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Archive mensuelle de janvier 2009

XCVI.

Dans sa partie allant de la rue Ganterie à la rue St-Lo, la rue Percière d’autrefois offrait peu de différences avec celle d’aujourd’hui. Nulle démolition ou construction ne sont venues, en cinquante ou soixante ans, changer la perspective anglaise que l’on a en empruntant cette voie dont la ligne de mire est le gigantesque beffroi du Palais de Justice. Celui-là ferme une impasse dédiée à indiquer l’heure au promeneur assez hasardeux pour s’engager entre les hautes maisons privées de soleil, toutes vouées aux logements sans fastes et aux boutiques sans lustre.

Pourquoi la pénétrer, la longer, la traverser ? Question rouennaise. La rue Percière, c’est où ? Interrogation en forme de doute, partagée par quelques autres rues secrètes. C’est où, c’est qui, c’est quoi, l’ignorance à ce point est une vertu nécessaire au charme des villes. En dehors des ignorants, il y a les oublieux ou les irréfléchis ; pour eux, aller rue Percière c’est perdre son temps. Voilà pourquoi le grand cadran les écrase de ses sentences régulières. C’est la rue du temps qui passe, qui jamais ne s’arrête et sans cesse recommence, mouvement perpétuel.

Autrefois (à une époque qui tiendrait dans un siècle entier) Percière n’avait pour fonction que d’être l’arrière de l’immense Hôtel de la Poste, dernier palace rouennais à mériter ce titre. De sa façade, il éclairait la rue Jeanne d’Arc, montrant par son architecture anglo-normande matinée de modern’ style, le chemin enchanté conduisant aux proustiennes stations de Deauville, Trouville, Blonville, Cabourg… Ces rêves de courtes décennies (années Vingt, années Trente…) durèrent tant que s’arrêtèrent « dans la cité gothique » trains et automobiles, tant qu’on accepta grooms, lifts, miss et groupes de l’Agence Cook.

Achevée l’ère des « autogarages » et des « express en provenance de Paris » L’Hôtel de la Poste a fini par ne plus exister, entendez : par ne plus être nécessaire. Vendu à la découpe, il est devenu le logement de voyageurs à horaires fixes. Mais la rue n’a pas changée de manières. Les rares boutiques d’artisans ou commerçants (boulanger, électricien, tapissier…) ont cédés le pas à autant de bars à cocktail ou restaurants à la mode. Pour qui sait observer, il ne s’agit que de doublures. Ces entrepreneurs d’un jour jouent au commerce, comme les enfants jouent « à la marchande ». Y croyant, sans y croire, tout en y croyant. Personne n’est ici à sa place ; on attend la relève et, comme dit le poète « Que sonne l’heure… »

Oui, la rue résiste, et dans sa splendeur hiératique érigée au XIXe siècle, elle perpétue le souvenir d’un monde oublié ou perdu. Percière est comme la vertèbre de l’antédiluvien à partir duquel on reconstitue le grand squelette auquel tout le monde croit mais dont chacun doute.

Habiter là n’est pas habiter le XXe siècle, encore moins le XXIe (à supposer qu’il existe). Non, c’est habiter le perpétuel. Au delà des choses et des jours, c’est être comme les chiffres du grand cadran, à voir les aiguilles passer et repasser. Habiter rue Percière, c’est être le 4, le 11, le 6… ni plus, ni moins.

XCV.

La lecture de la presse institutionnelle est distrayante. Mais parfois – souvent – fastidieuse. Ou révoltante. C’est le cas pour le feuilletage (lecture serait abusif) du dernier numéro (n° 300) de Rouen Magazine, journal de la paroisse. Passons sur l’indigence du contenu, le verbiage faussement ingénu ou humoristique, le degré zéro de l’information. Tout est là – excellemment fait – pour occuper l’espace et formater l’image de la ville. On ne le sait que trop : ceci et cela pourraient illustrer le dynamisme de Nevers, Tarbes, Cambrai, Besançon…. Il n’y a que de minces retouches à faire.

