LXXXIII.

Dîner chez Molineux, avec, nouveauté, une étudiante autrichienne nommée Carina. Ici de passage, venue exprès d’une école d’art d’un nom que je n’ai pas retenu, à Vienne ou près de Vienne. Prépare une étude sur le peintre allemand Max Piertchmann (1874-1942) dont Molineux est un des rares (et riche) collectionneur. A passé l’après-midi à faire un inventaire, prendre des photos, noter un tas de choses, sous l’œil d’abord soupçonneux puis finalement bienveillant du propriétaire. Vrai que les futurs cambriolages ne commencent jamais autrement, par un repérage des lieux, des systèmes de sécurité, des habitudes des gens. La petite a un charme certain et sait y faire.

A table, parlons de choses et d’autres, de la vie quotidienne, de l’inflation, la « vie chère » et de la situation « française » consécutive (paraît-il) aux menées gouvernementales, de la « crise » enfin. Carina l’autrichienne a le bon goût de n’en rien dire et d’observer une stricte neutralité. Molineux se plaint, refrain connu, de son peu de moyens, de sa retraite qui s’amenuise, des frais d’entretien de la maison, du prix du chauffage, de l’électricité, des primes d’assurance pour ses tableaux, ses porcelaines, toute sa quincaillerie… « Je ne suis pas loin d’être pauvre » gémit-il sans rire. L’étudiante, qu’on a à peine entendu, laisse tomber, presque sans accent : « Vous n’êtes pas pauvre, monsieur, puisque vous vivez au milieu de ces jolies choses ». Je l’aurai embrassée.

Une chose m’étonne : pourquoi s’intéresser à Piertchmann ? On se demande ce que ces étudiants ont dans la tête ! Car enfin, Piertchmann, ce n’est pas grand-chose. Il y a trente ou quarante ans, je l’aurais taxé de faiseurs de chromos décoratifs, juste bon à orner les salons de la middle-classe européenne (il s’y employa véritablement et avec succès). Aujourd’hui, il faut reconnaître que c’est plus que ça. Né à Dresde, mort on ne sait où, c’est l’illustrateur d’un art de vivre sous Weimar, aimable, sérieux, cultivé, loin des brutalités d’un Max Beckmann, d’un Otto Dix ou Oskar Kokoschka plus ou moins ses contemporains et auxquels on associe un peu abusivement cette période complexe. Citant ces noms, je sais ce que je dis : ce sont ceux de « l’art dégénéré » défini comme tel par les idéologues du nazisme. Il est certain que Max Piertchmann ne fut jamais dans cette ligne de mire.

Piertchmann ce sont des salons cosy où l’on joue de la musique ; des couples qui, du balcon de l’auberge, contemplent le lac Majeur ; des hommes en smoking qui misent sur un tapis vert. Rien de prémonitoire, d’incantatoire ou de torturé. Chaque toile raconte une histoire, évoque une atmosphère, décrit un état d’âme. Il y a un côté Hopper chez lui ; plus léché, plus fragile, mais aussi plus mou. Bref, c’était un Allemand sur le tard, pas une Américain sur le fort.

Voilà ce que nous avons expliqué, Molineux et moi, à la jeune Carina qui nous écoutait bouche bée. Quarante ans de moins, et… Tout de même, à notre âge !

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