LXXXIV.

Il existait autrefois, au bas de la rue Beauvoisine, dans cette partie que nombre de gens, y compris les Rouennais « de souche », s’étonnent d’apprendre que, limitée d’un côté par le carrefour de la Crosse, de l’autre par la rue Jean-Lecanuet (autrefois Thiers), elle est encore (ou toujours) Beauvoisine, alors qu’à bon droit, elle pourrait prolonger la rue des Carmes, cette dernière la suivant (la précédant ?) immédiatement… donc oui, il existait, au n° 3, la coutellerie Minel.

C’était un de ces magasins comme on n’en voit plus : calme, élégant, rangé. Couteaux, ciseaux, rasoirs se déclinaient dans la simplicité de leur utilité, la séduction de leur brillance, le respect de leur destination. Dans un silence précieux, avec de rares paroles, Pierre Minel, blouse grise et cravate ardoise, sortait de ses vitrines immaculées des objets aussi sérieux que nécessaires. Chacun était porteur d’une mince ficelle écarlate achevée d’un minuscule bristol octogone ; là, d’une fine écriture à la mine HB n° 1, s’alignait le prix de l’objet, inscrit avec discrétion mais certitude.

Cela tenait de l’hôpital et de l’armurerie. Même qualité de silence et de sérieux. Même ambigüité dans l’assortiment des lames.

Après un choix cérémonieux argumenté de brèves considérations techniques par Pierre Minel, l’achat était conclu. Venait alors le tour de Madame Minel, compétence discrète préposée à l’encaissement, mais surtout à la fabrication du « joli paquet », autre cérémonial qui, à s’y méprendre, apparentait l’achat d’une paire de ciseaux à celui d’un coûteux bijou chez un joaillier.

La devanture de la boutique, à laquelle on accédait par deux marches, était disposée en larges bandeaux de marbre noir. Le professionnel y reconnaissait ce granit nommé Labrador bleu qui, quoique fortement employé dans le monument funéraire, fut à la mode pour rénover les boutiques au sortir de la Guerre de 39-45. Il en reste un ou deux exemples à Rouen : rue St-Vivien pour une ancienne poissonnerie (à moins que cela ne soit déjà disparu), et jusqu’il y a peu, pour un magasin de je ne sais plus quoi, rue Alsace-Lorraine. C’était élégant, sobre, discret, toutes qualités désormais jugées néfastes au commerce.

Outre le granit moucheté de paillettes bleues, parcelles d’argent, eaux vives qu’on s’attend à voir bouger, les deux larges vitrines que séparait la porte d’entrée, étaient tout au long encadrées d’une demi-ronde d’aluminium étincelant. Au fronton, en hautes lettres de même métal, comme une épitaphe, ce simple nom : Minel. Cela suffisait, comme suffisait le caractère utilisé : le Calendar.

La coutellerie Minel a disparu au milieu des années Soixante-dix, sinon plus tard, remplacée par un éphémère restaurant : Chez Joseph que jouxtait, c’est à peine croyable, au fond du couloir, un petit oratoire. C’est aujourd’hui je ne sais trop quoi, rien d’important en tout cas. Précision : Pierre Minel, descendant d’une longue tradition de couteliers, venait (lui ou son père) de Biesles près de Langres, plateau aux froids tranchants et aux glaces coupantes, choses qu’on n’invente pas.

C’est chez Minel, rue Beauvoisine, qu’en septembre 1958, Saint-Régis acheta le couteau fameux qui planta son amant Saïd. Histoire à la Jean Genet, à raconter, une autre fois, mais qui nous éloignerait de la coutellerie, de la rue Beauvoisine et des boutiques d’autrefois.

2 Réponses à “LXXXIV.”


  • Il y a, sur les blogs, des plumes qui sont, elles aussi, de… fines lames. Merci.

  • C’est toujours un plaisir de feuilleter avec vous quelques pages de Rouen passé…

Laisser un Commentaire




RESSOURCES DOCUMENTAIRES |
dracus |
medievaltrip |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | childrenofsatan2
| LOTFI - Un rebeu parmi tant...
| VA OU TON COEUR TE PORTE......