Cela n’a aucune importance. Sauf que parfois, s’y glisse une bourde qui en dit trop. Ainsi, page 22, l’anodine rubrique jeu « C’est où ? ». Il s’agit à partir d’un détail photographique d’identifier monument, façade, enseigne. Pour les amoureux de la ville, c’est plaisant, encore que souvent enfantin à résoudre. Donc aujourd’hui, réponse à l’énigme précédente où il fallait reconnaître une des verrières de la synagogue sise 55 rue des Bons-Enfants.

Pour l’histoire, rappelons que l’emplacement était autrefois celui de l’église Sainte Marie la Petite, devenue synagogue vers 1864, détruite lors des bombardements de 44, et reconstruite autour de 1950 sur les plans d’un certain Edmond Lévy (guère trace d’une carrière). Dans un style le plus fonctionnel qui soit, le bâtiment a un charme mystérieux, secret, qui intrigue ; il est à la fois modeste et imposant, évident et incongru, mais passons. Les verrières sont d’autant reconnaissables qu’elles ont, chacune dans un lourd cadre carré, une armature en forme d’étoile de David. Bref, pour qui connaît son Rouen, l’identification tombe d’elle-même.

Il faut croire qu’à Rouen-Magazine on est moins solennel, moins pédant, moins – comment dire – coincé ? Car, énigme résolue, à côté de la photo de ladite verrière, on a inscrit : mosquée de Rouen.

D’aucuns diront que, certes, l’erreur est patente, mais qu’il s’agit là d’un point de détail dans l’histoire du patrimoine local. Et puis, par les temps qui courent, mosquée ou synagogue, c’est du pareil au même, à tout prendre, des trucs où on balance des cocktails-Molotov, où on peinturlure des slogans à la va-vite… Pas à Rouen bien sûr, ailleurs.

La chose est d’autant plus plaisante (façon de dire) qu’en page 5, l’éditorial de la députée-maire (laquelle est aussi directrice de la publication) se conclut par : « La culture facilite l’ouverture de l’un vers l’autre et l’acceptation des différences. » C’est vous dire si à Rouen-Mag on est cultivé, ouvert, différent…

Pour preuve, l’inépuisable énergie mise à trouver des titres en forme de jeu de mots. Vous savez le côté : coqs en stock, la vie est tailleur, quand les bonnes œuvrent, le jour du senior… La rédaction y excelle au point que ce numéro contient un florilège de treize ans de pareilles niaiseries. Bref, ils sont contents d’eux. Dans le genre lourd (mais en plus actuel) ça rappelle les meilleures feuilles de Marius ou du Hérisson

C’est quoi ça ? Jeunes gens, c’est seulement pour les vieux Rouennais. Pour le reste, continuez. Vous possédez toutes les vertus qui comptent aujourd’hui.

XCIV.

D’incomparables tartes aux fraises des bois se trouvaient au 39 de la rue Jean-Lecanuet (alors rue Thiers), quasiment en face du square Verdrel, dans un salon de thé d’un genre d’avant-guerre, nommé  A l’Impératrice. Pour le pithiviers (gâteau abandonné) c’était dans la petite boutique verte de Fernand Baur, au 138-140 de la rue St-Hilaire. Une préparation de cérémonie (mariage ou communion) se commandait chez Lafosse, rue Cauchoise, à défaut chez Bocquet, rue Louis-Ricard.

De longtemps, les meilleurs mokas (chocolat ou café) venaient de chez Caveng, 23 rue Beauvoisine. Ceux de Meier, 119 rue Jeanne d’Arc, pouvaient rivaliser mais avec une nuance de galvaudage. Les choses compliquées (hélvetia, souvaroff) s’admiraient dans la vitrine de Pailloux, rue des Carmes (sous « les arcades »), devenu par la suite Rolland (régent aux marrons) mais dont les prix affichaient des nombres déraisonnables. Il y eut aussi le grand salon de thé Périer, rue du Gros-Horloge, enseigne mythique mais dont la pâtisserie réputée « fine » mignardisait trop ; en revanche, uniques petits pains au lait accompagnant un chocolat chaud servis par de petits tabliers blancs.

