LXXXVIII.

Au final on aura peu célébré Béatrix Beck, morte à la toute fin de novembre. Elle fut de ces romancières discrètes et éphémères, femmes œuvrant sans bruit, dans le respect, la piété. Ce n’est peut-être pas dommage et cette sortie dans la légèreté lui convient. Peu réussisse dans la modestie ; elle, savait.

Elle vivait ou plutôt vécut de longues années à Neufmarché mais est morte, a-t-on-dit, dans une maison de retraite, à St-Clair sur Epte. Vrai que ce n’est pas loin. Nous nous sommes fréquentés, un peu, pas beaucoup, lors des cocktails Gallimard, au temps de son grand succès puis de son moindre lors de ses démêlés avec le jury du Femina. Grande amie de Jacques Brenner, je pense que c’est lui qui fit la liaison. Plusieurs rencontres et conversations, mais rien à la mesure de ce qu’elle était.

Puis, et surtout, une rencontre fortuite, un jour, il y a de ça presque trente ans, à Rouen. C’était rue Croix de Fer, une dame (que je trouvais âgée) venait à ma rencontre. Seule, marchant lentement, allant un train de promenade, elle portait une espèce de pèlerine écossaise, d’un genre qui déjà ne se faisait plus ; comme on dit communément « on lui aurait donné 100 balles ». Je ne mis qu’un instant à reconnaître.

Nous avons passé l’après-midi rue St-Romain, chez Dame Tartine, un salon de thé qui, je crois, existe encore, mais sous un autre nom. Béatrix (qu’elle voulait qu’on prononce comme « perdrix ») avait le don du détachement. Ses malheurs, ses déboires ne lui étaient pas une inquiétude ; elle les vivait comme une tranquillité, une aide à la sérénité. Son succès (bien réel) ne l’étonnait pas ; elle trouvait naturel d’être lu par le vrai public, celui du métro ou des lignes de bus. Les femmes qui travaillent et fréquentent les bibliothèques. Les seules lectrices, enfin.

C’est toujours le mieux, cette façon de décrire le rien, sans pathos ni séduction. Chez elle, tout ce qui est compliqué devient simple, voire simpliste. Cette manière, elle l’a possédée avec force dans une série de petits récits qu’on lit trop rapidement et qui restent comme en suspend dans notre mémoire. A telle ou telle occasion de la vie, fugitives sensations ou brefs instants, on y repense : « C’est comme dans Béatrix Beck ». La légèreté plutôt que la littérature. Ne jouant pas les fausses modestes, elle constatait la chose avec sérieux : « Oui, c’est ce que je voulais ».

Nous avons parlé longtemps. Jusqu’à ce que la nuit d’hiver soit tombée. Dame Tartine fermait. La rue Si-Romain prenait son incomparable tenue de soirée. Moi, j’avais autre chose à faire (à l’époque, car maintenant !) Béatrix Beck se désolait, m’a-t-il semblé, de cette intimité interrompue. Je comprenais qu’elle vivait assez seule, que cette solitude lui pesait, et qu’elle se débrouillait mal de soucis liés à sa maison. Elle me demanda de venir la voir, là-bas, à Neufmarché. Ce que je n’ai jamais fait. Pour moi, ce sont des choses qu’on dit comme ça, sans y penser vraiment. Encore que…

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