LXXXV.

La lecture des archives n’offre guère de renseignements sur un lieu oublié du vieux Rouen, situé vers le quai de Paris, groupe d’immeubles autrefois appelé Le Camp bohémien. Encore au XVIIIe siècle, à deux pas de l’actuel Clos St-Marc, périmètre de terres maraîchères, se voyait les ruines de l’église St-Clément dont ce qui restait de chevet et d’abside fut définitivement détruit au lendemain de la Révolution de 1830.

Sur ce terrain dégagé, et après acquisition d’autres parcelles, des entrepreneurs locaux édifièrent une sorte de cité populaire, construction de briques rouges d’un seul étage entourant une cour plantée. C’était un ensemble de logements inspirés des « workhouses » anglais avec un nombre réduit de pièces, mais des dépendances réunissant des installations communes : lavoir, buanderie, four à pain, etc. Il n’est pas acquis que les idées Fouriéristes aient présidé à cette instauration.

A l’origine, on destinait ces logements, philanthropie du temps oblige, aux « familles laborieuses ». Mais pour d’obscures raisons, ils furent délaissés, et finalement livrés aux convoitises d’une population plus équivoque. On a, à la fin du Second Empire, des témoignages d’un lieu qualifié de « cour ignoble et monstrueuse » habité d’une « communauté de sac et de corde digne des temps moyenâgeux ». Forçant le trait, la presse voulut y voir comme une cour des miracles ressuscitée, admonestant la Municipalité d’entreprendre sa destruction.

Pourquoi Le Camp bohémien ? On ne sait, sinon à suivre cette même presse qui parle du long séjour d’un groupe venu d’outre-Danube, installé à cet endroit, vivant de tressage de paniers et de rafistolage de batterie de cuisines, au grand dam des artisans locaux. Mais cette dénomination est parfois attestée dans les recensements officiels de population du début du siècle, période antérieure au séjour des nomades.

A tout prendre, ces incertitudes ajoutent au mystère. Pour qui aime par trop la précision, il n’est jamais mauvais que le fait historique s’entoure d’un peu de légende. Le genre littéraire y gagne.

On sait que tout ou partie du quartier où s’édifiait Le Camp bohémien a été rasé à la suite des bombardements d’avril 1944. La Reconstruction de l’îlot s’est faite, selon la formule consacrée, dans le goût de « la misère formelle et de l’extension gigantesque ». Passons et passons encore.

Les dernières mentions du Camp bohémien datent d’avant la Grande Guerre. Le catalogue de la seconde exposition de la Société de peinture moderne (juin 1913) signale parmi les 120 toiles accrochées au Skating de l’île Lacroix (Gleizes, Juan Gris, Kupka, Villon, Laurencin…) un Francis Picabia intitulé Rouen, Vue d’un campement de bohémiens. Cette toile (inconnue à la recension raisonnée de l’œuvre) semble avoir disparue.

Francis Picabia, ami des frères Duchamp, effectua ici plusieurs séjours. Il est possible (voire probable) qu’il alla poser son chevalet à proximité d’un endroit propre à flatter l’esprit romantique ou romanesque qui hantait les mouvements surréaliste ou cubiste : anarchistes, faux-monnayeurs, rapins, modèles à tout faire, lignes de la main… mouvance qu’oublieront les « spécialistes » et les « muséeux » une fois venu le temps des classifications.

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