D’Heran, rue St-Lo, institution, ne vivait que sur ses succès d’antan, survivance de temps perdus (napolitain, jalousie, conversation, salambo…). Désormais la concurrence retenait les connaisseurs (les derniers) chez Delamare, rue de Crosne (baba au rhum, allumette, millefeuille). Ou chez Perroche (sabayon, reine de Saba, pudding), ce dernier au milieu de la rue Beauvoisine. Comme aujourd’hui chez Mesrouze, 38 rue Armand Carrel (tatin sans conteste, mais surtout charlotte aux fraises, vacherin et bûche de Noël).

Plus rustique, plus au goût du jour, plus dans la norme mais avec l’excellence : Osmont, rue Jacques Le Lieur, ou encore Christophe Rouas, rue Armand Carrel (lindzer, crumble, dartois…). Idem pour Maugard, rue Ganterie, et Bolzer, place Beauvoisine, ce dernier avec une nette avance. Dernière adresse, sans nom connu, au 144 de la rue Martainville, une vitrine de pâtisserie comme on en voit plus, vrai régal des yeux, assumé dès la porte franchie. S’il fallait aujourd’hui une seule adresse, c’est là. Les autres, qui subsistent au hasard des promenades ou des envies, se cachent au bas d’enseignes sans caractère, sans originalité, sans attrait, sinon celui d’un conformisme tout venant.

Naguère, rue des Bons-Enfants, passé la rue des Champs-Maillets, dans une boutique qui ressemblait plus à celle d’un charbonnier qu’à autre chose, on trouvait un far breton de légende. Tout comme Au Mirliton, 88 rue de la République, un diplomate de « l’ancien temps », celui où on aimait vraiment les gâteaux. Temps, exemple parmi d’autres, de chez Mariette, rue Massacre (clafouti aux cerises et flan au lait) servis là par une dame aussi aimable que celle du Mirliton était revêche. C’était le temps (aujourd’hui fini) des simples boulangeries de quartiers, où la pâtisserie avait ce goût simple et vrai, sans apprêt ou fioriture. Dans cet esprit : Dauphin rue Percière, Saunier rue Orbe, Revet place du Vieux-Marché… on en oublie. Boutiques et temps d’avant l’industrialisation, d’avant le nivellement des goûts et des saveurs, d’avant le cholestérol et le diabète. Temps où, peut-être (surement), Saint Honoré veillait sur nous.

XCIII.

Il m’est permis – mes cheveux blancs me protègent – de dire trois mots sur le drame qui secoue les débris de notre restante bourgeoisie locale. La convention veut qu’on s’apitoie sur les protagonistes, parents, camarades de classe… jusques et y compris les institutionnels qui, jamais en reste, s’en vont sécher les pleurs. On nous parle ça et là de violence, d’obscénité… ailleurs de naïveté ou de narcissisme.

Au vrai, on s’apitoie sur soi-même. Cette vraie / fausse dignité n’est qu’un refus d’entrer dans le jeu. D’être au fait. Tout ici n’est que trop clair. Il s’agit d’amour, de jalousie, éventuellement d’ennui. Ces brûlures sont celles de la jeunesse. Et on sait qu’elle est impitoyable. Jeunesse passée, présente et à venir. Jeunesse comme une maladie infantile de la vie, maladie dont on guérit rarement. Oui, tout ici est limpide. Et aussi triste que simpliste.

Car enfin, la lecture des classiques (Dieu sait s’il y en a sur le sujet !) donne les clés du drame (ou mélodrame) qui s’est joué. Ces classiques n’apportent et n’apporteront aucune consolation – ce n’est pas leur usage – mais ils diront ce qui c’est passé. Ils ne le diront pas avec certitude ou équité, mais ils donneront aux héros leur vérité. Accessoirement elle vaudra pour les lecteurs.

