LXXXIX.

Songerie. Je compte les auteurs à côté desquels, comme on dit, « je suis passé », ceux pour qui je n’ai aucun goût, avec lesquels je n’ai aucune affinité. Passons sur les contemporains, nombreux et éphémères, guère de temps à perdre, pour ce qui m’en reste. Dire avec simplicité que Claude Simon ou Jean-Marie le Clézio me tombent des mains. Qu’y faire ? Dommage pour moi J’ai cessé de croire que cela avait une importance, entendez, suivre le goût moyen, entonner le chant des loups.

Au hasard d’un fond d’étagère, je mets la main – qu’y faisait-il ? – sur un recueil défraîchi d’Edgar Allan Poe, autre rendez-vous manqué. J’ouvre et tombe sur le Scarabée d’or :

« Il y a quelques années, je me liai avec William Legrand. Il était d’une ancienne famille protestante, et jadis il avait été riche ; mais une série de malheurs l’avait réduit à la misère. Pour éviter l’humiliation de ses désastres, il quitta La Nouvelle-Orléans, la ville de ses aïeux, et établit sa demeure dans l’île de Sullivan, près Charleston, dans la Caroline du Sud… » 

Qu’on m’explique pourquoi, je décroche à partir de « l’île de Sullivan » ? Lecture avec les yeux, les phrases passent au second rang, en sourdine, ma pensée est ailleurs.

Pourquoi le nom de William Faulkner m’est-il apparu ? Rendez-vous manqué encore, tant cette prose imaginée par Maurice-Edgar Coindreau à tout fait pour l’oubli d’un Robert Penn Warren, autrement supérieur. J’ai le souvenir d’avoir acquis mon premier Robert Penn Warren (Les Fous du Roi) chez Denise Palier, bouquiniste, dans une édition débrochée, pris dans la corbeille qui attendait la poubelle.

Scrupule, pour trente centimes de francs, dans quelle boutique ai-je fait cette acquisition ? De boutiques, Mademoiselle Palier en posséda trois : la dernière, rue Martainville, à l’entrée de l’Aître St-Maclou, la précédente rue des Bons-Enfants, à l’angle de la rue Dinanderie, et la première, au début de la rue Charles-Lenepveu, à l’ombre du musée de la ferronnerie. Elle avait succédé dans cette boutique à une certaine Madame H***, personnage que j’ai bien connu et plus que bien.

Madame H*** fut une de mes courtes passions, celle-ci partagée mais que son statut de femme dite mariée rendait, vers l’an Soixante-quatre ou cinq, difficile à assumer. Autant de sa part que de la mienne, du reste, car j’ai horreur des embrouilles. Pour être tout à fait goujat, je me demande si sa profession de libraire n’aidait pas à hausser mes sentiments. Le mari, elle et lui, d’origine Pied-Noir, faisait dans les travaux publics ou assimilé. Je me souviens avoir offert à Madame H***, presque en cadeau d’adieu, un pendentif de verre émaillé signé « M. B. de St-Paul de Vence ».

Et aussi que ce bijou venait d’une boutique, rue Jeanne d’Arc, à deux pas du Palais de Justice dont il ne reste rien (aujourd’hui c’est un magasin d’articles de cuisine) sinon les stucs du plafond, l’escalier et la rambarde de fer forgé. Est-ce tout ? Non. Ce magasin, se nommait, c’est quasiment incroyable, Au Scarabée d’or.

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