peine aujourd’hui à imaginer ce que c’était ; puis un charbonnier, un droguiste (même observation que pour le bazar). Plus haut une entreprise de couverture et ramonage nommée Dehors, un coiffeur et un boulanger nommé Démarest. Fermant la rue, mais situé rue de la Roche, un boucher nommé Guibet. Maniaque des cafés de quartier, j’étais client de trois : O’Baréno au coin de la rue de l’Aître (bistrot tenu par Simone dont je reparlerai) ; le Domino d’Or ou d’Argent où j’étais comme au catéchisme ; et au 47, en haut de la rue, sur le côté gauche, dans un lieu improbable fréquenté par une colonie algérienne. Là, dans une salle basse, obscure et enfumée, se tenait, à toute heure, une assemblée de kabyles, certains en djellabas ou gandouras, parlementant, rongeant des glibettes, sirotant des thés poisseux voire des alcools indistincts. Le caïd du lieu était un certain Slimane aidé de divers « cousins » aux visages émaciés, jeunes hommes interchangeables porteurs de dents en or, de gourmettes et chaînettes de même métal, de crans d’arrêt d’un autre. En 1956 ou 57, la police fit là une mémorable prise de guerre… autre histoire à raconter. Tout a disparu, oublié dans la réhabilitation générale des années Soixante-dix, réhabilitation elle-même noyée dans l’incurie et les modes changeantes. Sans les gens, sans les boutiques, tout est revenu à l’identique. Moins le charme. Dernière minute : j’ai remonté la rue ; finalement c’était le Domino d’Argent.

1 Réponse à “XC.”


  • « …J’imagine au ralenti|les draps humides en pension|cadichon qui s’échappe à la bougie|l’odeur de cirage noir de pompes à cirer|des fumées tristes de chicorée|la blouse grise tachée d’encre rouge|la cour de récré couverte d’un manteau glacé|des départs samedi non-consignés… » (Extrait de « Nuage d’or » Christophe)

    Ce quartier a marqué ma vie, c’était au milieu des années 60; Deux ans et demi d’internat à Fontenelle, alors Lycée, laisse des traces. J’y suis rentré une année en avance sur l’âge pour cause d’intelligence décrétée par mes maîtres de primaire. Nous habitions Grieu, peu éloigné de St Nicaise, mais ma mère avait jugé utile de me préserver de l’ambiance familiale qui n’était pas toujours au beau fixe. Mal lui en prit. Pour parfaire l’espèce de catastrophe qui m’arrivait, ce fut l’année de la mise en route des « maths modernes ». Le prof de math donnait cours avec le nouveau manuel à la main et nous nous étions immergés dans les ensembles en lieu et place de nos divisions, quotient et autres problèmes de trains ou robinet fuyant…
    Les grands dortoirs, l’enfermement, la solitude, mes frères et soeurs bien au chaud à la maison, la grisaille, les pions, la cour le dimanche en hiver sous un ciel obscur, glacée, déserte, sombre, instants sans fonds, instants mortels, vie en suspend, combien de temps?
    Car mes bons résultats devinrent plus que médiocres, ainsi que ma discipline et je finis par passer un grand nombre de dimanches consigné, ma mère m’apportant à certaines époques du linge propre le lundi matin à la porte du lycée.
    Lorsqu’enfin je pouvais sortir pour prendre le 2/A place St Vivien, je m’achetais si je pouvais un pudding à la boulangerie qui faisait l’angle de la rue des Requis et de la rue Orge. Il coutait 25 cts et je n’en ai jamais retrouvé d’aussi bon. Puis je traversais l’ancien quartier moyenâgeux de la Pomme d’Or vers la liberté, un concept qui m’étais étranger mais que je découvrais physiquement. C’était comme être sorti d’un trou et jeté en pleine lumière; l’air s’engouffrait de nouveau dans mes poumons. Il m’arrivait également de sortir le jeudi après-midi pour quelques heures. Un temps bien trop court pour profiter de quoi que ce soit. Vers la fin d’après midi je reprenais la route vers Fontenelle, laissant mes frères et sœurs regarder la fin de Zorro dans la chaleur de la maison familiale.
    Et lorsque je fus au final renvoyé du Lycée on me fis passer un test de je ne sais pas quoi à l’inspection académique (rue de Fontenelle! gasp!), et de l’intellectuel brillant que j’étais 3 ans auparavant je fus cette fois-ci décrété manuel et mis en apprentissage d’horlogerie à « La Clinique de la Montre » rue Aux Ours, tenue par le discret M. Anquetil. L’intelligence c’est comme tout, ça va ça vient.

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