A lire ce qui traîne de grands romans d’amour dans les bibliothèques, tous excellents et qui ont fait leur temps, on s’apercevra que ce fait-divers (car il ne s’agit que de ça) est d’une terrifiante banalité. En même temps, il est l’éternité ; il est ce qui importe, aujourd’hui, ici et maintenant. Rien ne résiste à ce geste et à cette mort. Pour ceux qui désespèrent de la jeunesse, qui n’y voit que superficialité, consommation et dilettantisme, tares pointées avec une sourde satisfaction, eh bien ceux-là sont servis.

Rouen Chronicle existe pour une ville aimée avec autant d’aveuglements que de parti pris. On y décrit des meubles et des couleurs. Au sens le plus classique, c’est un blasonnement. Rien que de confortable. Après tout, dire les lieux, les gens, dauber sur la Municipalité et regretter le temps qui passe, ce n’est pas se fouler. Et qu’est-ce que ça vaut devant Constance et Camille ?

Beau gâchis pour une belle jeunesse dira-t-on. On aura, hélas, selon la vulgate, raison. Qu’il me soit permis de dire autre chose, du moins autrement.

Dire que le quartier St-Gervais est par trop vide, que les dimanches y sonnent creux. Dire que les Tourelles c’est à désespérer de l’avenir. Que les adultes ça épuise. Que la place de la gare, c’est tout sauf la joie de vivre. Que les bistrots, ça ne dure qu’un temps. Que la tête dans l’ordinateur, c’est la vie sans la vie. Que l’amour ça s’écrit toujours avec un grand A (ou alors c’est pas la peine). Que dix-huit ans, c’est trop long, et que si ça doit durer comme ça, là encore, c’est pas la peine. Bref, que cette belle jeunesse qu’on regarde à peine et qui cesse de nous dire « ça me gonfle » ou « ça me prend la tête », s’en sort comme elle peut.

Par la résignation, le génie ou le crime. Pas certain qu’elle ait toujours le choix.

XCII.

Ce que je sais du Rouen d’autrefois me vient en partie de Simone, tenancière de comptoir, femme de tête, de cœur et de cul. Elle était de ces êtres incomparables qui n’ont que de vraies qualités et les seuls défauts qui comptent. Une vie de Simone, c’est un siècle d’histoires, petites et grandes, d’Histoire petite et grande.

Elle était née vers 1885 (à bien calculer) dans un patelin du fin fond du pays de Caux. Débarquée au tournant du siècle à Rouen comme boniche, elle ne tarda pas à se retrouver « en maison », me précisait-elle, rue des Cordeliers, « chez Conchita ». A vingt ans passés, elle en avait vu de drôles, et comme dit Mac Orlan, elle « vidait son verre en fermant les yeux ». Du reste, elle illustrait à merveille cette période, cultivant avec conscience le style Filles et ports d’Europe genre à jamais disparu mais assuré de survivre sur pellicule glacée, en chansons ou dans de solides romans.

Bref, Simone était aussi véridique qu’un mythe. Le savait, en jouait et ne s’épargnait pas lorsqu’il s’agissait de repeindre le Panthéon. Je l’ai connu au sortir de la guerre 39-45 lorsqu’elle tenait le Bar Raymond au X de la rue Martainville. Je l’ai retrouvé Au retour du 112 rue Eau-de-Robec, puis, finalement, à O’Baréno, rue St-Nicaise, là où elle est morte, en 1962 ou 63, je ne sais plus. Ce que je sais c’est qu’on l’enterra à l’église, couverte de fleurs comme elle n’en jamais vu. Tant de roses de Noël pour une ancienne, avouez que…

Sa carrière derrière les comptoirs avait commencé au Star, bar à matelots de la rue Duguay-Trouin (il me semble) acheté grâce au trafic des surplus militaires de la Grande Guerre. Idem pour le Bar Raymond car ce n’est pas dans la limonade qu’on fait « des affaires » mais avec ceux qui la boivent (façon de parler). Donc au final trois bars, trois adresses, presque trois périodes de ma vie et presque trois Simone aux souvenirs composites. Il faudra que j’y revienne.

