LXXXVII.

Notre Musée de peinture a attiré la foule avec une lourde rétrospective consacrée au peintre impressionniste ou néo-impressionniste Charles Fréchon (1856-1929). A l’inauguration, j’ai pris la mesure du maigre intérêt de l’entreprise : encore et toujours l’École dite de Rouen, arrangée au goût du jour, dans le creux du langage fonctionnario-culturel, la glose de ce que tous ces gens-là ont manqué. Acharnés à ne pas dépasser leur siècle, ils ont borné leur chemin à l’illustration d’un genre. C’était l’ordre des choses, évidemment : Rouen, son école, sa peinture, se sont figées en 1913, effrayées de la tournure que prenaient les choses.

Il paraît qu’en haut-lieu, on nous prépare une énorme rétrospective impressionniste pour laquelle on va dépenser beaucoup d’argent. Donc c’était, répétition générale ou galop d’essai, Fréchon. Comme dit la chanson : « C’est toujours la même salade qu’on sert aux petits garçons… »

A arpenter les salles, à la vision des Fréchon, que de meules de foin, que de sous-bois, que de lumière à travers les feuillages ! S’il avait fallu sauver quelque chose, j’aurai indiqué deux nocturnes bleus en fin de visite, là où peut-être, Fréchon vieillissant, s’interrogeait plus avant. Mais c’était trop tard, ou pas son affaire.

Je me souviens de la grande barbe du peintre Fréchon. Pas celle de Robert, celle du fils, Michel (1892-1974), souvent croisé dans ma jeunesse. Il posait son chevalet au hasard des rues, pas content de lui et trop conscient, jamais dupe, de son rôle d’héritier abusif.

Nous nous connaissions par père interposés. Le mien, un brin collectionneur, grand ami du père Harang, encombrait le couloir familial de ce que je considérais comme des croutes. Du côté de son ami, la passion se portait vers Dumont, Tirvert, Marquet, Dufy, Metzinger, Gleizes, La Fresnaye… mon père s’effrayant de « ces choses vraiment curieuses ». D’où du Fréchon, du Pinchon, du Delattre, qu’enfant je regardais sans voir (ou voyais sans regarder).

Fréchon fils se souvenait des deux pères et s’en croyait redevable envers moi. Nous bavardions ; lui peu causeur, moi souvent pressé. Peu de temps après avoir publié mon Malevitch, son tour venait de trouver ces choses « vraiment curieuses ». Mais qu’ai-je à critiquer les goûts de mon père ou la persistance d’un Fréchon ; après tout, le lycéen qui, morose, passait par le couloir, puisait là l’essentiel d’un sentiment.

Ce qu’essayait aussi de trouver et de rendre Michel traquant la relation aux générations. Rue de Joyeuse, rue des Matelas, à St-Vivien, à St-Ouen, au Portail des Marmousets… anxieux qu’il était de saisir l’instant et la lumière, dans le vent, sous la pluie, par tous temps, dans Rouen brumeux, y arrivant ou pas. Lui aussi seul devant l’énigme qui doit résister au savoir-faire.

Y a-t-il de mauvais peintres, de faux artistes, qui en juge ? Oui, la nomenclature en est dressée par nos commissaires politiques des arts, directeurs, sous-directeurs, chargés de mission, tous ces nommés d’un politburo de la Culture Culturelle. Avant de partir, il me faudra leur faire un sort.

Pour le reste, Michel fils de son père, moi du mien… de quoi hérite-t-on ? Jeune, je connaissais les réponses. Devenu vieux, je ne les retrouve plus et ai des difficultés en à en trouver d’autres.

0 Réponses à “LXXXVII.”


  • Aucun commentaire

Laisser un Commentaire




RESSOURCES DOCUMENTAIRES |
dracus |
medievaltrip |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | childrenofsatan2
| LOTFI - Un rebeu parmi tant...
| VA OU TON COEUR TE PORTE......