LXXXVI.

Ce dont on parle : les illuminations de Noël. A entendre les uns et les autres, le sentiment est partagé : c’est à l’économie, avec le désir de ne fâcher personne et de satisfaire tout le monde. Bref, on gère à gauche, histoire de ne pas être à la marge. Il y a, hélas, davantage de conviction dans la pantalonnade dite Rouen Givrée, cumul du sinistre marché de Noël avec la fausse idée d’amener ici la neige et ses plaisirs.

Ma déambulation de samedi dernier (vrai que le temps était exécrable) m’a fait mesurer tout le ridicule de la chose. Aucune envergure, aucun charme, aucune force. C’est le triomphe du gnan-gnan et de l’infantile, alliés aux appétits des pseudo-commerçants et aux pleurnicheries des associations dites « solidaires ». Il faut voir, pour le croire, le toboggan de luge de la rue du Change ! C’est à désespérer les enfants d’être enfants ; comment leur faire subir pareille infamie ?

Et que dire de l’illustration sonore, de la tête en long de l’encadrement municipal et des cheminements tortueux entre les fils électriques !

On convie ainsi le populo le moins argenté à stationner devant un marchand de saucisson, un fournisseur de balades en calèche, un débiteur de vin chaud à 2,50 euros le gobelet en plastique. A deux pas de là, la vitrine Lancel propose un joli pull à 625 euros. A votre avis, qui est le plus voleur ?

J’arrête de faire mon Paul Léautaud ; ça ne me va pas.

Je reviens sur les illuminations. Elles font et feront toujours causer. Il revient à ma mémoire qu’une année, la Municipalité de Jean Lecanuet tenta de renouveler le genre en voulant y imposer l’art contemporain. On fit appel à Pierre Schaeffer (1910-1995), propagateur de la « musique concrète » et grand prescripteur de la recherche à l’Ortf… choses qui expliquent bien l’oubli dans lequel il est tombé (ce n’est pas un jugement de valeur).

Donc, un Noël rouennais de 1967 ou 68 (à vérifier) on gratifia la rue Jeanne d’Arc de tours mirobolantes de lumières et d’éclairs, genre sapins métalliques ; ces tours, outre de clignoter, avaient pour finalité d’être des objets musicaux ou des objets sonores, donc de diffuser de la musique « concrète » que, concrètement, personne n’entendait ou ne voulait entendre. Vrai qu’avec déjà le trafic des bagnoles, ça n’était ni le lieu ni l’heure.

Beau débat rouenno-rouennais et objet de discorde entre les Anciens et les Modernes, ces derniers pris au piège de la culture, mais hostiles, par principe, au maire en place. Tout ça est bien oublié. Comme est oublié que six Noëls plus tard on retenta l’expérience, cette fois sous forme de structures gonflables blanches, façon gros boudins, lesquels s’agitaient mollement dans la rue du Gros-Horloge. Et comme sera oublié, d’il y a trois ou quatre ans, la grande exposition de draps et torchons sales de Nicolas Le Cauchois.

Tout ça pour dire qu’en politique, des illuminations ratées sont dangereuses pour leurs instigateurs. Et que même les Verts ont tout à perdre à fustiger l’énergie dépensée à telles jobardises. Et je ferais mieux de me taire, n’ayant pas, samedi dernier, résisté à une douzaine de croustillons des plus consuméristes.

4 Réponses à “LXXXVI.”


  • Je n’ai aucun souvenir ni connaissance des illuminations des années 60-70 dont vous parlez, c’est amusant de le savoir. Je crois que la constatation que vous faites sur le sujet est on ne peut plus juste. Si j’ai compris une chose de l’affaire des « draps » de 2005, c’est que pour investir et donner un peu de gueule à l’espace urbain, faut y mettre beaucoup, beaucoup d’argent, c’est comme un gigantesque décor de théâtre.

    je partage totalement vos remarques sur « Rouen givrée ». Je n’aimais déjà guère le marché de Noël mais cet étalement des moches petits chalets de bois à toute les places du centre ville, les bagnoles en démonstration commerçiale dans la rue Ganterie piétonne avec force bannières publicitaires, les carrousels un peu partout, remontés des quais de la foire avec les baraques à bouffe et les enseignes lumineuses accolées au flanc sud de la cathédrale, les « animations culturelles » à grand renfort de fanfares, la culture est-elle là pour animer les rues de Rouen comme les mecs au micro dans les supermarchés ?

    En tout cas, merci de dire tout cela et de le dire si bien.

  • En cours d’année, rue du Gros, se pose sur le trottoir un garçon qui à l’aide de ses bombes de peintures compose en direct des visuels dont le style n’est pas transcendant mais bon… En général il n’est pas très regardé, voir regardé de travers sans doute parce que beaucoup d’âmes simples « Jean-Pierre Pernaut-ïsés » doivent plus ou moins l’associer à la « maladie » des tags et autres graffitis.

    Mais passant il y a deux jours devant lui, quelle ne fut pas ma surprise de voir un véritable attroupement autour de son étalage, chacun commentant, montrant du doigt, tirant le cou dans un élan culturel pour apercevoir « l’artiste » qui pendant qq brefs moments eut son heure de gloire par la grâce de Noël et qui le 2 janvier sous le coup 17 se fera dégager de la rue, pour cause entre autres d’insupportables odeurs de solvants.

    Autour, les couples sur leur 31 (Madame dans sa fourrure et ses bas sexy, Monsieur, bedonnant sa réussite sous son chapeau d’Indiana Jones) semblent s’aimer de nouveau pour toujours et se couvrent de baisers, les papys font les dingues pour leurs petits-enfants et au mépris d’un tour de rein, les mendiants font fortune sur le dos des fausses bonnes consciences (joyeux Noël quand même), les téléphones vibrent à l’unisson des cœurs ramollit (allo?, oui j’ai fait Tata, reste plus que Kevin, ah! bon? tu crois que ça va lui plaire? Es-tu passé chez le pâtissier?), les mamies sont choyées par des petits enfants qui la guide habilement, un oeil sur le chéquier et l’autre sur les vitrines à 3 zéros TTC, tandis qu’un peu plus loin, à 10 mètres du chausseur de luxe le plus couru par ces dames, un SDF crache ses poumons, lui aussi tout paré d’or de Noël sous la couverture de survie que le samu social a posé avec amour sur lui grâce à un généreux coup de fil anonyme aux larmes de croco car le plastique me file des boutons, vous comprenez…

    Je t’aime le 24, mais ça m’empêchera pas de te foutre ma main sur la gueule en janvier…

    Il faudrait sans doute que je fasse une pause dans la lecture de Microfiction de R. Jauffret…

  • C’est bien la Laure qui a étendu ses torchons pour fêter Noël dans les rues il y a trois ans ? Non dites moi pas que c’est pas vrai, c’est elle qui la ramène ? Combien ça avait coûté ses torchons ?

  • Oui, c’est bien moi, d’ailleurs je ne dissimule pas mon identité, le lien vers mon blog est là pour le prouver. J’assume tout ce que j’ai fait, mes erreurs comme mes réussites, il y en eut ne vous déplaise…

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