Pour l’heur, je précise que j’ai toujours vu Simone buvant, et du Byrrh. Uniquement. Une bouteille par jour. Jamais ivre, juste rêveuse. Il faut croire que l’apéritif inventé par les frères Violet vers 1860 conservait, puisque la veille de sa mort, Simone finissait encore une bouteille qu’elle ignorait être la dernière. Au temps du Bar Raymond, voyant entrer le représentant de la marque, elle s’écriait : « L’homme de ma vie ! ».

Simone est morte dans son bistrot, en peignoir vaguement chinois, avec aux pieds des mules à pompons ; il fallut s’y mettre à plusieurs pour la relever, surprise qu’elle avait été, la veille au soir, en retirant la clenche de la porte.

On connaît cette scie : « En Afrique, un vieillard qui meurt, c’est une bibliothèque qui brule. » Ici, quand meurt une patronne de bistrot, ce n’est rien de cela. C’est le temps qui s’en va, celui de la vie vécue, la vie qui ne fournit jamais la matière d’une histoire complète.

XCI.

C’en sera bientôt fini. Oui, des « fêtes », des cadeaux, de la mangeaille, des vœux, des souhaits, des « rétros », des galettes, des soldes. Et c’en sera fini des mascarades qui accompagnent ces rituels de plus en plus pesants. Effet du vieillissement ? J’ai l’impression que c’est, d’année en année, de pire en pire. Si seulement on pouvait être chloroformé chaque 5 décembre et être réveillé chaque 5 février (voire plus tard, après les « séjours à la neige »), je m’inscris de suite.

Jérôme, mon neveu, qui n’en rate pas une dans le genre dynamique, a voulu me traîner « aux vœux du maire ». C’était jeudi 8 janvier. Le moindre froid des rues ne pouvant me servir de prétexte, j’ai argué qu’il me restait de la lecture en retard, et surtout le visionnage des épisodes de l’Apocalypse proposés par Arte.

Bien m’en a pris. Car, s’agissant d’interprétation de textes sacrés, on ne peut s’empêcher d’être ébloui. Ainsi : « il y avait un trône dans le ciel, et sur le trône quelqu’un était assis. Celui qui était assis avait l’aspect d’une pierre de jaspe et de sardoine ; et le trône était environné d’un arc-en-ciel semblable à de l’émeraude. Autour du trône je vis vingt-quatre trônes, et sur ces trônes vingt-quatre vieillards assis, revêtus de vêtements blancs…  » (Apoc. IV. 2-3)

Tout ça est lumineux, mais j’explique : le trône dans le ciel, quelqu’un assis dessus, c’est la mairie et Valérie Fourneyron. Le jaspe, c’est un quartz de couleur rouge (précision importante) ; il dégage une grande énergie, c’est le symbole de la vitalité physique, du courage, de l’esprit d’entreprise, et dit-on, il donne de la « force dans les jambes » (ça c’est pour le vélo). La sardoine c’est encore une pierre, une agate rougeâtre (précision encore) et surtout « transparente » (à cause des débats interne du PS ?). La pierre est aussi symbole de foi et de martyre (avouez que…)

L’émeraude, évidemment ce sont les Verts. Les vingt-quatre vieillards, ce sont les adjoints et les conseillers délégués. S’ils sont « vêtus de blanc », c’est à cause des restes de Rouen Givrée. Reste l’arc-en-ciel ; là, l’exégèse hésite. Certes c’est le drapeau des gays, mais peut-on croire qu’au Conseil… Non, impossible. Du reste, les vingt-quatre adjoints et délégués sont en réalité vingt-cinq. Il en manque donc un assis sur un trône. Un adjoint de « trop » ? L’allusion est obscure. Par bonheur la parole de l’apôtre Jean vient à notre secours ; dans le chapitre VII. 3, il est dit : « Ne faites point de mal à la terre, ni à la mer, ni aux arbres ». Bingo, ça c’est pour le hêtre du square Verdrel qu’on va tronçonner. Donc un avertissement, sinon une menace. Ça augure mal de l’année à venir.

Voilà tout ce que j’ai compris des deux premiers épisodes de la série de Jérôme Prieur et de Gérard Mordillat. Lorsque mon neveu est rentré de la Halle aux Toiles (Crémant d’Alsace et langues de chat), il me certifie que je dormais devant le poste ; sur l’écran, une rediffusion de Plus belle la vie.

XC.

J’ai habité rue St-Nicaise. Aujourd’hui plus personne n’habite cette rue ; enfin personne comme, autrefois, on habitait. C’était au début des années Cinquante, sinon fin des années Quarante. Et quant je dis « j’ai habité », disons que je logeais chez quelqu’un. En plus, ça n’était même pas rue St-Nicaise, mais rue d’Enfer, ruelle qui n’existe plus. Sur la gauche, second étage, un logement minuscule, deux pièces, l’une donnant sur rue, l’autre sur cour. Incroyable comme alors on pouvait vivre avec si peu de confort, simple évier, poêle à charbon, chiottes dans l’escalier… fallait-il être jeune et aimer tout court ! Rue St-Nicaise, on trouvait des épiceries, des cafés, un coiffeur, un boucher, un boulanger… et une population en nombre pour les faire vivre et y vivre, le tout coiffé par cette invraisemblable église imaginée par Pierre Chirol, édifice aujourd’hui à l’abandon, un des lieux rouennais les plus énigmatiques et secrets. A l’époque dont je parle, l’église fonctionnait avec curé desservant, offices chaque dimanche, jours fériés, confessions, communions, mariages, inhumations… et patronage fréquenté par nombre d’enfants du quartier. Le curé se nommait l’abbé Dufréty (ça ne s’invente pas) et logeait dans le presbytère qu’on voit encore. L’anecdote le concernant se résume à ceci : curé pauvre d’entre les pauvres, sans domestique, répugnant aux tâches ménagères, il prenait ses repas à l’enseigne du Domino d’Or (ou d’Argent ?) Dans une arrière-salle, heure de midi, on pouvait le voir devant de vastes assiettes préparées par la patronne, cuisinière plus généreuse que chevronnée. Au coin de la rue Aimable-Floquet, se tenait un épicier nommé Mesnildrey qui débitait tout ce qui permettait de survivre sans rien désirer d’autre ; un peu plus bas une mercerie, puis un commerce qu’on nommait alors un bazar et dont on peine aujourd’hui à imaginer ce que c’était ; puis un charbonnier, un droguiste (même observation que pour le bazar). Plus haut une entreprise de couverture et ramonage nommée Dehors, un coiffeur et un boulanger nommé Démarest. Fermant la rue, mais situé rue de la Roche, un boucher nommé Guibet. Maniaque des cafés de quartier, j’étais client de trois : O’Baréno au coin de la rue de l’Aître (bistrot tenu par Simone dont je reparlerai) ; le Domino d’Or ou d’Argent où j’étais comme au catéchisme ; et au 47, en haut de la rue, sur le côté gauche, dans un lieu improbable fréquenté par une colonie algérienne. Là, dans une salle basse, obscure et enfumée, se tenait, à toute heure, une assemblée de kabyles, certains en djellabas ou gandouras, parlementant, rongeant des glibettes, sirotant des thés poisseux voire des alcools indistincts. Le caïd du lieu était un certain Slimane aidé de divers « cousins » aux visages émaciés, jeunes hommes interchangeables porteurs de dents en or, de gourmettes et chaînettes de même métal, de crans d’arrêt d’un autre. En 1956 ou 57, la police fit là une mémorable prise de guerre… autre histoire à raconter. Tout a disparu, oublié dans la réhabilitation générale des années Soixante-dix, réhabilitation elle-même noyée dans l’incurie et les modes changeantes. Sans les gens, sans les boutiques, tout est revenu à l’identique. Moins le charme. Dernière minute : j’ai remonté la rue ; finalement c’était le Domino d’Argent.

LXXXIX.

Songerie. Je compte les auteurs à côté desquels, comme on dit, « je suis passé », ceux pour qui je n’ai aucun goût, avec lesquels je n’ai aucune affinité. Passons sur les contemporains, nombreux et éphémères, guère de temps à perdre, pour ce qui m’en reste. Dire avec simplicité que Claude Simon ou Jean-Marie le Clézio me tombent des mains. Qu’y faire ? Dommage pour moi J’ai cessé de croire que cela avait une importance, entendez, suivre le goût moyen, entonner le chant des loups.

Au hasard d’un fond d’étagère, je mets la main – qu’y faisait-il ? – sur un recueil défraîchi d’Edgar Allan Poe, autre rendez-vous manqué. J’ouvre et tombe sur le Scarabée d’or :

« Il y a quelques années, je me liai avec William Legrand. Il était d’une ancienne famille protestante, et jadis il avait été riche ; mais une série de malheurs l’avait réduit à la misère. Pour éviter l’humiliation de ses désastres, il quitta La Nouvelle-Orléans, la ville de ses aïeux, et établit sa demeure dans l’île de Sullivan, près Charleston, dans la Caroline du Sud… » 

Qu’on m’explique pourquoi, je décroche à partir de « l’île de Sullivan » ? Lecture avec les yeux, les phrases passent au second rang, en sourdine, ma pensée est ailleurs.

Pourquoi le nom de William Faulkner m’est-il apparu ? Rendez-vous manqué encore, tant cette prose imaginée par Maurice-Edgar Coindreau à tout fait pour l’oubli d’un Robert Penn Warren, autrement supérieur. J’ai le souvenir d’avoir acquis mon premier Robert Penn Warren (Les Fous du Roi) chez Denise Palier, bouquiniste, dans une édition débrochée, pris dans la corbeille qui attendait la poubelle.

Scrupule, pour trente centimes de francs, dans quelle boutique ai-je fait cette acquisition ? De boutiques, Mademoiselle Palier en posséda trois : la dernière, rue Martainville, à l’entrée de l’Aître St-Maclou, la précédente rue des Bons-Enfants, à l’angle de la rue Dinanderie, et la première, au début de la rue Charles-Lenepveu, à l’ombre du musée de la ferronnerie. Elle avait succédé dans cette boutique à une certaine Madame H***, personnage que j’ai bien connu et plus que bien.

Madame H*** fut une de mes courtes passions, celle-ci partagée mais que son statut de femme dite mariée rendait, vers l’an Soixante-quatre ou cinq, difficile à assumer. Autant de sa part que de la mienne, du reste, car j’ai horreur des embrouilles. Pour être tout à fait goujat, je me demande si sa profession de libraire n’aidait pas à hausser mes sentiments. Le mari, elle et lui, d’origine Pied-Noir, faisait dans les travaux publics ou assimilé. Je me souviens avoir offert à Madame H***, presque en cadeau d’adieu, un pendentif de verre émaillé signé « M. B. de St-Paul de Vence ».

Et aussi que ce bijou venait d’une boutique, rue Jeanne d’Arc, à deux pas du Palais de Justice dont il ne reste rien (aujourd’hui c’est un magasin d’articles de cuisine) sinon les stucs du plafond, l’escalier et la rambarde de fer forgé. Est-ce tout ? Non. Ce magasin, se nommait, c’est quasiment incroyable, Au Scarabée d’or.




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